Le film se situe en Israël, votre pays, se concentre sur une famille confrontée à la disparition du père. Et tous vos personnages en ont les ailes brisées…
Nir Bergman : Parce qu’ils portent trop de responsabilités sur leurs fragiles épaules. Ils ne peuvent plus étendre leurs ailes. Le plus jeune frère éprouve son courage en sautant dans une piscine vide parce qu’il n’a plus personne pour le protéger.
En quelque sorte, il tente de rejoindre le père et c’est ce qui va permettre à la famille de se retrouver. J’ai réalisé, seulement après avoir fait le film, que cela pouvait avoir des résonances religieuses si l’on est chrétien…
Pensez-vous que la douleur isole ?
On pourrait croire que la souffrance nous rapproche les uns des autres mais, parfois, elle nous éloigne. Cette disparition du père atteint chaque personnage de façon différente : la mère est blessé dans son corps, Yair, le grand frère, dans son esprit, et Maya, sa sœur jumelle, dans son cœur. C’est elle qui porte la culpabilité.
Dans une famille, il est rare qu’on soit à la bonne place. On endosse un rôle qui vous colle parfois à la peau toute sa vie. Comme Maya, je me suis retrouvé, enfant, dans la position d’être le parent de mes parents. Au moment de leur divorce, j’ai ressenti ce même sentiment d’abandon, violent et soudain comme une piqûre d’abeille.
Du coup, j’essayais à tout prix de maintenir une sorte d’harmonie familiale, d’être à l’écoute des sentiments des uns et des autres. C’est une bonne façon de fabriquer un psy…ou un réalisateur !
Le personnage du grand frère, lui, se protège de la réalité en se déguisant en souris…
Quelque chose a été égratignée dans son âme. Le non-sens de l’existence a été mis à jour et il ne peut plus regarder la vie comme avant. Même si je suis moins extrême qu’à 17 ans, je me sens très proche de lui quand je nous regarde, lancés dans cette vaste course frénétique et consumériste de l’existence. Comme si une autre maison dans le Connecticut ou en Provence allait nous apporter le bonheur…
Quelles ont été vos sources d’inspiration pour construire la trame de votre premier long-métrage ?
Peut-être qu’il y a un peu de Short cuts de Robert Altman ou de Ice Storm d’Ang Lee dans la construction entrecroisée de Broken Wings. Mais je cherchais surtout à donner à mes personnages un langage qui n’appartiennent qu’à eux, comme dans L’attrape-cœur de JD Salinger.
Pour chaque relation humaine, nous créons un mode de dialogue unique. Ainsi, la mère s’adresse à chacun de ces enfants de façon différente. Avec son plus jeune fils, chacun de ses mots est empreint de culpabilité. Avec Maya, elle est aussi dure qu’avec elle-même. Avec Yair, elle se confie comme à un ami.
L’absence du père n’est expliquée qu’à la fin du film…
Je ne voulais pas nourrir le spectateur à la petite cuillère. Je voulais qu’il imagine ce qui avait pu se passer et qu’il reconstruise, a posteriori, les réactions des personnages, une fois qu’il connaissait ce chaînon manquant. D’ailleurs, certaines personnes qui ont revu le film en connaissant la fin m’ont dit qu’elles avaient pleuré dès les premières minutes…
Est-ce un choix politique de ne pas avoir évoqué le conflit israélo-palestinien ?
Tout à fait. Dans le cinéma israélien, quand quelqu’un meurt, c’est toujours en relation avec la guerre… Je crois aussi que c’est un choix politique que d’avoir placé l’individuel, le particulier, au cœur du film. Parce que nous avons toujours été élevés dans l’idée qu’il y avait « nous », les Israéliens, et « eux », les Palestiniens.
Alors que si nous commencions à nous envisager mutuellement comme des individus, peut-être que les choses pourraient changer. En tant que réalisateur israélien, on attend de vous que vous délivriez un message politique.
Mais j’ai choisi de couper une scène, par exemple, où je parlais frontalement de la guerre. Parce que c’était mon point de vue, pas celui de Maya, mon personnage, qui est trop emmurée dans son chagrin pour s’en extraire. Je me suis interdit de la trahir. Cela aurait été comme un autocollant « Je suis pour la paix » posé là pour que les choses soient bien claires…
Ce père disparu, ce pourrait être la figure d’Isaac Rabin ?
Dans la première version de mon scénario, le film s’ouvrait sur une référence à cet assassinat. Israël, comme cette famille, est un pays orphelin. Et un pays morcelé. Parce qu’en son sein, quelqu’un a tué cette figure de père. Et ce quelqu’un représente aussi la voix de partis politiques qui existent ici. Depuis, on ne peut plus se référer à Israël comme une unité.
Propos recueillis par Marjolaine Jarry, Aden-mai 2004