Comment est née l’idée du film ?

La politique et l’histoire me passionnent depuis toujours- ce sont des sujets que j’ai déjà abordés dans mes documentaires à la télévision. La période du début des années 80, m’intéressait particulièrement. J’y voyais des similitudes avec l’histoire récente : d’une part les années « décomplexées » du quinquennat de Nicolas Sarkozy, en nombreux points comparables aux années fric de Tapie, et d’autre part avec l’élection de François Hollande, les renoncements de la gauche avec le même tournant de la rigueur qu’en 83.

Pour autant, je ne souhaitais pas faire un film militant qui se prenne au sérieux et prétende donner une quelconque leçon. Je voulais, au contraire, rendre ce contexte politique à travers une comédie.

Des lendemains qui chantent n’appartient pas à un genre très français.

C’est vrai, il s’inscrit davantage dans la veine du cinéma italien des années soixante et soixante-dix, un cinéma que j’aime particulièrement - notamment - les films d’Ettore Scola , Dino Risi ou Pietro Germi… En France, on conçoit plus rarement des histoires qui se déroulent sur vingt ans et c’était d’ailleurs l’une des difficultés du scénario : ne pas écraser les personnages, qui sont au premier plan et relèvent de la pure fiction, en laissant la toile de fond historique les envahir.

Pourquoi avoir démarré le film à Saint-Etienne ?

J’aimais l’idée que mes personnages viennent de province et montent à Paris. C’était une sorte de clin d’œil aux romans d’apprentissage du XIXème siècle. Le personnage d’Olivier, que joue Gaspard Proust pourrait sortir de Bel-Ami, Des Illusions perdues ou de L’éducation sentimentale. Il y a une autre raison : Saint-Etienne me paraissait emblématique des villes ouvrières de ces années-là. Elle a connu une période très délicate, d’abord dans les années soixante-dix, avec la fermeture de ses mines, puis dans les années quatre-vingt, avec celles de grandes usines type Manufrance. Il y avait aussi cette polémique autour de la tentative de rachat de la manufacture par Bernard Tapie, que l’on voit beaucoup dans le film. Et puis, Saint-Etienne, c’est aussi les Verts.

Le film suit la trajectoire de quatre jeunes gens, une future énarque, Laetitia Casta, un dingue de vidéo porno, Ramzy, qui va faire fortune dans la messagerie rose, et deux frères, joués par Pio Marmaï et Gaspard Proust, dont vous suivez les destins, diamétralement opposés… Pourquoi deux frères ?

Avec la trajectoire de ces frères, j’ai essayé de comprendre comment deux personnes, nées dans la même famille et ayant reçu la même éducation, peuvent suivre des parcours si différents. Est-ce une question de caractère ? Les opportunités de la vie ? Qui a raison ? Celui qui choisit de rester fidèle à ses idéaux, au risque de stagner; celui qui accepte de faire des concessions ? Je n’ai pas de réponse, je ne juge pas, il n’y a pas d’un côté l’ange, et, de l’autre le diable, même si j’ai une petite tendresse pour Léon parce qu’il est plus fragile.

Vous ne l’épargnez pas. Léon a un petit côté pique-assiette : il squatte tout le monde - son frère, son copain…

Léon m’évoquait le personnage d’Alberto Sordi dans Une vie difficile, de Dino Risi, un journaliste assez digne mais un peu roublard en même temps, et qui ne progresse pas : il perd la femme qu’il aime, devient le valet d’un homme puissant mais finit pourtant par avoir le courage de l’affronter en le poussant dans une piscine. J’adore les comédies italiennes: elles sont touchantes, caustiques, féroces.

Olivier, son frère, joué par Gaspard Proust, ex-trotskyste reconverti dans la com’, est cynique à souhait...

Comme il le dit à son père, ce n’est pas lui qui a changé, c’est l’époque. Olivier n’a pas fixé les règles du jeu, il se contente de les suivre. Il accompagne le mouvement.

Il est très symbolique de cette génération post-soixante-huitarde arrivée aux manettes au début des années quatre-vingt…

Dans Je n’ai pas changé, un de mes courts-métrages, j’avais suivi le parcours d’un militant trotskyste de 1974 jusqu’en 2007. Le type était devenu sarkozyste. Je suis curieux de la trajectoire de ces trotskystes ou maoïstes qu’on a retrouvés plus tard à des postes clé. Renoncement ou reniement, la frontière est souvent ténue. Mais le phénomène ne date pas d’hier : là encore, la littérature du XIXème siècle regorge de ce type de personnages.

Léon, le frère intègre, sert de fil rouge au film ; Léon et l’amour qu’il porte à la belle Noémie, partie convoler avec Olivier…

En réalité, c’est une fausse rivalité : Olivier ne lui a pas non plus piqué sa copine sous son nez, puisque lui et elle ne s’étaient plus vus depuis sept ans.

Parlez-nous de Noémie, l’énarque jouée par Laetitia Casta…

C’est une militante : elle n’est pas satisfaite de la manière dont les choses tournent mais décide d’y aller quand même, d’être dans l’action en se confrontant à la réalité de l’exercice du pouvoir.

C’est la plus cohérente des quatre.

Pour ma part, je les trouve tous les quatre cohérents. Olivier, qui est ambitieux, va jusqu’au bout de ses ambitions- il ne se cache pas, et, en tant que communicant, il n’est pas tenu de défendre des clients du même bord. Issu d’un milieu modeste et autodidacte, le personnage de Ramzy surfe sur la vague. A travers lui, je trouvais amusant de montrer comment l’industrie du sexe s’est à chaque fois emparée des innovations technologiques. Elle est la première à avoir gagné de l’argent avec les VHS, la première à s’installer sur le créneau du minitel, la première sur internet. Cela dit des choses sur l’époque.

Ce qui rend le contraste avec le personnage d’André Dussollier, militant pur et dur, qui cherche du réconfort auprès d’un rabbin (Sam Karmann) d’autant plus saisissant.

Resté du côté de la classe ouvrière, il est complètement perdu. Pour beaucoup de militants qui, après avoir lutté durant la Seconde Guerre Mondiale, envisageaient pouvoir bâtir un monde neuf à son issue, ces années quatre-vingt ont été un déchirement terrible. Je me suis en partie inspiré de Benny Levy, passé de Mao à Moïse. Au fond, les ressorts de la foi politique ne sont pas si différents de la foi religieuse.

La scène du premier tour des élections est terrible…

Autant j’étais triste pour Jospin, ce soir-là, autant je trouvais incongru d’aller manifester dans la rue. La gauche a sa part de responsabilité dans la montée du Front National et c’est ce qui est dit en filigrane dans le film : elle a délaissé les classes populaires qu’historiquement elle était censée représenter. C’est un constat désabusé mais ce n’est pas un constat cynique. Il y a eu, de tout temps, des crises comme celles que nous traversons – crise économique, crise spirituelle, crise des élites. Et on sait qu’il faut attendre la fin d’un cycle avant que les choses changent en profondeur.

Il y a, dans Des lendemains qui chantent, un savoureux côté petite madeleine : tous ces slogans inventés pour les politiques qui paraissent aujourd’hui un peu surannés…

On se rend compte que c’est vraiment dans les années 1983-1984 que les communicants vont prendre le pouvoir. Avec le tournant de la rigueur, on enterre définitivement l’idée d’instaurer le socialisme en France. Le clivage droite-gauche s’atténue : on recrée alors le débat de manière artificielle. La communication prend le pas, avec ce mélange terrifiant du politique et du divertissement.

Je n’ai pas inventé les questions que Léon pose aux politiques : ce sont celles de Christophe Dechavanne dans « Ciel, mon mardi ! ». Je n’ai pas non plus inventé le « Sucer, c’est tromper ? » : Thierry Ardisson a réellement posé la question à Michel Rocard. C’était la grande époque des « Lunettes noires pour nuits blanches », des playmates du « Collaro Show ». On tutoyait les hommes politiques qui se prêtaient au jeu et acceptaient de répondre aux questions les plus vulgaires. Ils ont abîmé le débat public. Or, une fois que les digues ont sauté, on ne revient pas en arrière.

Tout le vocabulaire que vous ressuscitez –« câblé, branché, above », semble franchement ridicule aujourd’hui…

Oui, autant les années soixante et soixante-dix véhiculent de la magie et de l’émulation, autant les années quatre-vingt vieillissent mal : elles sont un peu tartes.

La presse en prend, elle aussi, pour son grade...

Elle a beaucoup contribué à l’évolution de la gauche dans les années 80. Laurent Joffrin, qui travaillait alors au service économie de « Libération », est très fier, je cite, « d’avoir participé à la conversion de la gauche au libéralisme ». J’ai visionné des interviews de l’époque de Serge July et, franchement, je n’ai pas le sentiment d’avoir tellement grossi le trait. Je n’essaie pas de prendre parti, je m’efforce de montrer cette évolution et de m’en amuser. J’aime la notion de moraliste, je n’aime pas celle de moralisateur. Des lendemains qui chantent n’est pas une comédie cynique. Je préfère parler de comédie caustique.

Pourquoi avoir souhaité mélanger fiction et archives d’époque ?

Je suis un fou d’archives et l’INA est un fond inépuisable. Pour Des lendemains qui chantent, j’en ai visionné des centaines. Pour moi, il était impensable de faire jouer Tapie, Le Pen et Mitterrand par des comédiens. Ils sont tellement énormes, tellement hauts en couleurs, qu’il fallait les avoir en vrai. Aucune archive du film n’est détournée ou truquée.

Je n’ai fait qu’une seule entorse à la réalité : l’interview de Mitterrand à propos des écoutes, en 1993, réalisée par deux journalistes belges pour la RTBF, n’était évidemment pas du direct. C’est une archive fascinante : on voit Mitterrand malade, la fin du second septennat est crépusculaire avec la succession des affaires, les suicides de Grossouvre et de Bérégovoy, la révélation de l’existence de Mazarine, Pierre Péan et Une jeunesse française

Parlez-nous des comédiens…

J’avais remarqué Pio Marmaï dans les films de Rémi Bezançon et dans D’amour et d’eau fraîche, d’Isabelle Czajka : il possède un grand sens de la comédie, a ce côté charmeur et très animal à la fois - c’est un acteur d’instinct. Gaspard Proust, vu sur scène il y a quelques années, n’avait tourné que dans le film de Frédéric Beigbeider. J’ai eu envie de lui confier le rôle d’Olivier, sans doute plus proche de ce qu’il est, ou en tout cas de ce qu’il affiche. Enfin, j’avais un vrai désir d’avoir Laetitia Casta dans mon casting : elle m’évoque ces actrices italiennes comme Sophia Loren, Monica Vitti- très belles, mais avec une beauté qui ne la ramène pas et laisse place à la fantaisie. Quant à Ramzy, qu’on a peu vu dans ce registre, je sens chez lui une espèce de maladresse, de sensibilité et d’angoisse. Je savais qu’il serait drôle et je pressentais qu’il pourrait être touchant. Et je ne remercierai jamais assez André Dussollier, pour tout ce qu’il a apporté à son personnage. Dès qu’il apparaît à l’écran, résonne une note d’émotion pudique, de poésie.

Comment avez-vous abordé la mise en scène ?

Nombre de réalisateurs que j’admire parviennent à passer d’un registre de comédie à un registre plus émouvant ; ils réussissent à divertir sans renoncer à faire réfléchir. Je trouve ce mélange passionnant. C’est ce que fait Woody Allen, c’est ce que faisait merveilleusement Claude Sautet.

Attention, citer des auteurs que l’on admire ne signifie évidemment pas que l’on se mesure à eux. J’ai seulement essayé de m’inspirer de leur travail, du plaisir pris et repris à chaque vision de leurs films. Mon principal souci, à tous les stades du film, était de trouver le bon équilibre entre la chronique d’époque et ce que vivaient mes personnages. Toujours garder le côté madeleine de Proust tout en restant concentré sur eux et sur ce qui leur arrive.