Où le scénario de Gardien de buffles puise-t-il ses racines ?
Il s’inspire du recueil de nouvelles classiques Parfum de la Forêt de Cà-Mau, de Son Nam, l’un des écrivains les plus renommés du Vietnam. Je l'ai lu à l’école secondaire, et deux de ses nouvelles ne m'ont jamais quitté.
Quand j'imaginais un sujet pour mon premier long métrage, c'était toujours à elles que je pensais.Mais le scénario de Gardien de buffles n’en est pas une adaptation littérale, plutôt une variation personnelle.
Que faut-il penser de l'omniprésence de l'eau dans votre film ?
En écrivant le scénario, il est devenu de plus en plus évident que l’eau ne serait pas seulement un élément naturel dans la toile de fond, mais un "personnage" omniprésent et à part entière. L’eau est normalement un symbole de la purification et de la vie, elle est ici associée à la mort et à la pourriture. En même temps, le poisson et le riz, deux des sources de nourriture essentielles, viennent de cette même eau. Elle est une métaphore mixte pour la vie et la mort, opposées mais inséparables.
Elle symbolise aussi le temps qui passe : le temps réel, qui est associé à la décomposition des plantes et des cadavres qui rend l’eau si boueuse ; et le temps historique avec le passage de la guerre, la colonisation, la disparition d’un mode de vie....Votre film est construit au rythme des saisons.
Faut-il y voir une métaphore du cycle de la vie ?
Cette alternance de saisons est très marquée dans la région de Ca Mau : en certains endroits et pendant plusieurs mois, la terre est totalement absente, recouverte par l’eau, il est même impossible d’ y enterrer les morts, il faut attendre la saison sèche pour le faire. Au changement de saisons correspond aussi une modification du rythme de vie des personnes, tant sur le plan physique que psychologique.
La saison des pluies est la saison des mutations, des bouleversements, des drames : la mort du père, la révélation des secrets de familles, la découverte d’une vie harassante faite de marches forcées, de rixes entre clans rivaux, de la découverte des pulsions sexuelles... La saison sèche apporte par contraste un certain répit, une vie plus douce qui permet de reconstruire, de reprendre des forces… Mais les saisons ne sont pas en opposition à strictement parler, ce n'est pas "décomposition contre renaissance".
Car l’eau permet aussi la pêche, fertilise la terre et contraint au départ et donc à la découverte, au désir d’un ailleurs, d’une autre vie possible. Tandis que la saison sèche n’est pas de tout repos : il faut semer, cultiver, espérer que la moisson sera bonne et suffisante, et vivre en vase clos sans échappatoire possible.
Ce que j’ai voulu montrer dans mon film, c'est que l’alternance et non les saisons elle-mêmes, "impulse" réellement la vie .
Quel est votre rapport personnel avec la nature ?
La ville de mon enfance et de mon adolescence est un petit port adossé à la montagne bien connu des Français qui y séjournaient pour les vacances. L’activité principale était la pêche, il n‘y avait ni industrie, ni tourisme forcené. J’ai vécu une partie très importante de ma vie au milieu de cette nature. La mer et la montagne sont toujours imprimées en moi comme des références immuables…
Qu'apprend le personnage de Kim au cours de ce qui ressemble fort à un voyage initiatique ?
Il apprend que l’homme cherche à comprendre, doit faire des choix qu’il doit assumer seul. C’est à lui de transmettre ce que son père lui avait appris, mais avec sa propre sensibilité et les principes qu'il a acquis.
En quoi l'occupation française au Vietnam influe-t-elle sur le destin des personnages ?
Les jeunes hommes indigènes, brimés et impuissants face aux occupants, retournent leur violence contre eux-mêmes et contre leurs femmes. Le système administratif français appliquait aussi un impôt sur les personnes, qui était une espèce de "droit de vie", et sur les marchandises. Et c'étaient des Vietnamiens à la solde du pouvoir occupant qui étaient chargés de la collecte.
Quelle place occupe le buffle dans la civilisation vietnamienne ?
Le buffle d’eau est essentiel pour la production du riz, il doit être conduit très loin pour trouver de l’herbe pendant la saison des pluies. C’est à la fois une marchandise de la plus haute valeur et le seul allié de l’homme dans cette nature très hostile.
Pour les Vietnamiens et les Khmers de la région, il est devenu un animal sacré, un "dieu" qui, après sa mort, a le pouvoir de protéger les hommes.
À quand remonte la mythologie qui l'entoure ?
Cette mythologie a des racines très anciennes en Asie du Sud-Est, et elle a été incorporée plus tard dans une forme locale du bouddhisme. Le buffle y est un bodhisattva, c'est-à-dire quelqu’un qui n’a pas atteint le statut divin, une sorte de saint, d’intermédiaire entre les hommes et Bouddha. Voilà pourquoi, traditionnellement, les paysans ne mangeaient pas sa viande.
Comment s'est déroulée la mise en production du film ?
Après le premier repérage des extérieurs pendant la saison d’inondation en septembre 2002, nous avons commencé la préparation en avril 2003. C’est une co-production franco-belgo- vietnamienne, avec la participation d’autres pays comme le Canada, les États-Unis, l'Allemagne ou encore l'Australie. C'était une production très complexe.
J’aimerais souligner une chose. C’est une vraie première coproduction entre le Vietnam et l'Europe, dans laquelle les Vietnamiens ont participé financièrement et artistiquement, ce n'était pas de simples prestataires de services.
Où avez-vous recruté vos acteurs ?
Nous avons passé des annonces sur les télévisions et dans les journaux à Saigon ainsi que dans la région de Ca-Mau. J’ai vu au total plus de 850 personnes pendant deux mois et, à l'arrivée, tous les comédiens choisis n’avaient jamais fait de cinéma.
Comment les avez-vous dirigés ?
Chaque acteur impose une manière de travailler différente. Mais pour coller à l'esprit du film, j’ai donc choisi un style d'interprétation général basé sur le minimalisme et la sobriété. Je faisais mes remarques après chaque prise, et chaque acteur ajustait ensuite son jeu à sa manière, de façon à tendre vers la retenue émotionnelle et la pudeur.
Qu'est-ce qui vous a donné la passion du cinéma, et comment l'avez-vous concrétisée ?
J'ai grandi pendant la guerre dans une petite ville du Vietnam située près d'un aéroport militaire américain, où il y avait beaucoup de bombardements. Il n'existait qu'une seule salle de cinéma et, sauf en cas de combats, j'allais voir chaque semaine un film étranger.
C’était pour moi un moyen d'échapper aux atrocités de la guerre, une ouverture vers le monde extérieur. Mais après l’école secondaire, j’ai choisi la physique, j’ai travaillé dans le domaine de l’optique. Je n'ai pas réalisé pendant tout ce temps à quel point le cinéma était pour moi une véritable nécessité. Je n’imaginais pas que je serais un jour capable de faire un film, de m’exprimer par ce biais là, et c'est sans doute inconsciemment que j'avais occulté cette passion, car ma vie avait pris un tout autre chemin.