"C'était en 2002, après notre lourd repas traditionnel de Thanksgiving, chez ma mère en Virginie-Occidentale. J'étais assis devant la télé, le ventre bombé, la ceinture défaite. Il y avait un reportage sur deux filles à New York qui portaient plainte contre McDonald's. Elles soutenaient que la nourriture vendue par la chaîne les avait rendues obèses... Moi-même, je trouvais ça un peu ridicule : personne ne vous force à manger, ni là, ni ailleurs... Ce n'est pas le procès intenté par ces filles qui m'a gêné. C'est la réponse de McDonald's. Un porte-parole s'indignait à l'antenne et affirmait que leurs plats étaient "sains et nourrissants", rien de plus. "Il n'y a pas de lien entre nos produits et ces enfants obèses." C'est eux qui mangent, donc c'est de leur faute, en somme. Ce couplet de la responsabilité personnelle, cela fait trop longtemps que McDonald's nous le sert. Ils ne cessent de conditionner les gens à penser et à manger de leur façon. J'avais observé comment ils ciblent les enfants en les attirant avec des jouets... Leur clown Ronald, si svelte et si souriant, on ne le voit jamais à table, lui...

Je me suis dit : je vais bouffer chez McDo pendant un mois, et on verra bien ce qui se passe ! J'ai appelé mon ami Scott Ambrozy (le directeur de la photo) pour tout lui raconter. Il a éclaté de rire et m'a dit : "Ça, c'est une mauvaise idée trop géniale !" Effectivement, c'est un truc si simple à réaliser que personne n'y avait pensé avant. Tout le monde parle d'épidémie d'obésité à la télé ou dans les journaux. C'est le grand sujet de société du moment. La phrase de Scott est devenue notre leitmotiv pendant tout le tournage. Mais jamais je n'aurais pensé qu'en allant jusqu'au bout je me sentirais aussi mal. Parmi les règles que je m'étais imposées, je devais accepter le menu "Super Size" si le serveur me le proposait. Et je m'interdisais de faire plus d'exercice physique que la moyenne des Américains. C'est-à-dire presque pas. J'en ai croisé, des enfants trop gros... Et j'ai bien vu que beaucoup de familles ne mangent chaque soir que des pizzas ou des hamburgers. Il fallait raconter cette histoire d'une façon assez intéressante et amusante pour capter l'attention de tous.

On a rapidement commencé la préparation. On a appelé des médecins et des experts, on a pris rendez-vous pour des entretiens et on a établi un itinéraire. Deux mois après mon coup de fil à Scott, nous étions en plein tournage. C'est ça qui est merveilleux, avec la vidéo. On peut faire un film vite et sans trop d'argent. Dans mes rêves, je m'étais toujours dit que mon premier film devrait être le plus éloigné possible des sentiers battus. Avec Super Size Me (littéralement : "Grossissez-moi !"), j'y étais. Au début, c'était une expérience amusante. Le premier jour, on voit bien la jubilation sur mon visage. Mais plus le temps passe, plus on remarque les conséquences de ce régime. Mes genoux commencent à me faire mal, à cause de la prise de poids si rapide. C'est vraiment flippant. Le temps finissait par me sembler long. J'avais envie que l'expérience s'arrête là.

On a commencé la post-production pendant le tournage. Stela Georgieva, notre chef-monteuse, a tout de suite numérisé et classé nos rushes. Elle a dû engager une armée de stagiaires pour la transcription. Quand elle a attaqué le montage à proprement parler, le tournage était pratiquement terminé, et on avait dérushé les 200 premières heures. C'était vers la mi-juillet 2003.

Au total, on a tourné plus de 250 heures de rushes, on a parcouru 40 000 kilomètres et on a produit un long métrage, depuis l'idée jusqu'à la mise en boîte, en moins d'un an. Au finale, un film aux portions épiques, sélectionné à Sundance, et pour lequel on peut dire que j'ai mis beaucoup de moi-même... En espérant qu'il nous pousse à nous interroger sur nos habitudes alimentaires." 

Morgan Spurlock