Qu’est-ce qui vous a intéressé dans le roman de Massimo Carlotto ?
Au cours des dix dernières années, j’ai essentiellement travaillé pour la télévision et j’étais à la recherche d’un sujet suffisamment fort pour que je ressente la nécessité d’en faire un long métrage de cinéma. C’est exactement ce que j’ai éprouvé en découvrant le livre semi autobiographique Arrivederci Amore Ciao. En effet, à travers le genre du polar, Massimo Carlotto parle de l’Italie d’aujourd’hui et évoque des personnages réels : ce n’est pas un hasard puisqu’il a lui-même été militant d’extrême gauche dans les années 70-80 et qu’il a donc vécu la plupart des événements qu’il relate. Du coup, le roman est d’un réalisme quasi tangible que j’ai peu vu en littérature. D’autre part, j’ai été très impressionné par le dénouement foncièrement sombre et désespéré du livre qui, à mes yeux, réinvente les codes du polar contemporain où, le plus souvent, le Bien finit par triompher du Mal…
Le contexte politique des années 70 semble inspirer plusieurs cinéastes italiens d’aujourd’hui, comme Marco Bellochio (Buongiorno Notte) ou Michele Placido (Romanzo Criminale).
Absolument. Ce lourd passé politique est, à mes yeux, la seule chose importante que le cinéma italien ait à dire aujourd’hui car notre société est le produit direct de ces “années de plomb”. Bon nombre d’assassins de cette époque courent toujours et ont même entamé de brillantes carrières politiques. Je crois donc qu’il y a comme un sentiment d’urgence à aborder ces thématiques dans des oeuvres de fiction. C’est ce qui m’a poussé à adapter Arrivederci Amore.
Comment avez-vous abordé le travail d’écriture ?
Même si le livre semble se prêter facilement à l’adaptation scénaristique, ce travail s’est avéré plus complexe que prévu car je tenais à un traitement réaliste. Par ailleurs, nous avons éliminé certains aspects obscènes du livre qui passent mieux à l’écrit qu’à l’image. Il y a donc eu une vingtaine de versions différentes du script et tout au long de cette phase de développement, plusieurs scénaristes sont intervenus pour ajouter un dialogue ou résoudre un problème de rythme. Pour autant, c’est Franco Ferrini qui a fait l’essentiel du travail.
Le film est découpé en trois actes.
Oui, je tenais à une structure ternaire. Dans le premier acte – qui va du début à la liaison avortée entre Giorgio et Flora – le protagoniste semble hésiter constamment entre sa posture de victime et de bourreau. Au deuxième acte, Giorgio réalise son rêve : il amasse suffisamment d’argent pour s’intégrer à la société. Enfin, troisième acte : il ouvre son restaurant et rencontre Roberta.
Giorgio est un personnage aux multiples facettes…
Oui, c’est un personnage d’une grande densité : ce n’est pas seulement un voyou, mais un type qui aspire à mener une vie normale et à se fondre dans la masse. Pour lui, la fin justifie les moyens et il atteint d’ailleurs son but…. Pourtant, dans le même temps, nous avons essayé, avec Alessio Boni, de donner au personnage une certaine innocence : par exemple, il a un côté presque enfantin dans les scènes avec Isabella Ferrari qui incarne Flora.
Il semble moins cynique que dans le livre.
Je tenais effectivement à ce que le spectateur puisse davantage s’identifier à Giorgio que dans le roman. Lorsqu’il rencontre Roberta, la fraîcheur et l’innocence de la jeune fille rejaillissent sur lui en quelque sorte. Je voulais qu’à ce moment-là du film, le public se prenne à espérer que l’amour a triomphé – jusqu’au dénouement où tout bascule de manière totalement inattendue…
La caméra est constamment en mouvement…
Pour moi, la caméra est comme l’âme du protagoniste : les mouvements d’appareil expriment donc le sentiment constant d’intranquillité qui l’assaille. De fait, Giorgio est en permanence sur le qui-vive et ses moments d’apaisement sont de courte durée. Cela renvoie d’ailleurs au sentiment d’urgence dont j’ai parlé plus haut.
L’eau est également un élément qui revient tout au long du film.
Elle exprime ce même sentiment de trouble et d’agitation propre à Giorgio. D’ailleurs, dans le film, l’eau est constamment sombre et mouvante, comme celle du fleuve d’Amérique centrale où commence l’histoire.
Le film est ponctué de séquences à la lisière du fantastique.
Je voulais qu’il y ait dans ce récit profondément réaliste des moments oniriques qui évoquent le cinéma de Dario Argento ou de Mario Bava. J’ai toujours aimé explorer la part sombre de l’âme humaine en m’engouffrant dans la brèche du fantastique : d’une certaine façon, les 90 premières minutes du film ne prennent vraiment sens qu’au vu des dix dernières…
Comment avez-vous travaillé la photo et les couleurs ?
Le film a été tourné en format anamorphique pour donner plus d’ampleur au cadre. Je pense que c’est parce qu’après avoir travaillé aussi longtemps pour la télévision, j’avais besoin d’espace ! Surtout, ce dispositif me permettait d’obtenir la même netteté pour les éléments situés au premier plan comme en arrière-plan. Nous avons opté pour trois gammes de couleurs. Le premier acte est tourné dans des teintes assez vives qui évoquent un univers onirique. Le deuxième acte est plus monochrome, entre gris et vert, car il y est surtout question d’enrichissement crapuleux et de l’assassinat des complices de Giorgio. Enfin, le dernier acte se rapproche d’un noir et blanc ponctué de quelques couleurs vives. Pour moi, la palette chromatique, comme la caméra, évolue en fonction des états d’âme du protagoniste : elle est constamment en mouvement.
À quoi la mouche du début fait-elle allusion ?
Elle introduit une dimension de farce dans un univers très corseté. Je voulais suggérer qu’en Italie, la justice est pareille à une pièce de théâtre et qu’elle repose sur une vaste supercherie : quand on voit le juge écraser la mouche avec son marteau, il fait penser à un personnage grotesque de comédie !
Vous avez confié le rôle d’Anedda à Michele Placido, très célèbre en Italie.
Michele Placido est devenu extrêmement populaire en Italie en se construisant une image positive grâce à son interprétation du commissaire Cattani dans la série La Piovra. Cela m’amusait d’utiliser son physique de personnage sympathique pour en faire la pire ordure qui soit ! On a également travaillé l’accent sarde de son rôle qui, en Italie, est objet de moqueries…
C’est Alessio Boni, qu’on a découvert en France avec Nos Meilleures Années, qui interprète Giorgio.
Il fait partie de la génération montante et il interprète le plus souvent des personnages attachants en proie à la souffrance. Là encore, j’aimais bien l’idée de révéler toute l’expressivité de son jeu : c’est beaucoup plus intéressant de faire jouer un personnage trouble et violent par un comédien au visage d’ange que par un acteur qui a l’air du parfait salaud ! Et surtout, cela permet plus facilement au public de s’identifier à lui.