Le nom Memory Lane fait écho aux titres de vos précédents films : Primrose Hill ou Montparnasse qui suggèrent d’emblée un lieu précis, un territoire. Est-ce l’idée ?

J’aime la concision de ces titres. Par ailleurs, c’est souvent par le prisme du lieu que mon imaginaire se développe, rarement par l’histoire en elle-même… "Memory Lane" n’a pas d’équivalent direct en français. Mais sa sonorité - qui peut évoquer celle d’une chanson pop - et la traduction intuitive que l’on peut y associer, renvoient directement aux tonalités du film. Memory Lane, c’est un peu le chemin du souvenir, une voie que se fraierait la mémoire pour faire émerger des images ou des sensations plus impressionnistes. Mais que ce soit un lieu fantasmé comme ici ou alors bien réel comme le quartier de Montparnasse, le titre définit avant tout un espace dans lequel va évoluer mon imaginaire et donc mes personnages.

Justement, l’action de Memory Lane - comme Primrose Hill - se situe dans la banlieue Sud-Ouest de Paris. En quoi cet environnement vous inspire-t-il ?

J’ai grandi dans ces lieux et la connaissance intime que j’ai de ces espaces rend la construction du plan plus concrète, plus tangible. Même si j’avais envie d’explorer d’autres territoires, je sentais que j’avais encore des comptes à régler avec cette banlieue Ouest.

Et puis, filmer, c’est souvent l’occasion pour moi de réinvestir des lieux que j’ai pu « habiter » par le passé. C’est presque un prétexte pour prolonger une époque, ou faire perdurer du lien. Ce qui se dégage de ces espaces m’inspire profondément. La nature est toujours là en arrière-plan et pourtant la ville et ses grands ensembles sont bien présents. La juxtaposition de ces deux espaces me procure une émotion vraiment particulière.

Ce n’est pas l’éloignement total, il y a la promesse du centre. Nous ne sommes pas à Paris et pourtant, nous sentons l’agitation, là, toute proche. En plus, les villes où nous avons tourné sont situées en hauteur, sur des collines. En dominant Paris, elles nous permettent de composer des perspectives précieuses.

Ces décors en lisière sont un peu à l’image de mes protagonistes qui sont tous dans un état transitoire, aux contours incertains.

Contrairement à l’idée qu’on s’en fait souvent, la banlieue Sud-Ouest est un territoire complexe et donc très expressif. Même si elle ne connait pas les mêmes problématiques que certaines villes et cités défavorisées, toutes les classes sociales s’y côtoient et les gens y sont confrontés, comme ailleurs, à toutes sortes de problèmes.

Il en va de même pour les personnages du film : Muriel, Céline et leurs parents habitent dans l’immeuble d’une cité ; Vincent, lui, vit dans l’appartement de sa mère, gardienne d’un lycée ; la grande maison de Raphaël est presque à l’abandon... Mes personnages appartiennent à la classe moyenne.

Une classe sociale finalement peu représentée au cinéma…

Peut-être parce que les enjeux sociaux qu’on lui associe intuitivement sont a priori moins identifiés et moins forts dramatiquement que ceux de la grande bourgeoisie française ou ceux des classes ouvrières. Pour autant, la violence y existe aussi. Je n’ai d’ailleurs pas cherché à en protéger mes personnages. Même si cela n’est qu’esquissé, il était important pour moi que le film et les personnages ne soient pas détachés du contexte social actuel. On sent que pour certains d’entre-eux, l’insertion dans le monde du travail ne se fait pas sans heurt. Ils ont des boulots qui ne correspondent pas forcément à leurs qualifications ou à leurs aspirations. Ils ne sont pas dans la précarité mais ils doivent pourtant affronter un monde incertain.

Luc Moullet a écrit au sujet de vos films et de votre univers, une chose qui me paraît très juste. Il parle de la « petite musique d’un cinéma où rien ne se passe, comme dans ma vie, comme dans la vôtre. »

C’est une façon assez amusante et tendre de traduire le caractère peu spectaculaire des vies décrites, qui possèdent pourtant leurs lots de peines et de joies. Oui, elles sont « moyennes » d’une certaine façon, comme la mienne. Il est très étonnant que cette « middle-class » qui est pourtant la plus large soit si peu traitée au cinéma ou alors souvent par le biais d’archétypes, de figures scénaristiques. Rohmer filmait cette classe avec une acuité de regard qui me touchait profondément. L’employé municipal avait une véritable profondeur. On pouvait sentir son intériorité, ses drames, ses problématiques de manière très précise. Ça n’était pas seulement une information de scénario qui servait à camper un contexte.

Les héros de Memory Lane ont entre 25 et 28 ans. En quoi cette tranche d’âge vous touche-t-elle particulièrement ?

Je suis juste un peu plus âgé que mes personnages, les quelques années qui permettent de considérer cette période avec recul sans en être totalement détaché… J’imagine que ça apporte une tonalité particulière au film. Le cap de la trentaine est assez symbolique et pourtant la réalité de cette période est sans doute bien différente aujourd’hui qu’elle ne l’était pour la génération précédente. Mes personnages sont à un moment où l’adolescence semble s’étirer encore un peu, pour autant ils sont adultes et agissent comme tels.

C’est un constat qui peut être embarrassant, mais ils ne sont pas très différents des personnes que je connais dans la vie. Encore une fois, c’est une période de transition qui n’a pas forcément été vécue de la même manière par les générations précédentes. Mais les questionnements de mes personnages ont pu être aussi les miens.

L’action se déroule durant le mois d’août, une période où tout est ralenti...

C’est effectivement un moment assez particulier, surtout dans ces banlieues et à Paris où la ville se vide, même si j’ai l’impression que ce phénomène change un peu ces dernières années. Les gens partent moins qu’avant. Mais je continue à être habité par les sensations qui m’envahissaient pendant l’enfance et l’adolescence quand je restais le mois d’août chez moi alors que la ville était désertée. Ce sont des images assez prégnantes, d’ennui, de désirs mélangés. Je pense que ces sensations et ces souvenirs sont un peu à l’origine du film. Placer l’action de Memory Lane à ce moment-là, où le temps est comme suspendu, me permettait aussi d’isoler mes personnages, de les mettre à une certaine distance du monde extérieur, comme dans une bulle. Mais l’apparente douceur de cette bulle est sans cesse fragilisée par la réalité, qu’elle soit de nature sociale ou plus intime. La violence ou l’inquiétude peuvent surgir à n’importe quel instant et peuvent prendre différentes formes comme la maladie du père qui l’expose à une mort probable, le violent mal-être de Raphaël, ou, de manière plus anecdotique, l’irruption de skinheads aux abords d’un bus de nuit… Dans le même temps, une histoire d’amour se met en place...

… Des dissonances qui s’expriment de différentes manières…

Oui, je voulais que des dissonances viennent perturber la mélodie que le film met en place. J’ai essayé de penser le film dans cette perspective. En juxtaposant des contraires par exemple… Nous avons évoqué plus haut la cohabitation entre la nature et le milieu urbain. Mais ça passe surtout par le fait d’inscrire des événements très quotidiens, des choses très triviales, parfois banales dans une perspective plus lyrique ou abstraite.

La musique, les travellings à peine perceptibles en plans larges sur les paysages désertés, les ralentis, la répétition de certains plans qui troublent la linéarité du récit cassent les codes d’un cinéma plus naturaliste. Je cherche à donner de l’ampleur et une beauté à des choses terre-à-terre, à trouver une « sur-réalité » à ces détails ordinaires ou quotidiens qui font le sens et la musique de nos vies.

Memory Lane est un film de bande. La question du point de vue s’est-elle posée ?

Bien sûr qu’elle se pose en permanence, dés le scénario, surtout pour une chronique qui alterne scènes de groupe et « sous-intrigues » rattachées au cheminement de chacun de ses membres. Mais c’est avant tout la mosaïque de l’ensemble qui m’intéressait. Je ne me sens pas proche d’un personnage en particulier, chacun possède en lui quelque chose qui me touche profondément. Même si le personnage de Vincent porte en partie le mouvement du récit, le film n’est pas observé à travers le prisme de son point de vue.

Comment s’est élaborée la structure du scénario ?

J’avais une idée précise des thèmes que je voulais aborder et des différentes histoires à raconter pour y parvenir. Je désirais raconter la naissance d’une histoire d’amour, la dérive d’un personnage en pleine crise existentielle ou encore l’irruption de la maladie dans une famille… Mais j’étais surtout porté par une atmosphère et des sensations moins facilement saisissables. Il fallait inscrire ces thématiques au sein de ce tissu plus impressionniste et abstrait.

Une fois les grandes lignes du parcours de chaque intrigue définies, je me laissais porter par les parcours dans la ville, la lumière d’août, les souvenirs. Le scénario était très structuré et les dialogues très précis, mais sur le tournage, je les modifiais au dernier moment pour garder une certaine fraicheur, que les acteurs puissent se les mettre en bouche sans les automatismes liés à leurs répétitions ou à leur découverte initiale du texte.

C’est également une façon d’isoler un peu la séquence à tourner, ne pas nécessairement la replacer dans la structure du récit, une façon de travailler cette sensation de présent et de naturel que je voulais très forte dans le film. Cette sensation du moment partagé qui s’écoule sous nos yeux et qui ne sera bientôt plus qu’un souvenir… Les personnages restent finalement très mystérieux, nous les découvrons à un moment précis de leur vie, sans trop savoir d’où ils viennent, ni où ils vont…

Memory Lane est une chronique, quelques jours de la fin d’été que nous partageons avec les membres de cette bande d’amis. Chacun porte en lui sa propre histoire, ses propres doutes… Je ne cherche pas ici à présenter des individualités en détail mais au contraire à laisser chez chacun d’eux une part d’ombre afin que le spectateur puisse y loger ses propres intuitions.

Au début du film, nous entendons un personnage en voix-off évoquer ses souvenirs : « Les jours passent et j’ai l’impression que ça n’a pas vraiment existé, comme si quelqu’un avait inventé cet été pour nous. » Il s’agit d’instaurer une sorte de flottement, un trouble dans l’appréhension de ce temps que nous allons vivre comme du présent alors qu’une voix nous indique qu’il est déjà révolu.

D’autre part, trop définir les choses sabre un peu l’imaginaire et lisse les aspérités. Pour que la projection fonctionne, il faut certains détails très précis mais laisser le reste dans les interstices de l’histoire, en hors champs.

Prenez le mal-être de Raphaël, nous ne connaissons pas exactement son origine. Est-ce chimique, médical, psychologique ? Lorsqu’il demande à Muriel ce qu’il doit faire, elle lui fait part de son impuissance. Je montre des photos de famille, il parle de médicaments… La vérité sur ses souffrances le dépasse et nous dépasse également.

On en revient aux dualités que j’évoquais. Ici, le problème de Raphaël peut avoir une cause superficielle ou au contraire être d’une profondeur extrême.

Memory Lane est porté par la musique. Comment avez-vous travaillé avec le compositeur ?

David Sztanke, qui a composé la musique du film, a très bien compris que la musicalité du film se logeait dans le rythme même du film, dans sa mélodie interne d’une certaine manière. Le film n’est pas musical parce que l’on y joue de la musique, ou parce que des morceaux de pianos rythment sa structure. A défaut d’une intrigue très forte, le film trouve son mouvement dans la succession de ses instants faibles, anodins, et dans ses quelques dissonances et envolées, un peu à l’image d’une mélodie.

En écrivant le scénario, j’écoutais sans cesse un morceau du groupe de David Sztanke que j’avais trouvé un peu par hasard sur internet. Le morceau était très doux, mélancolique, puis il décollait de manière un peu surprenante pour partir dans des contrées plus joyeuses et rythmées. Il se trouve que le hasard a voulu que la directrice de casting connaisse le David en question et me le présente.

C’est le genre de coïncidence très lumineuse et rassurante lorsqu’elle se loge au coeur des incertitudes de la préparation d’un film. Je lui ai donc logiquement demandé de composer la B.O. du film, m’empressant de plaquer du sens sur cet heureux hasard.

Je ne voulais pas d’une musique qui écrase les images ou souligne un événement dramatique, mais une mélodie assez minimaliste qui puisse se loger dans les intermèdes et les creux du récit, sur des plans de balades ou de paysages. Elle fait corps avec l’ensemble.

Pour les chansons jouées live par le groupe formé par les protagonistes, je voulais qu’elles restent fragiles, tâtonnantes, comme peut l’être la musique d’un groupe qui se cherche encore.