Vous réalisez des courts métrages depuis longtemps. Qu’est-ce qui vous a donné envie de passer au long ?

C’est une continuité, la suite logique d’une démarche personnelle. Cela pourra peut-être surprendre, mais si j’ai voulu faire du cinéma, ce n’était pas en tant qu’actrice, mais d’abord en tant que réalisatrice. Déjà, au bac, j’avais pris l’option cinéma et je réalisais beaucoup de petites choses pour apprendre les bases de la technique.

Ensuite, j’ai continué, de plus en plus sérieusement, mais pour moi, les courts métrages étaient d’abord des exercices, des laboratoires d’expérimentation, des occasions de me découvrir et d’approcher tout le travail que la mise en scène représente. Je les faisais surtout pour moi, et même si De moins en moins est allé à Cannes, je n’étais pas d’accord. Lorsque Canal+ m’a proposé de réaliser un court métrage X, j’y ai vu un challenge en abordant le thème à contrepied, par l’esthétisme. C’était un pas en avant, destiné à être diffusé, sur lequel j’ai pu travailler avec des gens – dont Arnaud Potier, le directeur de la photo. Ce fut un terrain de jeu fantastique pour découvrir ceux avec qui je voulais collaborer, mais je ne perdais pas de vue mon objectif parce qu’à mon sens, en matière de cinéma, le vrai passage à l’acte, c’est le long métrage. Un film est proposé à des spectateurs, des gens risquent de l’argent dessus, on entre dans une autre dimension.

Votre carrière d’actrice marche remarquablement, vous venez de sortir un album, pourquoi vous lancer dans la réalisation maintenant ?

Même si j’ai l’air d’être un peu partout, je ne confonds pas les choses. La réalisation m’a toujours attirée plus que tout. J’ai commencé à jouer assez tôt pour le cinéma, mais j’ai vite éprouvé un vrai manque artistique. Je sentais que seule la mise en scène pourrait me permettre de m’accomplir pleinement. C’est vers cela que j’allais. Cela devait d’ailleurs tellement transpirer de mon comportement que sur le film Jusqu'à toi, la réalisatrice Jennifer Devoldère et Arnaud Potier m’ont fait la surprise et le cadeau de me laisser diriger un plan. Ils m’ont juste dit : «Vas-y, lance-toi, c’est ton plan». J’ai trouvé cela très généreux. Cela n’a fait que me conforter. Et puis à un moment, mes amis, une petite voix intérieure, tout s’est mis à me souffler que j’étais peut-être prête. La rencontre avec Bruno Lévy a aussi été déterminante. Il a tout de suite cru au projet, il a compris ce que je souhaitais faire et m’a soutenue. En bon producteur, il m’a fait travailler, il m’a poussée à aller au bout de mes idées.

Votre démarche passait aussi par la création du scénario ?

La réalisation n’est pas une fin en soi. L’idée est avant tout de concrétiser une histoire, quelque chose à raconter au public. J’ai toujours écrit. Entre vingt et vingt-cinq ans, j’ai dû écrire cinq scénarios, mais qui étaient surtout tirés de choses vécues, presque des thérapies. Il fallait cette fois que je passe à autre chose, en construisant une intrigue, des personnages que je ne connaitrais pas. Je suis bien sûr un peu en chacun d’eux puisque je les ai créés, mais si cela me dessine en creux, l’histoire ne parle pas de moi. Je ne connais pas l’univers de l’hôpital, je n’ai ni enfant ni soeur, mon père est très présent et ma mère ne boit pas ! Je me suis efforcée de raconter des vies, des sentiments, en faisant appel à ce qui me touche le plus. L’écriture s’est déroulée sur une assez longue période parce que je tournais beaucoup. Ces coupures étaient une chance dans le processus parce qu’à chaque fois que je reprenais mon script, j’avais du recul et je pouvais me recentrer sur l’essentiel.

Comment avez-vous construit l’histoire de Marine, Alex et Lisa ?

Très tôt, l’idée du coma est venue. Je voulais faire un film sur une personne qui "dort" pendant que ses proches attendent qu’elle se réveille. Que font-ils alors ? Comment vivent-ils ? Chacun réagit, se révèle face à cette absence. Je voulais aussi que ce coma transforme ces proches, alors j’ai imaginé cette relation fusionnelle avec la soeur, cette histoire d’amour, et d’autres choses dont je préfère laisser la surprise aux spectateurs.

En écrivant, je ne réfléchis pas au scénario, je pense déjà au film abouti. Je vois les scènes, j’ai le déroulé complet dans la tête. C’est une approche émotionnelle plus que technique. Je me laisse aussi porter par des idées de mise en scène. Par exemple, je me suis dit que pour l’ouverture du film, j’aimerais bien que la caméra soit portée à l’épaule. En fonction de ce ressenti, je dose, j’organise, je cuisine mes ingrédients avec l’idée d’un goût que je souhaite proposer.

J’ai commencé par écrire seule, à la main, dans des cahiers. J’ai écrit quasiment tout le séquencier. J’ai ensuite travaillé l’écriture avec Morgan Perez, puis avec Chris Deslandes pour les dialogues. J’aurais pu écrire seule mais pour moi, le plaisir de travailler en équipe est aussi important que le résultat. J’adore ces séances de travail, ces échanges. Morgan et Chris sont des amis et peuvent me parler franchement. Si une idée ou une réplique n’est pas aboutie, on retravaille. Ils respectent mon histoire et ce que je souhaite faire passer, mais si je débarque avec trop d’idées parce que j’ai réfléchi toute la nuit, Morgan peut me canaliser. C’est plus agréable humainement et c’est aussi plus efficace professionnellement. Morgan a ensuite joué le pote d’Alex et lorsque je jouais, c’est lui qui me dirigeait. On voit aussi Chris dans le rôle du client de la librairie un peu lourd devant qui Marine a un fou rire.

Comment avez-vous choisi vos comédiens ?

J’ai rencontré Marie Denarnaud pour un projet de théâtre que de trop nombreux tournages ne nous ont pas permis d’aboutir. Mais j’ai eu le temps d’apprécier son talent, sa personnalité, sa franchise, l’approche qu’elle a du métier, dans laquelle je me retrouve. Je trouve qu’il y a chez Marie une beauté que j’ai voulu mettre en valeur. J’ai eu envie de lui donner à jouer quelque chose que je sens d’elle et que j’aime beaucoup. Je voulais qu’elle soit mon héroïne, qu’elle incarne l’amour. Elle a eu de très beaux rôles mais elle est souvent la copine, pas celle dont on tombe amoureux, et pourtant je crois qu’elle porte cela. Elle apporte quelque chose de réel, de profond. Si elle n’apportait pas autant, l’absence de son personnage ne déclencherait pas des choses aussi puissantes. Quand je vois le film, je me dis que si ce n’est pas Marie qui joue ce rôle, alors il ne fonctionne pas. C’est parce qu’elle dégage tellement que l’on s’y attache, que l’on comprend sa soeur, son mec et ses proches. Il fallait que dans la première partie du film, elle fasse exister son personnage suffisamment fort pour que son absence soit un manque absolu dans la seconde.

Paradoxalement, le fait qu’elle ne soit pas une amie intime a facilité notre travail en commun. Cette distance, de femme à femme, nous a permis d’aller toujours dans le sens du film. Elle a eu l’élégance de se mettre complètement au service du rôle. Elle m’a fait confiance et pour elle, comme pour moi, je crois que le film était un enjeu et pas un projet de plus. Elle apporte beaucoup d’intelligence, beaucoup d’humanité. Elle est en plus réellement à l’aise dans cet univers de librairie.

Et pour le rôle d’Alex ?

Denis Ménochet est un ami proche depuis longtemps. Il a lu le scénario pendant que nous tournions Inglorious Basterds et m’en a tout de suite parlé. Il avait eu une lecture très fine, émouvante. Même si le rôle ne lui était pas encore destiné, tout à coup, j’ai pris conscience qu’il était parfait pour ce personnage. Il pouvait à la fois en restituer la puissance, ce qu’il dégage de physique mais aussi de sensible. Denis apporte quelque chose d’animal. J’allais le pousser dans ses retranchements et l’obliger à séduire. C’est un registre dans lequel il ne s’imaginait pas trop. Son apparence donne l’impression qu’il est fort, et je voulais en jouer tout en allant chercher sa délicatesse. Je le connais assez pour savoir qu’il possède tout cela en lui, mais il n’osait pas encore l’exposer dans son jeu. Il avait seulement besoin d’être rassuré pour y parvenir. Il est toujours délicat de travailler et de demander autant à quelqu’un de très proche, mais avec Denis, parce qu’il est généreux, parce qu’il est pro, tout a été facile. Ce travail a été l’occasion de le découvrir encore plus, humainement, mais aussi professionnellement. Lorsque je le vois dans le film, je le trouve magnifique et parce que je le connais, je sais pourquoi.

Millie, la mère ?

Ce n’était pas un rôle évident parce que même si on ne la voit pas énormément, chacune des scènes du personnage est essentielle. Pour jouer une mère, grand-mère, alcoolique, tout en ayant une grande force de caractère, il faut accepter de s’abandonner sans ego et avoir beaucoup de talent. Pour trouver l’interprète, je me suis demandé qui j’aimerais avoir comme mère. Qui a l’énergie, la joie de vivre, l’humanité ? Clémentine Célarié s’est imposée. Elle a beaucoup aimé le script. Elle y a vu tout ce qu’il y avait à jouer au-delà du scénario. Elle a été impressionnante, aussi bien dans le naturel que dans les scènes d’émotion. Elle est tout de suite juste.

Et Clémence, la libraire ?

Audrey Lamy est arrivée tard parce que le casting de son personnage a été compliqué. Je lui ai dit que c’était un personnage drôle mais pas uniquement, qu’il y aurait de l’émotion, une vraie personnalité à faire exister, et que j’espérais qu’elle accepterait. Elle a été extraordinaire. Elle a tout de suite proposé beaucoup de choses. Dans le peu de dialogues qu’elle avait, elle apportait une vraie densité. Elle a été brillante à la fois dans les petites choses drôles dont elle parsème son jeu et dans l’émotion qu’elle lâche quand il le faut. J’ai l’impression qu’on la découvre encore plus et j’en suis heureuse. Toutes ses scènes ont été tournées la dernière semaine et son arrivée a été comme une bouffée d’air frais.

Le rôle du petit Léo n’a pas dû être évident à distribuer…

J’avais rencontré Coralie Subert sur La Rafle, où elle avait travaillé sur le casting des enfants. Les petits l’aimaient tellement qu’elle s’était retrouvée coach pour eux. Je lui ai dit que je ne cherchais pas un enfant comédien mais une nature, bref, la perle rare que tout le monde doit demander mais que l’on trouve rarement ! Elle a cherché partout en France et m’a d’abord présenté des centaines de photos. Tout de suite, j’ai flashé sur le cliché de Théodore Maquet-Foucher. Je l’ai trouvé mignon, avec en plus un petit quelque chose déjà perceptible sur la photo. Lorsque nous nous sommes retrouvés à Lyon pour rencontrer les quinze sélectionnés, le premier a complètement paniqué, il n’a pas pu dire un mot, et le deuxième à entrer a été Théodore. Il était si jeune que j’ai cru qu’il ne pouvait pas connaître son texte, mais il le maîtrisait parfaitement ! Il connaissait même le mien et me reprenait quand je me trompais ! Il nous a bouleversés sur une réplique et lorsqu’il est reparti, j’ai su que nous avions trouvé Léo. Pendant le tournage, il a été incroyable de maturité, d’intelligence. Au début, je lui décomposais les scènes parce que je pensais qu’à cinq ans, il ne pouvait pas retenir toutes les actions et les textes, mais il s’en sortait remarquablement. Nous avons eu une très belle complicité et même si la fin du tournage a été une séparation, lui, ses parents et moi sommes restés liés.

À quel moment avez-vous décidé de jouer dans votre film ?

Je ne voulais pas y jouer. J’avais lu et entendu trop de gens qui avaient à la fois réalisé leur premier long et joué dedans, et qui en sortaient traumatisés ! Mais mon producteur et nos partenaires m’ont convaincue. Je joue donc une jeune mère, Lisa, qui se cramponne à sa drôle de famille et qui redoute que Marine, sa soeur, puisse s’éloigner parce qu’elle tombe amoureuse. Ce n’est pas un personnage immédiatement sympathique. On la découvre peu à peu. Je voulais aussi que ce personnage soit beau autrement que par l’apparence. Lisa est filmée sans fard, pas apprêtée, ce qui me correspond en tant que comédienne. Je n’aime pas passer des heures au maquillage. Lisa devait avoir l’air fatigué, à cause de son travail, de sa soeur à l’hôpital, et mes insomnies de réalisatrice servaient complètement cela. Pas besoin de maquillage. On a commencé par tourner le segment «Lisa», j’étais donc de tous les plans. Même si Morgan m’aidait à me diriger, j’ai eu beaucoup de mal au départ. Je ne me sentais bien que dans ma fonction de réalisatrice. Je faisais tout pour rester avec les techniciens. J’ai très vite pris conscience que cet état d’esprit n’avait rien de bénéfique, alors j’ai essayé de transformer cette charge en opportunité. Le fait d’être comédienne me permettait d’interagir avec tous les autres personnages et de les orienter, de les «diriger» de l’intérieur en jouant moi-même. Par exemple, pour la scène où Léo et Lisa se tartinent le visage de chocolat, je ne pouvais obtenir exactement ce que je voulais, jusque dans les plus infimes gestes, qu’en le jouant moi-même face à lui. En tant que comédienne, j’ai pu emmener mes partenaires là où la réalisatrice le souhaitait. Je me suis surprise par ma capacité quasi schizophrène à passer de la place d’actrice à celle de metteur en scène. Cela s’explique sans doute parce que j’avais travaillé ce rôle pendant quatre ans. Il était en moi, j’avais pris des tonnes de notes, pensé à tout. Pour moi qui suis instinctive, c’était une autre approche. Et au final, au-delà de la fatigue, j’ai adoré jouer dans mon film, pour le bonheur d’être face à mes partenaires, à mes comédiens.

Vous dites qu’il n’y a rien de vous dans ce film, mais votre personnage chante et donne des concerts…

C’est un aspect qui était propre au rôle, le seul espace d’expression de Lisa qui lui soit vraiment personnel. Au moment où j’ai écrit le personnage, il y a quatre ans, je ne savais même pas que je chanterais un jour, et encore moins que je ferais un album. Je n’ai pas voulu changer cet aspect parce que j’aimais beaucoup l’idée que l’instrument de Lisa soit la guitare et qu’elle travaille au milieu des violons. C’était une autre métaphore pour dire qu’elle était peut-être passée à côté de sa vie, comme Alex d’ailleurs, qui est critique gastronomique parce qu’il n’a pas eu le courage de devenir chef. Mais au-delà de la métaphore, la démonstration me paraissait déplacée et lorsque Lisa est censée chanter sur scène, à la fin, j’ai volontairement arrêté avant qu’on l’entende.

En tant que réalisatrice, avez-vous des influences ?

Oui et non. Pour la réalisation, le conseil le plus utile m’est venu de Luc Besson qui, plus d’un an avant de tourner, m’a dit : "N’écoute personne et ne vois aucun film. Tu regardes ce que tu veux longtemps avant et tu oublies. N’essaie de faire comme personne, c’est TON film." Je l’ai écouté. Le lendemain de notre rencontre, j’ai regardé trois films et je me suis efforcée de les oublier ensuite : Morse de Tomas Alfredson, pour le climat, l’atmosphère, tout ce que j’aime de flou, de gros plans, cette impression de sentir les peaux, cette lumière froide. Punch Drunk Love – Ivre d'amour de Paul Thomas Anderson, pour l’audace, pour ces cadrages impossibles qui veulent dire quelque chose, pour le travail sur le son sur lequel j’ai moi aussi été très précise. Par exemple, quand Marine et Alex se rencontrent, comme lorsque l’on rencontre quelqu’un pour qui on éprouve quelque chose, on n’entend plus la rue, on entend son coeur. On s’éloigne donc d’un réalisme pour aller vers un côté fable qui servait le propos. J’ai aussi regardé Garden State de Zach Braff, pour la poésie et le décalage. Dans ces trois films-là, je reconnais des éléments qui me parlent. Pendant l’année qui a suivi, je ne les ai plus regardés et je n’en ai vu presque aucun autre. Je ne voulais surtout pas faire un plan "à la manière de". Débarrassée de références explicites, j’ai pu tenter de trouver la cohérence de mon propre style.

Vous avez aussi choisi votre équipe technique…

Cela fait plus de dix ans que je choisis mon équipe ! Sur tous les films que j’ai pu tourner, j’ai toujours observé non seulement le travail à faire mais aussi les gens qui l’accomplissaient. Un film, c’est une équipe, et s’embarquer avec des gens compétents mais qui ont aussi des qualités humaines était essentiel pour moi. Du coup, en prépa, j’ai fait la liste de tous ceux que je voulais, jusqu’au chef électro et aux machinos ! Le directeur de production, Jacques Royer, qui connaît tout le monde, m’a dit que c’était une sorte de liste idéale mais que vu le budget du film, on n’en aurait sans doute que quelques-uns… La première bonne surprise de ce projet, c’est que tous ceux à qui j’ai demandé ont répondu présent. Ils sont tous venus. C’était à la fois bouleversant et très motivant. J’avais envie d’être à la hauteur de leur confiance et j’ai tout fait pour que le tournage soit le plus familial possible et qu’ils soient heureux d’être là, professionnellement et personnellement. À partir de là, grâce à eux, je n’ai pas eu peur.

L’identité visuelle de votre film est très forte. Comment l’avez-vous définie ?

Je savais ce que je souhaitais montrer à l’écran. Dès la prépa, le premier travail a consisté à le traduire en termes de partis pris de réalisation. Cela passait par différents points : l’utilisation de la profondeur de champ comme une seconde écriture dans l’image, la composition de l’image et la palette de couleurs. Arnaud Potier, le chef opérateur, a été un véritable allié dans cette démarche. C’est lui qui m’a proposé de tourner en numérique, avec une caméra Alexa, ce qui allait nous permettre d’obtenir le grain souhaité et de jouer sur les couleurs. Pendant ce travail préparatoire, Arnaud m’a montré beaucoup de choses qu’il avait faites, dont une pub pour un parfum sur laquelle j’ai réagi. Le format de l’image me plaisait beaucoup. C’était du 2:10, un format très peu utilisé au cinéma mais qui allait complètement avec ce que je souhaitais. L’image est assez large et si par exemple on fait un gros plan, il y a forcément de l’air autour et cela amène une profondeur. C’est en même temps moins large que le scope. Même si ça n’a pas été facile, même si ce n’est pas dans la norme, j’ai réussi à l’imposer. Même si les spectateurs ne s’en rendront pas compte, nous avons ainsi travaillé tous les aspects de l’image. En ayant le format, nous avions les limites de notre cadre. Dans cet espace, je pouvais imaginer l’image avec les éléments que j’aime : le décadrage, l’amorce, les flares, le passage au point, le flou et les ralentis…

Votre film est aussi nourri de beaucoup de petites vignettes, d’images comme volées qui apportent, comme votre utilisation de la profondeur de champ, une dimension réellement sensorielle. Comment l’avez-vous construite ?

On a beaucoup travaillé le découpage. J’abordais chaque situation du film en essayant de définir précisément la meilleure façon de la faire partager au spectateur. Je ne cherchais pas l’originalité à tout prix, mais je souhaitais que la manière de filmer concrétise le plus possible mon sentiment sur l’action des comédiens – ce que je remarque, ce que je retiens, ce qui me touche. Il m’a fallu trouver ma place et oser.

Cela s’est traduit par les vignettes dont vous parlez, ces plans très courts qui venaient s’intercaler dans une action plus écrite. Ce sont des petits moments, des gros plans – Denis et Marie dans une lumière de brouillard, la main de Théo qui tournoie dans les airs en écoutant Chopin – des tas de minuscules moments que je sentais sur le tournage et que nous tournions souvent à l’arrache. Parfois, j’ai fait cavaler tout le monde comme des fous pour une seconde d’image ! J’en ai fait énormément. Cela correspondait aussi à mon envie de filmer les comédiens au plus près, et cet aspect-là est venu sans que je l’anticipe. C’est le seul que je n’avais pas prémédité. Tous ces plans se sont imposés pendant le tournage, sur la base de ce qui avait été écrit et découpé avant. C’est une réalité qui ne se prévoit pas, qui naît d’une lumière, de ce que dégagent les comédiens et même d’un filtre caméra cassé qui transforme l’image. Ce sont des petits riens qui ne constituent pas le film mais qui construisent aussi son ambiance, sa matière, son sens.

Votre utilisation de la profondeur de champ est aussi atypique. Elle focalise parfois le regard du spectateur sur ce qui n’est pas l’action principale, l’obligeant ainsi à une lecture décalée de la scène…

Ce n’est pas un effet artificiel voulu mais la conséquence d’une volonté d’être au plus près de ce que ressentent les personnages. Lorsque Alex observe Lisa et Millie, le fait que seule sa nuque au premier plan soit nette nous rapproche de ce qu’il ressent. On ne regarde plus simplement ce qu’elles font, on observe, on écoute, on a un recul qu’une image classique n’apporterait sans doute pas.

La poésie est aussi souvent présente dans votre film…

Je crois que cela me vient de mon enfance, de ma grand-mère en particulier. Je l’ai compris voilà relativement peu de temps. Ma grand-mère met tout en scène, quoi qu’il arrive. Ce n’était pourtant pas son métier, mais c’est sa nature. Avec elle, Pâques n’était pas qu’une simple chasse aux oeufs, cela se transformait en jeu de piste avec des énigmes, et on pouvait la retrouver déguisée quelque part pour nous surprendre encore plus. Je me revois à quatre ans sur ses genoux, à écouter les histoires qu’elle inventait. Elle a l’art de mettre en scène la vie. Je crois que cela m’a beaucoup influencée.

Qu’avez-vous ressenti le premier jour de tournage ?

Je me suis sentie très petite, par la taille et par l’expérience ! J’ai vécu beaucoup de tournages avec des réalisateurs très différents. À chaque fois, j’ai été témoin de choses que je ne voulais à aucun prix sur mon plateau, et d’autres qui m’ont inspirée. Voir les meilleurs de ces créateurs dans leurs élans, dans leur folie, les sentir heureux de faire leur métier, voir ce qu’ils offrent au public, tout cela m’a encore plus convaincue qu’il était possible d’apporter quelque chose aux spectateurs et que c’était ce que je voulais vivre.

Comment s’est déroulé le tournage ?

Je connaissais les gens avec qui je tournais et je savais ce que je voulais. Du coup, le tournage s’est très bien passé. On n’a jamais dépassé, on a même eu de la chance avec la météo, comme pour la scène à la station-service où on a eu de la neige. C’était un tournage heureux, fluide, riche de beaucoup de moments assez joyeux. Mon équipe comprenait ce que je voulais faire, je les respectais et je leur ai constamment témoigné ma reconnaissance. Cela peut paraître naïf, mais c’est ma façon de faire. Je crois que des gens heureux bossent mieux. C’est simple mais c’est vrai. Je l’ai expérimenté en tant qu’actrice. J’ai fait trente films, j’ai vu beaucoup de cas de figure, du pire au meilleur. J’ai envie d’être comme ceux que j’ai vus faire au mieux. Quand on est avec un metteur en scène qui est heureux et qui partage, toute l’équipe a envie de bien travailler. Quand le type ne dit bonjour à personne en arrivant, on n’a pas envie de se démener. J’ai appris cela. Parce que j’observe les techniciens depuis que je fais ce métier, je sais tout ce que les films leur doivent et j’ai beaucoup de respect pour eux. Alors je prenais soin d’eux, et ils prenaient soin de moi. On a vécu de vrais moments. On a travaillé chaque plan, je les ai impliqués dans le making-of, on a fait un clip, c’était génial. Du coup, même si c’était un premier film avec peu d’argent, beaucoup de décors, et une volonté de ne rien faire par compromis, tout s’est vraiment bien passé.

L’un des aspects que j’ai le plus aimé, c’est la direction d’acteurs. Je me souviens par exemple d’avoir guidé Marie pour la scène où elle pleure dans l’escalier. Pour des raisons techniques, on avait remis plusieurs fois le tournage cette scène difficile et tout à coup, il a fallu y aller. Je l’ai littéralement vécu avec elle, j’essayais de l’amener à l’état du personnage. Dans l’affection que je lui porte, c’était très puissant. C’est l’un de mes souvenirs les plus forts.

Les comédiens vous ont-ils surprise ?

Presque tout le temps, parce qu’on a finalement assez peu travaillé en amont. On a eu quelques lectures, je leur ai dit ce que je souhaitais, c’est tout. J’ai toujours pris soin de leur dire comment j’allais les filmer parce qu’en tant qu’actrice, c’est une chose que j’apprécie moi-même. Je leur faisais écouter les musiques, je leur donnais un maximum d’indications, et c’était ensuite à eux de jouer. Je devenais leur première spectatrice. Du coup, ils ont apporté des choses plus librement dans ce que je souhaitais. Ils choisissaient leurs mouvements, leurs déplacements dans la scène.

Quand on a terminé le montage, j’ai enfin pris le temps de les regarder, j’ai encore plus été impressionnée et séduite par ce que tous dégagent. Parfois, on a des convictions sur le plateau, des doutes pendant le montage et au final, on découvre encore.

J’aime que tous les personnages aient leur point de rupture. Chacun pleure une fois, jamais de la même façon que les autres. Pour Lisa, ça vient des tripes, c’est physique. Marine, c’est une petite fille perdue, c’est un lâcher prise. Millie, c’est silencieux, clinique, tout en intériorité, et pour Alex, je voulais que ce soit la première fois, qu’il cède, comme un barrage. Lorsqu’il pleure dans la voiture, à la station-service, j’ai aidé Denis à se replacer dans le contexte de son personnage. C’était très intense. Je voulais que cet instant cristallise un manque, mais aussi la surprise de se voir craquer ainsi. C’est ce que j’aime au cinéma, voir l’humanité des comédiens qui transparaît dans le rôle.

Pourquoi avoir choisi de tourner à Lyon ?

Je ne voulais ni faire un film parisien, ni filmer Paris, d’où l’idée d’aller tourner à Lyon, que j’avais découvert sur un autre tournage. La ville offre un caractère, une mentalité et une qualité d’accueil. Tourner en province me permettait aussi d’éloigner l’équipe du quotidien et de renforcer l’esprit de troupe. Sur place, les gens nous ont beaucoup aidés, je pense en particulier à Daniel pour sa librairie. Du coup, nous avons des décors inattendus, inhabituels, comme cette petite librairie très anglaise, jusqu’à cette vieille station-service qui a l’air d’être perdue sur une route, et cela se prolonge jusque dans les intérieurs, avec ces papiers peints incroyables. Nous avons travaillé cela avec le chef déco, Stanislas Reydellet. Pour les costumes, Maira Ramedhan-Lévi et moi nous sommes demandé ce que les personnages achèteraient. Aucune marque de luxe, du réel. On peut juste imaginer que pour le petit, ces trois femmes s’éclatent un peu en lui choisissant des choses jolies.

Avoir un budget serré nous a aussi poussés à trouver des idées, comme le fait d’utiliser le petit extrait de CHARADE que nous avions pu nous payer jusqu’à en faire le film préféré de Marine parce qu’on l’utilisait de toutes les façons possibles !

Votre film est souvent hors du temps, hors des foules, un peu comme une fable. Est-ce volontaire ?

Je ne souhaitais montrer presque personne d’autre que mes personnages. Je n’avais pas envie de meubler pour meubler, je voulais être sur les comédiens, et cela donne une ambiance particulière. À l’hôpital, on ne voit pas d’autres malades, peu de soignants, pas de couloirs encombrés. J’avais envie que l’on soit hors des références, que ce soit au niveau de la ville ou des lieux.

La musique joue également un rôle important dans l’ambiance de votre film…

J’ai choisi de travailler avec Jonathan Morali du groupe Syd Matters. La chanson du générique de fin est de lui et pour le reste du score, je ne lui ai donné qu’une seule indication : Marine est un violon, Lisa une guitare et Alex un piano. À partir de là, ils ont composé la bande originale en jouant avec ces instruments par rapport aux personnages. Pour chaque instrument/personnage, nous avons exploré sa gamme d’utilisation. Par exemple pour Marine, cela va d’un ensemble de violons quand elle est amoureuse et heureuse, à une nappe discrète lorsqu’elle est fragile. On n’était pas du tout dans l’illustration sonore, et la musique s’intégrait complètement dans la mise en scène. Il fallait en plus que la musique épouse les différentes ambiances du film, plus comédie romantique avec Marine, plus quotidienne et pleine d’enfance pour la section de Lisa. À côté de ces compositions originales, je voulais les Nocturnes de Chopin parce je les aime beaucoup, et The Dø pendant la fête pour l’énergie et la puissance. Tous ces éléments se sont insérés dans l’univers sonore qu’Alexis Place, Guillaume D’Ham et Cédric Lionnet ont créé. Ils ont été d’une aide précieuse et tout ce qu’ils m’ont proposé et aidée à concrétiser appuie l’univers ressenti du film. Alexis et Guillaume ont passé des nuits dans Lyon à capter des sons pour construire les ambiances, et le mixage de Cédric équilibre remarquablement l’ensemble.

Avez-vous pensé au public, et qu’espérez-vous lui apporter à travers votre film ?

J’y ai pensé tout le temps, mais pas de la même façon que lorsque je suis simplement actrice. Quand je joue, je me demande souvent ce que les gens vont penser du film. Je me demande si j’irais voir ce film ou pas. Quand on réalise, si on commence à penser à ce qui plairait aux gens, on risque d’oublier d’être soi en cherchant à être ce que les autres espèrent. Alors j’ai surtout essayé d’être sincère et de ne jamais prendre le spectateur pour un imbécile. Je n’ai pas cherché un sujet dans l’air du temps. Je n’ai pas cherché à manipuler, je n’ai pas cherché à leur arracher des rires ou à leur tirer des larmes. J’ai raconté l’histoire en y croyant et chacun la vivra avec sa propre sensibilité. J’espère leur apporter le sentiment d’être bien auprès des personnages, face à la vie qui surgit, dans la mélancolie, dans l’espoir surtout. J’espère apporter un sourire dans l’émotion… ou l’inverse.

De quoi êtes-vous la plus heureuse aujourd’hui ?

Je suis heureuse que le film existe, qu’il ressemble à ce que j’espérais, mais je suis aussi heureuse de la façon dont nous avons tous travaillé. Je me suis sentie à ma place. Pour la première fois, je me suis sentie utile, utile à l’équipe pour qu’ensemble on puisse offrir un vrai moment au public. Aujourd’hui, j’ai envie de présenter le film à ceux pour qui il est né. Je sens aussi que mettre en scène me manque, et j’espère y retourner très vite.