Comment définiriez-vous le genre d’Une Famille Respectable ?

Il y a plusieurs modes de récit dans mon film car j’aime la capacité du cinéma moderne à mélanger les genres. Une Famille Respectable est structuré comme un polar, un thriller. Je suis très attaché aux films noirs français et américains. J’ai été influencé et inspiré par les films de Jean-Pierre Melville ou par ceux de la Nouvelle Vague. L’intrigue qui guide le trajet d’Arash, mon personnage principal, est un dévoilement progressif de secrets et de complots. Une autre ligne de récit me vient du cinéma de « drame familial », et surtout des néoréalistes italiens. La famille est le lieu du drame.

Ces lignes se mêlent, se complètent, se croisent. S’y ajoutent, quand il s’agit d’évoquer le passé vécu par Arash, les archives filmées de la guerre. Elles me passionnent d’autant plus que je viens du documentaire. D’ailleurs, en commençant ce film, j’ai dit à l’équipe et aux acteurs que nous allions réaliser un documentaire. Ils se sont étonnés - surtout les comédiens - du mot « documentaire » : « Mais nous, on travaille dans la fiction ». J’ai répondu que je ne voyais pas le cinéma autrement.

Faire un documentaire signifie que je dois croire à l’histoire. A l’écriture du scénario, j’ai constamment cherché, pour chaque personnage, chaque détail, chaque anecdote, un lien avec le réel. Dans ma vie, parmi mes amis, dans ma famille… J’ai relié chaque personnage et chaque événement à quelqu’un de réel. Je devais être le premier à y croire.

La corruption sous toutes ses formes est au coeur de votre film…

Elle est au coeur du drame. Le pouvoir qu’incarnent Jafar et Hamed étend son réseau dans toute la société : la corruption est aussi un système de « connexions ». Ce qu’ils font, disent et complotent est le signe d’une corruption matérielle qui est aussi, fondamentalement, une corruption morale. Elle est peut-être pire que la corruption matérielle. Je voulais montrer que la morale pourrait être en train de disparaître. Hamed n’a pas hérité de la dignité morale qu’incarnent les personnages féminins, il en est l’adversaire. Arash, lui, est l’héritier de la rigueur morale résistante de sa mère et de sa tante.

Je tiens beaucoup, par exemple, à la scène qui montre Hamed devant son écran de caméra de surveillance, à distance des trois femmes (la mère d’Arash, Zohreh et Hoda) qui sont à la recherche d’Arash disparu. Il tente de les faire chasser, mais elles restent, elles ne cèdent pas.

Lors de la présentation de votre film à la Quinzaine de Réalisateurs à Cannes, vous avez dédié Une Famille Respectable à toutes les femmes d’Iran...

L’importance des femmes dans notre société est déterminante. Dans mon film, je tenais à le montrer sans dissimuler l’existence de ces femmes ni céder aux clichés qui peuvent circuler en Occident. Mon équipe a été frappée par le fait que toutes les femmes de mon film sont du côté du Bien et m’a dit que j’étais excessivement féministe. Mais c’est ainsi que je vois les Iraniennes.

Dans la famille traditionnelle, c’est l’homme qui commande. Mais l’Iran d’aujourd’hui est en transition : 50 millions de jeunes, plus d’étudiantes que d’étudiants… ce système patriarcal va changer. Le rôle des femmes a toujours été déterminant dans la famille, elles ont défendu leur place même quand elles étaient confinées au foyer.

La mère d’Arash est un personnage pivot du film. Elle refuse l’énorme somme d’argent que son mari veut lui léguer. Pour elle, il s’agit d’un argent sali par la spéculation sur la mort de son fils Amir, c’est le sang du martyr détourné. Sa fermeté morale semble d’ailleurs être parvenue à changer le père. On apprend qu’il a tenté plusieurs fois de lui donner de l’argent, et à la fin de sa vie, il a voulu racheter ses péchés par cet énorme don à Arash qui échapperait à l’héritage de Jafar.
 
La tante est la femme qui emmène Arash, enfant, et sa mère à Chiraz, loin du père : c’est une figure protectrice, celle aussi qui a décidé d’envoyer Arash étudier à l’étranger. Zohreh, d’abord fillette innocente, figure des amours enfantines d’Arash, est devenue la Zohreh qui porte des gants blancs, et lutte aujourd’hui à sa façon contre la « saleté ». Son mari Jafar l’a quittée pour aller vivre dans sa tour de nouveau riche, mais on voit bien que la famille est tenue par la résistance de Zohreh, et elle est plus proche de sa fille que de son fils Hamed.
 
Zohreh est montrée comme une personne très croyante, mais sa manière de vivre la religion, la dignité de son rapport à la religion, lui confèrent une sorte de clairvoyance : elle sent qu’Arash est en danger, même sans comprendre ce qui se passe vraiment. Hoda représente la génération de l’avenir, qui se range aux côtés de sa mère et d’Arash, et qui a soif de savoir et de culture.
 
Cette jeune fille résiste à l’oppression : dans l’appartement, elle ferme systématiquement la porte au nez de son frère Hamed et elle ne mâche pas ses mots. Elle fait partie, comme toutes les filles en Iran, d’un monde qui ne s’accorde pas nécessairement aux volontés d’un homme comme Hamed.
 
La guerre Iran-Irak est un élément déterminant de la narration. Vous avez choisi de la rendre présente par des archives et des extraits de films ...
 
J’appartiens à la génération de la grande guerre qui a opposé l’Irak à l’Iran durant huit années meurtrières. La génération qui représente aujourd’hui les trois quarts du pays. L’Iran est l’un des pays les plus jeunes du monde.
 
Une jeunesse curieuse, éduquée, qui aspire à vivre, une jeunesse qui veut un Iran tolérant ouvert sur le monde. Cette guerre a changé le destin de ma génération (et d’une génération d’Irakiens) et imprégné ma mémoire. Pour moi, l’Iran est impossible à saisir si l’on ne revient pas sur les traces des 30 dernières années.
 
Je n’ai pas inventé l’histoire d’Une Famille Respectable, elle est ma vraie vie, celle de mon enfance après la révolution de 1979, de mon adolescence pendant la guerre et de mon expérience d’aujourd’hui à Téhéran.
 
Vous avez donc eu besoin de vous appuyer sur des archives et des extraits de films...
 
J’avais 8 ans quand l’Irak de Saddam Hussein a attaqué l’Iran, et 16 ans à la fin de la guerre. J’ai écrit avec ces images de guerre omniprésentes en tête et j’ai décidé de les montrer dans le film parce qu’en écrivant mon scénario, j’ai compris que ces mêmes images hantaient le personnage d’Arash. Sans images du passé, sans les archives, un peuple ne se connaît pas. Il faut des repères dans le passé pour mieux regarder le présent et penser l’avenir.
 
Ces archives filmées, comme les photographies, sont la conscience du pays, notre conscience. Nous avons donc fait un énorme travail de recherche pour trouver des archives, dont beaucoup sont inédites. Cela dit, la première « archive » que l’on voit dans Une Famille Respectable est un extrait du film Recherche 2 d’Amir Naderi qu’Arash projette à ses étudiants.
 
Le film raconte l’histoire d’un adolescent dans la guerre contre l’Irak. C’est une fiction tournée comme un documentaire. Naderi avait trouvé l’adolescent qui devait incarner son personnage, mais voilà que ce jeune est brusquement parti à la recherche de sa famille perdue dans la guerre. C’est pourquoi on voit dans le film 7 ou 8 adolescents remplacer le personnage : ce n’est plus une seule personne qui est à la recherche de sa famille et découvre le monde de la violence, c’est tout un groupe. L’énergie de Naderi est un exemple pour tous les cinéastes d’aujourd’hui. Il ne se préoccupe ni d’argent ni de célébrité, il fait des films pour apprendre et faire apprendre des choses aux spectateurs.
 
Amir Naderi est né à Abadan, à 2 km de Khorramsharh. Pour moi, c’est très riche de sens. Il y a des images de la Bataille de Khorramsharh dans mon film : cette ville a été occupée pendant deux ans par les Irakiens, détruite, frappée par une terrible violence, en particulier envers les femmes. La bataille de Khoramsharh a une forte valeur symbolique pour les Iraniens : c’est l’idée même de la terre qu’il faut défendre, l’idée même d’une jeunesse emportée par la guerre.
 
Vous adoptez un style simple et énergique pour une fiction qui doit beaucoup à votre expérience de documentariste...
 
Comme l’histoire est assez complexe en soi, avec trois ou quatre formations familiales, six personnages importants, trois « couples » père-fils avec des relations différentes... je ne voulais pas ajouter une complexité formelle supplémentaire. Je voulais raconter le plus simplement possible, sans effets. Certaines scènes ont été adaptées en fonction des décors, car je tenais à travailler en décors réels. C’est notamment le cas des scènes qui se déroulent dans le passé, parce que l’Iran et surtout Téhéran, a changé de visage très vite.
 
Téhéran il y a 25 ans était plus petite, avec 5 millions d’habitants au lieu des 15 d’aujourd’hui. Nous avons ensuite traité les images du passé à l’étalonnage. Dans le paysage très fourni du cinéma de fiction iranien, j’essaye de trouver une place, de dire que la réalité mérite d’être racontée simplement, et d’être montrée pour servir de mémoire à l’avenir.
 
Tout change très vite dans notre société. La place donnée aux archives vient aussi de ça. Ma pratique du documentaire m’incite à avoir sur la vie un regard direct, proche, sans manipulations, sans artifices « artistiques ».
 
Ecrire un scénario et faire une fiction est déjà bien assez. Comme je pouvais être fidèle aux événements que j’ai vécus et aux personnages que j’ai connus, je me disais tout le temps que je n’avais pas besoin d’inventer, ni de manipuler ce qui existe. Je crois que c’est en montrant les choses simplement qu’on se fait comprendre de spectateurs de culture différente, et que l’histoire prend une dimension universelle.
 
 
Propos recueillis par Marie-Pierre Duhamel Muller.
Critique et programmatrice de cinéma