Dark Touch s’ouvre sur une maison dont les objets et les meubles attaquent les habitants et les tuent tous, hormis Neve, la petite fille…
Je suis partie de la convention d’une maison hantée, avec des craquements, des ambiances sonores inquiétantes, comme si la maison était vivante et pouvait attaquer. Il y a aussi la tempête autour, suggérant que la menace est tapie partout autour de Neve. Jusqu’à ce que celle-ci prenne conscience que cette violence survient à chaque fois qu’elle éprouve une émotion de colère et de tristesse – c’est-à-dire à chaque fois qu’elle pleure. Au début du film, cette petite fille ne sait pas qu’elle souffre, qu’elle est en colère contre ses parents qui la maltraitent et qu’elle désire leur mort. Du coup, ses émotions lui reviennent en boomerang dans le réel.
C’est le sujet qui a amené le désir de faire un film de genre ou le contraire ?
Je voulais faire un film sur l’abus d’enfants et immédiatement s’est imposée à moi l’idée du genre. Le fantastique permet d’incarner ce qui est à l’intérieur de nous de manière extérieure et concrète, comme des symptômes. La télékinésie de Neve montre comment cette petite fille, incapable de cerner sa blessure, transfère son émotion à des relais extérieurs. Et puis je trouvais que le fantastique correspondait bien à un univers d’enfants, où la magie est naturelle, où les monstres existent.
Le genre permet aussi de laisser planer le doute sur la réalité de la maltraitance que subit Neve et de nous plonger dans la même incertitude malaisante qu’elle…
Oui, du fait que la scène d’abus soit suggérée, on peut se demander si c’est un fantasme de la part de Neve, d’autant plus que les parents reviennent ensuite lui dire bonsoir très normalement. Mais pour moi, Neve est réellement une enfant abusée. Souvent, les parents qui violent leur enfant lui mettent ensuite son pyjama, lui donnent sa crème au chocolat avant d’aller au lit. Leur attitude n’est pas manichéenne et rend très difficile à l’enfant de départager ses émotions. Ce qu’on lui fait est-il bien ou mal ? Est-ce un acte d’amour ou une transgression ? Pour moi, c’est à ça que correspond l’horreur : une émotion ou un sentiment sur lequel on n’arrive pas à mettre de sens ni de nom. J’ai suivi ce critère intime et émotionnel pour raconter cette histoire : qu’est-ce que j’éprouve quand je suis dans la confusion la plus complète, que quelque chose m’est insupportable mais que je ne le comprends pas ?
Pourquoi cette importance du rôle des objets domestiques dans la violence que déchaine Neve ?
On arrive peu à voir le malheur des enfants qui vivent dans le confort. Comme si le dernier jouet à la mode, une grande télé ou un beau canapé en cuir protégeait de la violence et empêchait la légitimité de la plainte. D’où ce générique sur ces objets et ces matières luxueux qui font écran à l’horreur que vit Neve et l’idée qu’ils deviennent ensuite les outils de la riposte. Ces objets sont aussi des témoins et une échappatoire à la brutalité que subit Neve. A la place de voir la violence dont elle est victime, elle regarde autour d’elle : l’armoire, le bureau, son lit…
La famille adoptive, malgré toute sa bonne volonté, va finir par mourir…
La famille adoptive est très gentille et de bonne volonté mais son erreur est de croire qu’elle va guérir Neve avec son amour. J’entends souvent ça : si on les aime, si on leur fait des câlins, on va réparer ces enfants qui ont été abusés. Je voulais montrer que c’est presque le contraire. On a fait croire à Neve que l’amour était un viol, les paroles et gestes affectueux ont été mêlés à des actes de violence, elle n’est plus capable de distinguer un contact physique tendre d’un contact invasif. Ce n’est donc pas d’amour et de câlins dont elle a besoin en priorité, mais de liberté, d’autonomie, de respect de son corps, de toutes ces choses élémentaires qui permettent de construire son identité, de se positionner face à l’autre.
La seule personne qui pourra approcher Neve sans y perdre la vie est l’assistante sociale…
Oui, le seul moment d’espoir du film, mais vite refermé, est la scène avec l’assistante sociale, quand Neve lui touche son ventre de femme enceinte. Mais c’est parce que celle-ci comprend justement qu’elle ne doit surtout pas essayer de toucher Neve mais au contraire devenir aussi passive qu’une poupée. L’assistante sociale et son petit ami, le maître d’école, ont tous deux cet instinct de ne pas lui manifester de l’affection mais de la laisser venir pour que rien ne soit perçu comme une agression et qu’un contact authentique puisse s’établir. Mais quand Neve confie à l’assistante sociale que c’est elle qui fait bouger les objets quand elle pleure, celle-ci ne la croit pas. Neve n’est pas entendue… A partir de là, elle n’a pas d’autre choix que ses émotions se déversent et aient des conséquences monstrueuses.
En même temps, on comprend très bien la réaction de l’assistante sociale : elle veut sortir Neve de la culpabilité…
Bien sûr, sa réaction est saine, j’aurais répondu la même chose : « Ce n’est pas de ta faute si de mauvaises choses arrivent. » L’assistante sociale est très douce, très fine et habile. Je ne voulais pas que les personnages secondaires soient manichéens, que tous les adultes soient méchants ou pervers. Je ne voulais pas atténuer la violence des actes de Neve en mettant en face d’elle des personnages tellement abjects que le spectateur serait content qu’ils meurent.
Vous aviez vu beaucoup de films d’horreur avant d’écrire ce film ?
Je n’ai pas une grande culture du genre. Mais plutôt que de regarder des tas de films d’horreur, de jouer sur les codes, de faire des références cinéphiliques, je voulais m’approcher de ce qu’est l’horreur d’un point de vue émotionnel et psychologique et y plonger à la fois le personnage et le spectateur. Neve n’a pas de répit, son cauchemar est permanent. Je voulais qu’on sente cette insécurité sans pour autant recourir à une avalanche de scènes d’action, à un matraquage d’images violentes. Je ne voulais pas faire sursauter le spectateur comme on pique le taureau ! Je recherchais une tension et un malaise plus intérieurs, une sensation d’oppression non identifiée.
Contrairement à beaucoup de films d’horreur, Neve n’est pas mue par la volonté de faire le mal ou de se venger mais par son incapacité à maîtriser ses émotions…
Quand Neve prend conscience qu’elle est la source de la violence et qu’elle peut s’en servir, elle sort errer dans la ville, tue la mère abusive de Peter et Emily et devient brièvement une sorte de justicière. Mais quand elle se rend compte ensuite que ses émotions la débordent et qu’elle est vouée toute sa vie à tuer, elle refuse de basculer dans la peau d’un personnage vengeur et maléfique. Elle ne veut pas de cette vie-là et revient dans sa maison, le lieu du traumatisme originel, qu’elle n’a jamais intérieurement quitté, afin d’y rejouer et d’y brûler symboliquement le dispositif familial : le bain, le dîner, tous ces petits gestes du quotidien périphériques à cette violence - violence qu’elle ne peut pas rejouer elle-même mais dont on sent qu’elle rôde et anime sa rancoeur, avec les adultes dans des pyjamas d’enfants trop petits pour eux, et de ce fait suggestifs… Puis elle finit par s’immoler, en pleurant des larmes de sang. Il y a quelque chose d’une décision morale dans son geste suicidaire : je ne serai pas une criminelle.
Vous avez enquêté sur les enfants abusés, lu des livres sur le sujet ?
J’ai croisé des gens qui avaient été abusés, je vois bien les schémas qui se répètent : les craintes, les difficultés à être avec autrui… Mais je n’ai pas fait de véritable recherche, j’ai surtout réfléchi par rapport à mes propres émotions, comme d’habitude quand j’écris. On a tous vécu dans notre enfance des moments où l’on éprouve un sentiment d’abus, ou un malaise par rapport à une émotion sexuelle. Tout d’un coup, le monde extérieur est invasif par rapport à notre capacité enfantine à supporter ces stimulations.
La violence vient aussi des petites filles qui maltraitent leurs poupées…
Cette violence raconte quelque chose de la manière dont ces enfants vivent ou fantasment le rapport que les adultes entretiennent avec eux en tant qu’objet de soumission, voire de souffre-douleur. Quand Neve voit que lorsqu’ils ont une poupée dans les mains, ces enfants ne trouvent rien de mieux à faire que de la battre, lui tirer les cheveux ou baisser sa culotte, elle prend conscience qu’ils sont potentiellement des sadiques, de futurs maltraitants. Cela s’associant à leur accusation antérieure qu’elle est une meurtrière (dans la cour de récréation), elle éprouve un rejet pour ces enfants dont elle est plutôt solidaire au début.
On retrouve dans Dark Touch une qualité propre à vos précédents films : la capacité à entremêler répulsion et empathie… Neve nous terrifie et nous émeut à la fois…
Oui, comme l’héroïne de Dans ma peau, qui s’automutilait, tannait sa peau et la mangeait, Neve a tout pour être rejetée du public : elle assassine des gens, détruit une école, s’immole par le feu. Mais elle n’a pas le choix, ses émotions la dépassent, elle est dans un univers dont les codes ont été définitivement mutilés, où un adulte qui la touche est un adulte qui va la violer. Je mets en scène des blessures et des fêlures qui sont tellement profondes qu’elles entrainent des comportements qui ont l’air monstrueux mais dont les protagonistes sont les premiers à souffrir. Ce qui m’intéresse, c’est de chercher à comprendre pourquoi les gens sont brisés, pourquoi ils dysfonctionnent, deviennent des étrangers pour les autres et éventuellement monstrueux. Mais pas monstrueux parce qu’ils sont fascinés par le mal, monstrueux simplement parce qu’ils ont voulu vivre, guérir, lutter pour la vérité, trouver la paix.
Pourquoi avoir tourné en Irlande et Suède ?
En France, pour tourner avec des enfants, on est soumis à la commission de la DDASS. Celle-ci a catégoriquement refusé mon scénario, ce que je ne comprends pas : il n’y a pas d’abus explicite fait aux enfants, et les scènes sont écrites et tournées de manière à ce qu’ils ne soient jamais en contact direct avec la violence. Et puis le sang sur un tournage, c’est hilarant pour les enfants, ce sont des gros pots de liquide rouge poisseux.
Même verbalement, il n’y a rien de brutal dans mon film. La jeune actrice ne savait même pas qu’il y avait une implication sexuelle, je lui avais juste dit que ses parents l’avaient battue… Mais bref, la DDASS a refusé et on s’est retrouvés obligés de se tourner vers l’étranger. Et puis, il est difficile de financer en France un film de genre, ce cinéma là, n’est pas du tout valorisé, ni soutenu par les différents guichets financiers. Aussi à travers mes producteurs Patrick Sobelman et Jean-Luc Ormières, nous avons conçu un montage financier européen qui me permettait de faire le film tel que je le souhaitais.