Mes derniers films se déroulaient tous dans les années 1970 : Pasolini, Les Cent pas, et une grande partie de Nos meilleurs années se passaient également durant ces années-là, que je considère d’ailleurs comme la préparation, une sorte de « laboratoire » de l’Italie d’aujourd’hui. Je voulais faire un film sur le présent, et j’ai pensé m’inspirer de l’un des phénomènes qui nous concernent le plus : l’irruption des immigrés dans notre vie.

Ce phénomène a changé considérable­ment la physionomie de nos villes et le tissu de nos relations. Je voulais raconter notre capacité, ou incapacité, à affronter leur présence. J’ai demandé à Sandro Petraglia et Stefano Rulli de m’aider à développer cette idée. Nous pensions avoir besoin d’un point de vue « innocent », de quelqu’un qui regarde les migrants en dehors des schémas du racisme ou de la solidarité de façade, un regard dépourvu d’idéologie. C’est pour cela que le protagoniste est un adolescent, un enfant qui n’est pas encore en proie aux préjugés et qui se retrouve exposé à toutes les suggestions. Durant la phase très délicate de la croissance, Sandro s’interroge sur la sexualité, sur l’avenir, sur ce que sont ses parents. Il commence à être critique et à ne plus accepter les choses comme elles lui sont (ou ne lui sont pas) racontées.

En Italie, nous ne connaissons la province du Nord que par l’autoportrait vaguement pittoresque dressé par les militants de la Ligue. Moi je suis du Nord, de Crema, une ville à quelques kilomètres de Brescia. Ce paysage, ces personnes, ces tics, je les connais bien et je les aime, je n’en suis pas scandalisé. Je connais toutes les frustrations des gens du Nord, les ingénuités, les vulgarités, mais je connais également leur grande énergie, l’envie de faire, la générosité. Brescia a été la première ville à faire face à l’immigration, ce qui lui a donné de l’avance sur le reste de l’Italie. Elle avait besoin des étrangers pour remplacer ses ouvriers. Les Italiens ne voulaient plus aller à l’usine. Sans les étrangers, beaucoup de petites et moyennes entreprises auraient fermé leurs portes.

Brescia a dû se poser le problème de l’accueil et de l’intégration des immigrés qui se sont opérés avec d’énormes difficultés de cohabitation et de rejet. Mais le tissu de la ville a résisté et a fait face à cette urgence. A Brescia, le taux de chômage est de 2%, le plus bas d’Europe. Il nous semblait intéressant que notre Sandro ait vécu des expériences avec des étrangers, qu’il les connaisse déjà et ne manifeste pas la même inquiétude que quelqu’un qui se trouverait confronté pour la première fois à des immigrés.

Sandro voit les immigrés à l’école, à l’usine, mais pour lui c’est un peu comme s’ils étaient un prolongement des machines ou des bancs de l’école. On perçoit même - dans son rapport avec son camarade de classe Samuel - une sorte de rivalité. Il existe en effet une forme de cohabitation avec les étrangers mais certainement pas une intégration culturelle. Lidée qu’il puisse apprendre quelque chose d’eux, qu’il puisse en avoir des révéla­tions, ne l’effleure même pas. Qu’arriverait-il si le fils d’un petit entrepreneur se retrouvait soudain en pleine mer sans le moindre espoir de se sauver et était finalement recueilli par un bateau d'immigrés clandestins ?

Comment raconter, non pas les choses que l’on a l’habitude de voir à la télévision - les débar­quements, les forces de l’ordre, les organisations humanitaires - mais leur voyage, les risques auxquels ils s’exposent, les dyna­miques mises en place par leur cohabitation forcée. Naturellement, je ne prétends pas être l’un d’eux, savoir raconter tout cela comme ils sauraient le faire. Mon point de vue est condamné à rester extérieur, il ne peut être que celui de Sandro, qui partage un morceau de leur histoire mais qui n’est pas - et ne sera jamais - l’un d’entre eux.

Le livre de Maria Pace Ottieri qui a donné le titre au film, Migranti de Claudio Camarca, un petit essai de Giuseppe Mantovani, qui s’intitule Intercultura... et naturellement le cinéma ont été mes principales sources d’inspiration. Même si cela n’est pas fait de manière explicite, il y a des échos d’Allemagne année zéro de Roberto Rossellini ou de Les Enfants nous regardent de Vittorio De Sica. La promenade finale du jeune garçon dans la « Corée » milanaise est un peu, à l’horizontale, la promenade que le petit Edmund fait, verticalement, dans Allemagne année zéro, avant de se jeter dans le vide. Comme dans Nos meilleurs années il y a également quelque chose de Truffaut - cité ici à travers un thème musical composé par Georges Delerue pour La Peau douce - parce qu’il a été l’un des rares auteurs qui ait su raconter la fragilité de l’adolescence et les traumatismes du passage vers la maturité.

Pour le rôle de Sandro, le personnage principal, il y avait diffé­rents candidats. Les enfants - si on accepte de les seconder - sont toujours très bons. Matteo Gadola avait peut-être quelque chose de plus. Je ne sais même pas si je dois essayer de définir ce quelque chose, je ne voudrais pas créer en lui des attentes, alors qu’il serait peut-être plus juste de le laisser à sa vie d’ado­lescent, avec sa musique, sa console de jeux et ses amis. Matteo Gadola a la structure mentale d’un adulte, pas d’un adulte quelconque (j’en connais beaucoup qui en sont dépourvus) mais d’un adulte très responsable de l’entreprise dans laquelle il a décidé de se lancer. C’est une personne loyale et orgueilleuse. A aucun moment sur le tournage, il ne s’est comporté comme « un gamin ». Il n’a pas fait de caprices et il ne s’est jamais retranché derrière son jeune âge. C’est un collègue de travail sérieux, précis, très exigeant avec lui-même. On dirait le portrait d’un petit monstre, mais pas du tout : Matteo est un garçon gai, sociable, spirituel et avec la langue bien pendue. C’est un vrai compagnon de travail.

Je tenais beaucoup à Adriana Asti, et elle a fait preuve d’une grande attention en acceptant d’apparaître dans le film juste quelques minutes. Je souhaitais aussi travailler avec Andréa Tidona. J’aime collaborer avec des acteurs que je connais bien. Je n’avais pas pensé tout de suite à engager Boni. Je lui avais juste demandé s’il pouvait venir avec moi à Brescia pour donner la réplique pour les bouts d’essai du rôle du petit Sandro. Alessio est originaire de cette région, il en parle le dialecte, il connaît cette réalité mieux que moi. Je me suis tout de suite rendu compte qu’il était extrêmement crédible dans le rôle du père, un rôle qui semblait lui être écrit sur mesure. J’avais vu Michela Cescon dans Premier amour de Matteo Garrone et je l’avais beaucoup appréciée, une véritable révélation. Mais où se cachent donc ces comédiens si sensibles, dotés d’une telle épaisseur, d’une telle profondeur ? Au théâtre, voilà où ils se cachent. J’aime travailler avec des comédiens qui connaissent la scène. C’est peut-être banal, mais je sens qu’ils ont quelque chose de plus. Je l’ai choisie sans même faire de bout d’essai. Elle a ajouté à son personnage une veine de folie surréaliste, qu’elle s’est inventée, qu’elle a sorti de son chapeau de prestidi­gitateur. J’essaie toujours de ne pas enfermer les acteurs, de les laisser libres d’ajouter des choses. Un film devrait donner l’idée de la vie réelle, pas du canevas parfait, de l’artifice du démiurge, telle Minerve sortant de la tête de Jupiter. La meilleure réalisation est celle qu’on ne voit pas.

Dans le scénario, les deux jeunes immigrés étaient Moldaves. Je n’ai pas réussi à en trouver de convaincants et à la fin j’ai élargi la recherche à d’autres nationalités. J’ai commencé à voir des Albanais, des Monténégrins, des Kossovars, prêt à réviser le scénario dans ce sens. À la fin, j’ai choisi un jeune Roumain, Vlad Alexander Toma. Il me semble qu’il avait, non seulement le physique du rôle, mais aussi une sensibilité hors du commun, bien qu’il n’ait jamais joué auparavant. Esther Hazan, en revanche, est italienne, même si son père est égyptien. Au début, j’avais peur qu’elle ne soit pas crédible dans le rôle d’une petite Roumaine. Mais je dois dire que dès les premiers rushes, sa grâce, si angélique et troublante, a convaincu tout le monde.

Dès le début, j’ai pensé utiliser peu de musique. Bien qu’elle représente pour moi un créateur de liens extraordinaire, j’ai pensé qu’il fallait souligner les bruits de l’environnement : le trafic, les machines, les craquements du bois, le vent, l’air, le bruit de la mer. J’ai résisté à la tentation d’utiliser de la musique « ethniqu e» car cela me semblait trop évident. J’ai repris la musique d’autres films : La Peau douce de François Truffaut (musique de Georges Delerue) et La Leçon de piano de Jane Campion (musique de Michael Nyman). La chanson d’Eros Ramazzotti joue un rôle crucial. Alina la chantonne sur le bateau. Et c’est cette même chanson qui guide Sandro dans la fabrique abandonnée, un peu comme la voix de Doris Day dans L'Homme qui en savait trop Ramazzotti est très connu en dehors de l’Italie ; il est donc tout à fait plausible qu’une jeune Roumaine connaisse cette chanson par cœur. Lidée est née durant le tournage. J’ai demandé à la petite Esther de la chanter pour elle-même, comme si ces notes condensaient toutes les illusions qui l’ont conduite à quitter son pays pour venir en Italie.