Robert Kramer, grand cinéaste et documentariste écrivait “La partie de l’ennemi qui m’intéresse est la partie de l’ennemi que je reconnais en moi”.

Je me souviens d’une froide journée d’hiver en 1985, à l’intérieur d’une salle de classe de mon lycée. Angélique, ma collègue de pupitre, me parle pour la première fois des détenus disparus, des exécutés, des centres de torture. Elle me raconte comment sa mère avait été cruellement torturée dans la Villa Grimaldi et s’ensuit des pleurs démesurés. J’ignorais tout du sujet et ne pouvais que la serrer dans mes bras. Dans ces années, je n’avais pas plus de 13 ou 14 ans. Cette histoire marqua ma vie. Comment était-ce possible ? Comment pouvait-on imaginer tant d’horreurs ?

Chez moi, on ne parlait pas de politique ni de religion, la peur avait pénétré au plus profond de chacun. Lorsque j’ai voulu aborder le sujet avec ma mère, elle m’a ordonné de me taire et de ne jamais répéter ce que l’on m’avait raconté. Il y a des silences terribles, des silences imposés par la terreur, c’est aussi le silence rempli de programmes de télévision imbéciles, le silence des conversations banales et des blagues plus ou moins drôles de cette époque.

Je me souviens des dimanche chez ma cousine Tita, à l’heure du thé avec l’oncle Pepe, un homme d’une quarantaine d’années un peu timide, il portait des moustaches, « un type bien » disait ma mère. Il parlait doucement, un père exemplaire avec deux petites filles adorables. Eh bien, le fameux Pepe, était un fonctionnaire de la CNI, le service de renseignement qui faisait disparaître, qui tuait et torturait. Je l’ai appris récemment et la nouvelle m’a bouleversée. Quel aura été son rôle ? Aura-t-il participé à des crimes, des disparitions, des tortures ? Ou bien simplement travaillait-il dans les bureaux, timbrant de faux documents pour maquiller les crimes de ses collègues, rouage, quoi qu’il en soit, de cette machine de l’horreur.

Il y a quelque temps déjà que je réfléchis sur le thème de la “banalité du mal”. Comment comprendre la brutalité extrême employée par les “agents” ? Le plus terrible dans tout cela, est de se rendre compte que le fameux “ monstre” peut avoir un visage aimable comme celui de l’oncle Pepe, que l’on côtoie au quotidien et qui marche parmi nous dans la rue, libre. Se cacherait-il, plein de peurs et de remords ? Peut- être se demande-t-il, comme tant d’autres après tant d’années : Com- ment cela a-t-il pu exister ?

Nous avons voulu réaliser ce film pour connaître le « monstre » et confronter nos propres peurs ainsi que celle de toute une société. Connaître le « monstre », non pour le juger mais plutôt pour essayer de comprendre.

El Mocito, se veut une réflexion sur la banalité du mal. Quelles impulsions amènent ces hommes, apparemment semblables à des centaines d’autres, au delà de leurs convictions idéologiques ou de l’accomplissement de leur devoir, à prendre part à tout cela ?

Marcela Saïd