Votre dernier film s’inscrit-il dans une des préoccupations du cinéma portugais, la question de l’identité portugaise qui a commencé dans votre filmographie avec Non ou la Vaine Gloire de commander ?
Tous mes films, depuis Douro, Faina Fluvial, ont une dimension historique et Non… n’est pas différent puisqu’il n’exalte pas les exploits mais les échecs. D’une certaine façon, c’est une négation de l’identité portugaise. C’est le destin qui choisit : que Colomb soit portugais ou chinois n’est pas important. Ce qui compte, c’est l’exploit. Et l’énigme est dans la vie.
Christophe Colomb, L’Enigme est une épure. Comme dans tous mes films, il y a une quête sans fin de la simplicité. Je pense beaucoup à la statue équestre de Donatello à Padoue dont on dit qu’elle mélange la simplicité grecque et le réalisme de la Renaissance.
Mais votre cinéma est tout sauf réaliste.
Il se veut réaliste mais il va au fond des sentiments humains et devient donc complexe, voire irréaliste. José Régio disait que nous devrions être simples et clairs, éviter d’être hermétiques. La simplicité emmène loin la pensée : l’un des rôles de l’ange, dans le film, est d’éviter la grandiloquence. Lorsque le personnage de Luís Miguel Cintra cite Fernando Pessoa, l’ange sourit et sort. L’artiste ne copie pas, tout est en lui, il souffre, ses intentions sont précises mais il ne peut pas tout expliquer sous peine d’induire le regard du spectateur.
Mon souci est de ne pas pouvoir expliquer au spectateur le sens des choses. Par exemple, la scène de mariage se prolonge par la musique de l’orgue de la cathédrale de Porto jusqu’à l’Alentejo, épicentre des Grandes Découvertes qui symbolisait le mariage avec les autres nations, le chemin vers la connaissance globale ; pas seulement par la propagation de la religion mais aussi par la pérennité du genre humain. Comment pourrais-je expliquer cela ?
Mais n’y a-t-il pas dans ce film, un peu comme dans Un Film parlé, une intention didactique et explicative qui conditionne votre interprétation et votre opinion de l’Histoire ?
L’art exprime, il ne communique pas. Deleuze l’a dit, par exemple, à propos de Vermeer. Une des choses qu’Agustina Bessa-Luís ne comprend pas quand elle discute mes adaptations de ses travaux, est que le modèle est seulement un prétexte, que l’essentiel est le regard de l’artiste.
D’un autre côté, l’Histoire est mémoire et il n’y a pas d’homme sans mémoire. Les coïncidences avec Un Film parlé viennent de ce que les deux films cherchent à vérifier un fait, avec un arrière-plan historique.
Ce film est-il également biographique ?
C’est un film biographique mais pas romantique ; il est romanesque. Le philosophe René Girard parlait du mensonge du romanesque et de la vérité du romantique qui recense les faits un à un.
Avez-vous vu Porto Santo de Vicente Jorge Silva dans lequel Leonor Silveira a joué et qui aborde certains aspects du mythe de Colomb et filme sa maison ?
J’en ai vu quelques extraits. Leonor Silveira est une actrice formidable et sousestimée qui devrait être récompensée ici et dans d’autres pays mais le Portugal n’est pas assez important. La présidence de la Communauté Européenne est un moment crucial mais le marché n’est pas bon, nous sommes moins de 10 millions, l’économie est mauvaise, diplomatiquement le pays n’est pas fort et nous manquons de moyens aériens et maritimes dans lesquels nous étions pionniers.
Dans le film, je donne l’exemple de Gago Coutinho et Sacadura Cabral parce que ce n’était pas qu’une aventure mais un fait scientifique avéré.
Comment avez-vous eu l’idée de ce film ? Etait-ce un ancien projet ?
Non, c’est le résultat d’une série de coïncidences. Cela fait quatorze ans que je passe mes vacances à Porto Santo (j’aime énormément cette plage) qui est également la ville natale du réalisateur Jorge Brum do Canto, auteur d’un film très intéressant, A Canção da Terra (The Song of the Earth).
J’ai vu la maison de Colomb, j’ai eu cette idée et puis il y a eu Gonçalves Zarco, précurseur des Grandes Découvertes. Il y a deux ans, le conseil municipal de Porto Santo m’a donné les clés de la ville et j’en ai déduit qu’ils voulaient que je réalise un film sur l’île et le sujet évident était Colomb. Dans le même temps, en 2006, trois ouvrages (je crois) sont sortis, affirmant que Colomb était portugais. Je les ai lus, mon préféré étant celui de Manuel Luciano.
Pourquoi ? A cause du romanesque ? Et l’idée de jouer dans le film, était-ce la vôtre ?
A cause du voyage et des puissances qui conduisaient à Porto Santo. L’idée que ma femme et moi jouions dans le film n’est pas de moi mais du producteur et du directeur de production. Sinon, il aurait fallu créer un masque vieilli et cela aurait pris du temps et aurait retardé le tournage. Parce que mon petit-fils, Ricardo Trêpa, me ressemble et que Leonor Baldaque présente un air de ressemblance avec Maria Isabel, nous avons privilégié cette solution.
Au départ, je ne voulais pas le faire et nous avons un peu accepté à contre-coeur. Je n’aimais pas du tout cette idée…
Mais vous vous rendez compte que ce choix donne au film un aspect familial, « fait maison » ?
Oui, c’est un film familial.
On voit encore plus de Trêpas et Baldaques que d’habitude…
Exactement. Cependant, le plus difficile pour moi, était en tant que réalisateur et acteur, de contrôler le cadre et d’être à l’image.
Ça marche et ça ajoute quelque chose : la critique ne résistera pas à l’envie de dire que ce voyage, cette enquête est comme une métaphore de l’oeuvre de Manoel de Oliveira et même d’un certain type de cinéma portugais.
Non, je n’ai rien découvert. Lumière a créé une métaphore du cinéma mondial. Je ne suis pas une métaphore du cinéma portugais. Au mieux, je suis une métaphore de moi-même. Chaque individu a sa personnalité, ni plus ni moins. Il y a surtout des différences entre nous et c’est une bonne chose.
Maria Isabel qui avait déjà chanté dans des films précédents, joue dans ce film. Ma voix est un peu rauque. Manuel Luciano da Silva, 80 ans, et sa femme sont très sympathiques et j’avais la responsabilité de jouer son rôle en me fondant sur ce qu’il avait écrit. J’ai simplement fait ce que je voulais…
En fait, ce qui est impressionnant dans la relation entre les personnages est, par exemple, quand vous dîtes “nous sommes mariés depuis 40 ans”, alors que nous savons qu’en réalité Mme Isabel et vous-mêmes l’êtes depuis plus longtemps que ça… L’identification, de ce fait, devient troublante…
Dans neuf ans, nous célèbrerons nos noces de diamant (75 ans de mariage). Je ne pense pas arriver jusque-là et c’est pour cela que je veux réaliser rapidement les films que j’ai en tête. Je n’ai plus beaucoup de temps et je ne peux réaliser qu’un film par an. Si je le pouvais, j’enchaînerais les films mais le producteur m’en empêche en me demandant de me rendre à des festivals, de donner des interviews…
Allez-vous terminer la trilogie d’Agustina ?
Je pense que oui. J’aimerais (parce qu’elle aimerait aussi) tourner La Ronde de Nuit. Je suis fasciné par ce tableau de Rembrandt. Je veux le réaliser mais il me faut du temps parce que j’ai deux autres projets avant.
Il faudrait que je tourne au moins deux films par an. J’ai tourné quatre films consécutifs en un an et demi, ce qui prouve que c’est possible : Le Miroir magique, Belle Toujours, le film sur Gulbenkian et un court-métrage de trois minutes qui a été montré à Cannes. Mais j’ai aussi besoin de temps pour écrire… (...)
Pour finir, revenons à votre film : l’ange n’est pas dans le livre. Quel est son rôle ?
C’est une idée que j’ai eue et qui vient de la description de l’église à Cuba quand je recherchais des lieux de tournage, l’ange vert et rouge qui a disparu. Dans le poème de Pessoa, l’ange figure le destin et la détermination par-delà la république, la démocratie et le pouvoir du roi Jean II. Et il devient le guide de tout le film, mon empreinte, indépendamment du livre.
Propos recueillis par Mário Jorge Torres