Quand et comment avez-vous entendu parler de cette histoire pour la première fois ?

En 2006, après avoir travaillé cinq ans sur des documentaires pour la télévision suédoise, j’ai passé six mois à voyager en Afrique et en Amérique du Sud à la recherche de bons sujets. J’ai rencontré Stephen “Sugar” Segerman, à Cape Town, et c’est lui qui m’a parlé de Rodriguez. J’étais abasourdi. C’était la meilleure histoire que j’avais jamais entendu de ma vie. C’était il y a cinq ans. Depuis, j’ai travaillé presque tous les jours sur le film.

Quelles ont été vos impressions la première fois que vous avez écouté la musique de Rodriguez ?

Je n’avais jamais entendu sa musique quand Stephen Segerman m’en a parlé la première fois. J’étais tombé tellement amoureux de son histoire que j’avais presque peur d’écouter sa musique. Je me disais qu’il y avait très peu de chance qu’elle soit aussi bonne que son histoire, que je serais déçu et que je perdrais cet élan initial. J’ai commencé à l’écouter une fois rentré en Europe et je n’en ai pas cru mes oreilles, au sens propre du terme. J’ai cru que mon enthousiasme pour cette histoire avait pris le pas sur mon jugement et j’ai eu besoin de faire écouter sa musique à d’autres personnes pour voir s’ils étaient du même avis. Leurs réactions m’ont convaincu.

C’étaient vraiment des chansons de la même qualité que les meilleurs titres de Bob Dylan ou même des Beatles. Tout le monde range la musique de Rodriguez dans la catégorie “folk”, mais toutes ses chansons sont différentes. Il y en a qui sont folk, d’autres qui sont rock, ou pop, pour certaines c’est du blues. Comme avec n’importe quel grand artiste, il est difficile à cataloguer. Chaque chanson a quelque chose de différent.

A travers l’histoire de Rodriguez, le film traite un sujet rarement abordé, celui des mouvements sociaux menés par des activistes sud-africains blancs pendant l’Apartheid. Est-ce quelque chose que vous avez appris au cours du tournage ?

Quand j’étais jeune, l’Apartheid était constamment évoqué aux informations, mais j’ai l’impression qu’on ne parle plus de cette période depuis l’accession de Nelson Mandela au pouvoir. Pourtant, pendant près de cinquante ans, jusqu’au milieu des années 1990, il y a eu un pays dans le monde dont l’idéologie était une survivance du Troisième Reich d’Hitler. Nelson Mandela a mis en place une politique de réconciliation, et je pense que c’est une sage philosophie, mais je crois qu’on a encore beaucoup de choses à apprendre sur ce qui s’est passé à cette époque. Je n’avais jamais entendu parler d’un mouvement protestataire de blancs progressistes, ça a été une découverte pour moi.

Le régime d’Apartheid était éminemment raciste, mais ces militants l’étaient probablement beaucoup moins que les américains les plus ouverts à cette période. Ça ne posait aucun problème à un Sud-Africain blanc éclairé qu’un chanteur ait un nom hispanique et des traits hispaniques. En Amérique à la même époque, si vous vous appeliez Rodriguez on s’attendait à ce que vous jouiez de la musique de Mariachi. Rodriguez était un défi lancé aux Lou Reed et Bob Dylan, à cette scène rock blanche américaine et européenne qui était encore très fermée sur elle-même. J’ai interrogé des gens au hasard dans les rues de Cape-Town, et quel que soit leur âge ou leur sexe, n’importe qui sait qui était Rodriguez.

Quelles ont été vos plus grosses difficultés ?

Le plus difficile a été de rallier les bonnes personnes à ce projet. Pour moi, il était évident que c’était un bon sujet. Si ça avait été écrit par un scénariste, ça aurait été trop gros, trop invraisemblable pour qu’on y croie. Je pensais que le fait que ça se soit réellement passé, et surtout la manière dont ça s’était passé, serait suffisant pour attirer les investisseurs. Mais au final cette histoire fascinait tout le monde… sauf les investisseurs. C’est peut-être parce que c’était mon premier film. J’ai gardé le mail d’un investisseur réputé à qui j’avais envoyé le projet quand il était bouclé à 90%.

Il m’a répondu qu’il ne voyait pas là le potentiel pour un long-métrage documentaire de cinéma, qu’au mieux j’avais suffisamment de matière pour un documentaire d’une heure pour la télévision et que par conséquent il ne pouvait pas m’aider. J’étais dévasté, j’ai cru que, sans cet argent, j’étais perdu et condamné à abandonner le film.

Cela faisait trois ans que je n’avais pas reçu de salaire et il fallait que je trouve un travail rémunérateur à la place. Mais je sentais bien que ça serait un vrai gâchis de ne pas finir le film. Je me devais de trouver une solution pour payer un monteur, un compositeur pour la musique et un animateur pour les illustrations. Ces trois éléments coûtaient cher mais ils étaient indispensables pour terminer le film et je savais que je n’en avais pas les moyens.

Et puis un jour, j’ai décidé de voir ce que ça pourrait donner si je m’en occupais moi-même. J’ai commencé à tracer l’animation à la craie, pendant un mois, sur ma table de cuisine. Je n’avais jamais fait de peinture de ma vie, mais je me suis dit que cette tentative pourrait servir de croquis et permettrait ensuite de réduire le temps de travail d’un véritable animateur. J’ai fait de même pour la musique, en enregistrant une maquette de la bande-originale sur un logiciel à cinq cents dollars. Et j’ai monté le film du mieux que j’ai pu sur Final Cut.

C’est là que la chance a tourné en ma faveur. J’ai pris contact avec Simon Chinn et John Battsek et je leur ai montré ce sur quoi j’avais travaillé. Ils ont adoré le film. Ils m’ont beaucoup aidé et ils ont eu plein de bonnes idées. Quand je leur ai demandé à qui ils pensaient pour s’occuper du montage, de l’animation et de la musique, ils m’ont pris de court en disant qu’ils trouvaient que tout était déjà en place. Tout d’un coup, sans que je sache vraiment comment, le film était prêt. Il était enfin terminé.

Qu’est-ce que vous pensez du film aujourd’hui ? Est-ce qu’il ressemble à ce que vous aviez imaginé au départ ?

Quand je me suis attaqué au projet, j’envisageais un documentaire télé d’une demi-heure, ce qui correspondait au type de projets sur lesquels j’avais travaillé jusque-là. Mais je suis tombé totalement amoureux de cette histoire et je m’y suis consacré entièrement. Je ne m’étais jamais impliqué plus d’un mois sur un projet auparavant. Or, j’ai fait le compte la semaine dernière, et j’ai passé 1000 jours sur Sugar Man.

Au bout des six premiers mois, 80% du film existait, ce sont les 20% restants qui ont occupé ces trois dernières années. Ça a été le jour et la nuit à partir du moment où Simon Chinn et John Battsek m’ont rejoint. Ils sont tellement intelligents, efficaces et talentueux. En toute honnêteté, leur simple collaboration a représenté l’équivalent d’une année de travail supplémentaire sur le film. C’est difficile quand on tourne un premier film de convaincre les gens en place du potentiel de ce qu’on veut raconter. La première fois que j’ai appelé Simon, je suis tombé sur le standard. J’ai demandé qu’on me le passe rien que trois minutes en promettant que mon sujet était “aussi incroyable que celui du “Funambule”.

Qu’espérez-vous que les spectateurs retirent du film ?

J’espère que les spectateurs vont être émus. Je pense que la plupart des réalisateurs espèrent que leur film touche même physiquement, au-delà d’une simple appréciation intellectuelle. Quand je regarde un film ou que je lis un livre, si j’ai ne serait-ce qu’un peu la chair de poule ou la larme à l’oeil, c’est bien plus gratifiant que n’importe quel plaisir intellectuel. C’est compliqué de toucher des spectateurs de manière profonde, les gens se protègent énormément. Raconter correctement une histoire de manière à ce qu’ils se sentent impliqués est déjà un énorme défi en soit. Et lorsqu’ils ne prêtent pas 100% de leur attention au film, ils font barrage à leurs émotions.

Qu’avez-vous appris tout au long de la réalisation de ce film ?

J’ai appris qu’il était possible de vivre sa vie selon ses propres lois. Même si ça conduit à faire d’énormes sacrifices, c’est votre vie et vous le regretterez si vous n’essayez pas. Rodriguez n’a pas voulu se conformer aux standards ou aux règles établies. Il a dit ce qu’il voulait dire et a attendu ensuite que les gens accueillent sa musique et son éthique, et non l’inverse. Je crois qu’on a tous beaucoup à apprendre de sa démarche. Peut-être qu’en compromettant vos rêves vous pourriez gagner plus d’argent ou avoir plus de succès, mais ne vous enfoncez pas dans cette voie-là ! Rodriguez avait l’habitude de répéter cette formule : “N’acceptez pas de bonbons d’un étranger”.

On pourrait appliquer ça à la réalisation. En tant que réalisateur, on peut faire appel à des instituts et récolter des fonds en pensant que tous les problèmes seront réglés, mais ça engendre aussi des sacrifices. On obtiendra peut-être l’argent mais, dans l’attente, on aura peut-être perdu l’inspiration et la passion qui nous animaient une année plus tôt. Si on veut être fidèle à soi-même, il faut se fixer ses propres règles, comme utiliser son propre argent et, si on n’a pas grand-chose, faire un film à petit budget.

C’est devenu beaucoup plus facile avec le numérique. S’il s’avère que le film est bon, vous pouvez le vendre et préparer le prochain avec l’argent gagné. Les temps ont changé, tourner n’est plus aussi cher qu’avant. Camilla Skagerström, ma directrice de la photographie, a gagné le Prix Spécial du Jury à Cannes l’an dernier pour un court-métrage qui lui a coûté 3000 dollars. Elle n’a pas fait de compromis. Si vous voulez faire un film il faut que ce soit votre film, produit selon vos conditions et avec l’énergie qu’on ne peut insuffler qu’en ayant l’illusion que tout est possible et que vos rêves vont s’accomplir. N’attendez pas de récolter l’argent jusqu’à en perdre l’étincelle, faites-le de toute façon. Rodriguez a fini par trouver son public de la même manière.

Pourquoi ?

Parce qu’il est resté fidèle à ses idéaux. A tel point qu’on avait l’impression qu’il faisait presque exprès de cacher son talent et d’esquiver le succès. Mais au final, c’est le contraire qui est arrivé. Sa créativité était sans compromission, et donc irréprochable. Je pense que tout artiste doit vraiment prêter attention à ça. Leur véritable trésor est leur intégrité, leur dignité, leur inspiration et passion. C’est cela qu’il faut protéger à tout prix.