Pourquoi avez-vous voulu raconter cette histoire ?
J’avais envie de réaliser un film qui traite d’un amour ardent, de l’affection, de l’intimité. Ce qui m’intéressait c’est le sentiment qu’on a parfois d’être tiraillé de l’intérieur, de ne jamais être comblé dans son rapport aux autres, de ce désir irrépressible pour quelque chose de fort et puissant. Je voulais surtout faire un film sur l’amour, sur un prêtre qui ose aimer.
Ce type de sujet est souvent développé sur fond de scandale sexuel. Pourquoi avez-vous choisi de vous éloigner totalement de cet angle ?
Internet regorge de récits d’enfants et de jeunes abusés sexuellement par des prêtres. Ces histoires toutes plus choquantes et brutales les unes que les autres suscitent une condamnation morale sans appel. J’ai commencé à écrire il y a quatre ans. J’avais trouvé une brève sur un jeune garçon qui avait tué un prêtre et personne ne savait pourquoi. Il s’est avéré par la suite qu’il avait été victime d’abus sexuels. J’ai volontairement décidé de m’éloigner d’un fait-divers de ce type, et j’ai voulu réaliser un film sur la solitude terrible du prêtre.
Je voulais montrer l’amour, le besoin d’amour, même si, du fait de sa nature, l’amour que je décris est considéré comme un pêché. Quelque chose qui est parfaitement naturel entre un homme et une femme devient « diabolique », contre-nature dès lors qu’il s’agit d’un prêtre, encore plus s’il est homosexuel. Un prêtre, qui n’est finalement qu’un homme comme un autre, devient soudainement prisonnier de sa propre foi, de la religion, de l’Église en tant qu’institution, et cela, pour la simple raison qu’il veut pouvoir aimer, qu’il ose aimer un autre homme.
Je voulais faire un film sans juger mes personnages, pouvoir les regarder, les exposer en mettant en valeur leur humanité, pouvoir les défendre. J’aurais été emmenée sur un tout autre terrain moral si j’avais travaillé sur les abus sexuels. Il était cependant crucial de bien distinguer l’homosexualité de la pédophilie dont le film ne parle pas. Je suis simplement partie d’une approche individuelle.
Avez-vous eu peur de la réaction des Polonais pendant l’écriture du projet? Le film remporte un vif succès en Pologne, parlez nous de sa réception ?
Lors de l’écriture, j’avais une forte appréhension sur la réaction qu’un tel sujet pouvait susciter notamment auprès de la droite conservatrice et des milieux proches de l’Eglise. Il règne encore dans ce pays un tabou très fort et ce, malgré l’influence des médias qui abordent ce sujet de plus en plus librement. C’est une question difficile qui entraîne des réactions souvent intolérantes.
En Pologne, nous avons encore beaucoup de mal à accepter les différences. La société se revendique encore comme catholique à quatre-vingt-dix pour cent, et malheureusement, cela s’avère être synonyme d’une profonde fermeture d’esprit. Pourtant nous avons un grand débat sur l’homosexualité en Pologne et des prêtres quittent l’Eglise à cause de cela…
C’était très important pour moi de faire entendre une autre voix mais je ne veux pas qu’on m’identifie obligatoirement à une idéologie et que l’on colle l’étiquette film gay, même si le film s’adresse aussi à cette communauté. La réalité n’est ni noire ni blanche mais le plus souvent entre les deux. Le film vient de sortir en Pologne et comme je le pressentais il y a un fort rejet des conservateurs, mais le centre et le centre gauche adorent le film qui a touché 150 000 personnes pendant les trois premières semaines de son exploitation. Ce film dont tout le monde parle, relance le débat et des choses sont en train de bouger en Pologne.
Comment avez-vous choisi les acteurs ?
J’évite les castings. Je découvre mes acteurs au cinéma, au théâtre, au gré de rencontres dans des soirées… Andrzej Chyra (Père Adam) est l’un des meilleurs acteurs polonais de la scène actuelle, alors avec Michal, mon co-scénariste, nous avons écrit dès le départ cette histoire en pensant à lui. Mateusz Kosciukiewicz (Lukasz) commence à compter de très bons rôles à son actif, c’est un comédien très inspiré. En réalité, j’ai pensé à ce duo dès l’écriture. J’aime écrire pour des acteurs que j’admire.
Quant aux jeunes qui tous excellent dans les seconds rôles, nous les avons trouvés autour du lieu de tournage, dans des petits villages. Ils étaient très agressifs au départ. Le fait que je mette beaucoup d’énergie dans la préparation et durant les répétitions m’a permis de passer du temps avec eux, de les observer avant de les choisir et d’être prête une semaine avant le tournage. Une fois ce travail de préparation terminé, nous n’avons rencontré aucune tension au tournage.
Comment votre collaboration avec Michal Englert, votre directeur de photographie influence t-elle votre travail ?
Je travaille avec Michal depuis toujours. Cette fois-ci, nous avons co-écrit le scénario, comme autrefois, alors que nous développions nos projets sur les bancs de l’école. Cette collaboration artistique est exceptionnelle, nous nous comprenons au-delà des mots. Grâce à lui, et à cette confiance que nous avons l’un pour l’autre, je peux me concentrer sur la direction d’acteurs. C’est assez rare d’arriver à une telle coopération avec son directeur de la photographie.
Par ailleurs, j’ai beaucoup de chance d’avoir étudié à l’école de Łódz, reconnue dans le monde entier pour former les meilleurs directeurs de la photographie. Au-delà de cette formation, Michal est par ailleurs un être exceptionnel. Nous travaillons ensemble à chacune des étapes de création d’un film, jusqu’au montage et au montage son. Je travaille d’ailleurs, depuis mes débuts, dans le même esprit avec le monteur. Dans un sens, nous formons une communauté artistique. Je n’imagine pas faire un film sans leur concours à tous.