M. Night Shyamalan naît à Pondichéry, en Inde, en 1970. Son vrai nom est Manoj Nelliyattu Shyamalan. Ses parents médecins émigrent aux Etats-Unis, en Pennsylvanie et il se retrouve comme le seul élève hindou dans une école catholique. Il entre en contact avec nombres d’histoires extraordinaires et spirituelles : le folklore amérindien qui l’intrigue car le divin s’y niche dans la nature ; la croyance, selon ses professeurs, qu’un non-baptisé ira en enfer ; Star Wars, qu’il voit au cinéma. Il tourne adolescent des films amateurs en Super 8, étudie le cinéma à la prestigieuse Tisch School à New York et, lorsqu’il se professionnalise, choisit pour son pseudonyme ce deuxième prénom de “Night” : “nuit”, celle bien sûr des mystères, des peurs et des histoires que l’on se raconte autour du feu ou sous la couette d’enfant, et qui recouvre ses films après ses essais plus diurnes sur la spiritualité (Praying with anger en 1992, Wide Awake en 1998). Sixième Sens, sorti en 1999, fut ainsi pendant longtemps le plus gros succès au box-office américain pour un film d’horreur. “Je vois des gens qui sont morts” : derrière la réplique inoubliable d’Haley Joel Osment, Shyamalan chamboule le film de fantômes en imposant sa signature, toute en attente sourde, humeur mélancolique et scènes choc soudaines. Et sa fin surprise donc. Le cinéaste n’a alors que 29 ans et le film récolte six nominations aux Oscars, dont les catégories Meilleur Réalisateur et Meilleur Scénario Original.

Seuls au monde
En reprenant le principe pour le film de superhéros (Incassable en 2000) et d’invasion extraterrestre (Signes en 2002), Shyamalan voit son nom érigé en signature comme pour ses maîtres Hitchcock et Spielberg – quelque chose de vite identifié, vendable et forcément générateur de fortes attentes. Le réalisateur s’est fait sa place à Hollywood alors que, par contraste, les personnages de cette trilogie informelle cherchent la leur dans un monde terrifiant : le psychiatre ignoré par sa femme et le gamin extraordinaire rejeté dans Sixième Sens ; le superhéros et son super-ennemi qui se découvrent tout puissants et comme les revers de la même médaille dans Incassable ; le prêtre qui retrouve la foi face aux aliens. Soulagement lorsque tous finissent par trouver un sens à leur vie une fois qu’ils ont compris les signes. Le twist de fin n’est pas que là pour épater mais pour procurer aussi une épiphanie libératrice aux personnages, soudain libérés par la vérité. “Maintenant que nous savons qui vous êtes, je sais qui je suis. Je ne suis pas une erreur !”, s’écrie, extatique, Mr Glass (Samuel L. Jackson) à la fin d’Incassable. Pas ou très peu de second degré chez Shyamalan et in fine, c’est au sein de la famille que tout prend sens. Dans Sixième Sens, Incassable et Signes, la figure paternelle (Bruce Willis ou Mel Gibson) doute mais finit par ressouder le foyer grâce à un enfant qui croit à l’incroyable (il croit dans l’au-delà, aux super-héros ou est la preuve d’une intervention divine). “Que quelque chose arrive à l’unité de la famille est la peur primaire”, déclarait celui était jeune papa dès Sixième Sens à The Atlantic en 2024. “C’est la chose la plus sacrée”.

Attention, fragile
D’où le peu d'étonnement face au succès de ces films aux États-Unis, jusqu'à la semi-déception du Village, où une cassure se fait avec une partie de la critique américaine, déçue par le twist final, plus amer, moins définitif que les précédents. C’est peut-être le plus fort, celui qui reste en mémoire parce qu’on songe à la vie des personnages du film après coup : la communauté recluse du Village va-t-elle perpétuer encore ses mensonges avec l’avènement d’une nouvelle génération menée par de jeunes gens plus curieux et lucides ? Le patriarche (William Hurt) y protège ses enfants, réconcilie la communauté mais n’est pas dupe des légendes qui terrifient ledit village – il a contribué à les créer. Pour la première fois, Shyamalan déconstruit le besoin de croire, celui de ses personnages et le sien. Encore plus que dans Signes où l’on s’attend à une attaque imminente, Le Village creuse l’idée d’une Amérique repliée sur elle-même, paranoïaque et propagandiste dans le sillage du 11 Septembre. “Nous pouvons aller vers l’espoir, et c’est ce qu’il y a de beau ici”, déclare un personnage. “Nous ne pouvons fuir le chagrin”. Mais le ver est malgré tout dans le fruit.
La rupture avec le public est consommée lors de la sortie de La Jeune Fille de l’Eau (2006), mélange de naïveté désarmante et de colère sincère. Pour la première fois, Disney, financeur de ses films depuis Incassable, doute du scénario et passe la main au studio Warner. Que faire de cette nymphe nommée Story (“Histoire” !), qui doit trouver le futur auteur d’un livre qui inspirera l’humanité entière : ce dernier rôle de messie, incarné par Shyamalan en personne, a tout de la crise d’égo pour la critique, qui a aussi mal pris la présence d’un antipathique personnage de… critique de cinéma, joyeusement occis à l’écran. Sans doute le cinéaste a-t-il voulu surprotéger un récit très, trop personnel, basé sur un conte qu’il racontait lui-même à ses propres filles ? La cote de Shyamalan comme “nouveau Spielberg” prend en tout cas un sacré coup et le voilà soudain décalé avec une époque plus cynique, en déficit d’attention, pas loin de lui reprocher de n’être qu’un petit malin qui use des mêmes tours. En bon papa avant tout, il se risque sur des blockbusters de commande plus grand public comme Le Dernier Maître de l’Air (2010) et After Earth (2013), avec Will Smith et son fils Jaden, qui seront tout aussi mal reçus.

Laisse-moi entrer
Le retour en grâce se fait avec The Visit (2015), à partir duquel Shyamalan trouve la bonne échelle pour réussir ses films : sortir des gros budgets et, loin des yeux des studios ou des algorithmes, financer lui-même ses projets qui deviennent d’excitants huis-clos – l'hôpital psychiatrique de Glass, la plage de Old, le chalet de Knock at the Cabin, le stade de Trap. Les contextes sont toujours prétextes à la frousse mais les films sont moins solennels, à la fois plus joueurs et plus durs, comme pour maximiser toutes les idées de mise en scène et d’effets. Le Shyamalan ancienne manière aurait peut-être traité The Visit façon Hansel et Gretel mais sans doute pas avec ce grotesque comique nouveau et le côté joueur de sa facture found footage. La famille est toujours un enjeu vital mais celle-ci est cette fois éprouvée de façon encore plus retorse, jusqu’au dolorisme : dans Knock at The Cabin (2023), parents et enfant ont le sort du monde sur leurs épaules dans une relecture extrême du biblique sacrifice d'Abraham – toujours la foi si chère au cinéaste. Sidération aussi de voir Shyamalan, qu’on connaissait patient, soudain décliner dans toutes les conséquences absurdes et macabres, en temps réel, du vieillissement accéléré des plagistes dans Old (2021), dont des enfants qui grandissent bien trop vite dans un déluge hormonal, sous les yeux de papa et maman médusés – vieille peur parentale prise au sens littéral. On ne peut même plus faire confiance à son géniteur dans Trap (2024), jumeau négatif vicieux d’Incassable : le père protecteur a toujours un don, pas d’être un superhéros mais celui d'être un tueur en série insaisissable.

Même les fameux twists ont changé de nature : Split (2016), version mutante du Psychose d’Hitchcock où le tueur aurait cette fois une vingtaine de personnalités, était en fait une suite cachée à Incassable, pour former une trilogie conclue avec Glass (2019). Ce dernier film réaffirme d'ailleurs la nouvelle place originale de Shyamalan dans le paysage cinématographique américain : un film de super-héros loin de la surenchère des blockbusters Marvel, DC et tutti quanti, et qui vire à la psychanalyse du genre et de son économie. Des superhéros dont Shyamalan dissèque et célèbre le merveilleux qu’ils suscitent, critiquables dans leur délire de puissance mais indispensables lorsqu’ils sont la voix des exclus, des opprimés et autres freaks. “Peut-être que parce que je suis un immigré, parce que j’ai toujours été le seul gosse indien à l’école, je n’ai jamais pu vraiment m’intégrer”, déclarait-il au New Yorker en 2023. Et soudain, twist, la filmographie de Shyamalan peut se voir comme une suite de récits sur des intrus plus ou moins bien accueillis qui ne demandent qu’à passer un certain seuil, rentrer chez les autres et envahir le foyer : fantômes, serial killers, aliens, nymphes, imposteurs ou étrangers qui tapent à votre porte pour annoncer l’apocalypse. Mais, preuve d’intégration, le cinéaste réussit les croisements culturels telle la récurrence de l’eau comme motif dans ses films, un symbole de purification aussi bien dans la chrétienté que l’hindouisme : dans le point d’orgue de Signes, l’alien est donc tout autant béni que vaincu par l’eau jetée sur sa tête, comme un pied de nez aux professeurs de Shyamalan l’effrayant sur la nécessité du baptême. Et difficile de ne pas voir dans toutes ces figures de visionnaires doués mais incompris – de l’enfant de Sixième Sens au tueur de Trap -, des projections de Shyamalan lui-même, le premier de la classe qui voulait à tout prix réussir et qui se voyait déjà en haut de l’affiche dans le trombinoscope de l’album de son lycée : il y figurait sur une fausse couverture du magazine Time, avec comme gros titre “Meilleur Réalisateur”. Soudain, la réplique finale de Glass prend un tout autre sens, à la fois comme révélation et visa d’entrée : “je sais ce que c’est. C’est le moment où l’univers se montre à nous”.