Quel a été le point de départ du scénario ?

Une nouvelle intitulée Cinismo écrite par l’écrivain argentin Sergio Bizzio. Dès que j’ai lu cette histoire, relatant l’éveil à la sexualité d’une jeune fille diagnostiquée par les médecins comme étant atteinte d’une « ambiguïté génitale », je n’ai cessé d’y songer. Et je me suis lancée dans l’écriture avec une image en tête : celle du corps d’une jeune personne avec deux sexes différents.

Mais ce qui m’intéressait avant tout dans cette histoire était le dilemme implicitement lié à un choix inévitable. Non seulement celui de devoir choisir entre être un homme ou être une femme, ou la possibilité d’une identité intersexuelle définitive.

Vous êtes vous documentée pour écrire ce scénario ? Avez-vous rencontré des médecins, des patients ?

Il y a eu des mois de recherches. J’ai travaillé avec des médecins, des généticiens, des professeurs mais aussi, avec des parents d’enfants nés avec divers diagnostics d’intersexualité. J’ai aussi rencontré de jeunes adultes qui avaient été ou n’avaient pas été opérés à la naissance.

Quel éclairage avez-vous d’emblée porté sur cette histoire en tant qu’artiste, cinéaste et femme ?

De toutes les expériences liées aux cas complexes que j’ai pu approcher, il en est ressorti une douloureuse constante : la brutalité, pourtant bien intentionnée, avec laquelle la médecine et la législation traitent les enfants nés avec ce diagnostic et les conséquences irréversibles que les chirurgies dites « réparatrices » finissent par occasionner dans leur corps et dans leur vie.

Lorsque j’ai commencé à écrire le scénario de XXY, j’ai été surprise par l’absence quasi totale d’histoires sur le sujet. Il y a autour de ce thème une étrange loi du silence. Et lorsqu’il est abordé, c’est uniquement sous l’angle du témoignage personnel ou du diagnostic médical mais jamais sous celui de la fiction. Comme si parler de cela était encore tabou aujourd’hui.

Quel était le plus grand risque ?

Tout était risqué. Passer de l’écriture à la réalisation d’un premier film, mélanger des acteurs connus avec des débutants, le sujet du film en lui-même... Je voulais aborder le thème central sous un angle culturel et global et non pas le réduire à quelques cas pathologiques. C’est pour cela que j’ai souhaité d’emblée l’insérer dans une histoire d’amour somme toute banale entre deux adolescents qui, tout en tombant amoureux l’un de l’autre, découvrent leur identité sexuelle.

Le film met aussi en avant l’ostracisme dont sont victimes ceux qui sont atteints par cette pathologie...

Le mot technique utilisé par les chirurgiens pour remédier à cette pathologie est « normalisation ». Je crois que là tout est dit. Mauro Cabral, un de mes amis lui-même intersexuel, qui milite pour cette cause, m’a dit un jour : « Le préfixe inter semble suggérer que nous sommes entre l’homme et la femme, créant ainsi différentes analogies avec transsexualité, homosexualité, hétérosexualité, bisexualité, etc... Comme s’il y avait différents mots et différentes façons de faire l’amour avec quelqu’un... ».

Quelle a été votre ambition au moment d’écrire le scénario ?

Je préfère toujours quand la littérature et le cinéma se basent sur les personnes et les rapports humains plutôt que sur une simple intrigue. Comme par exemple dans les films de Haneke, Cassavetes ou Bruno Dumont. Ou dans les livres de Cheever, Nabokov ainsi que Aira et Pig pour les auteurs argentins.

C’est la raison pour laquelle je me suis focalisée sur la relation entre Alex et Alvaro. Je ne voulais surtout pas que mon film devienne une sorte de vulgarisation clinique ou un simple documentaire sur le sujet. Et même si le scénario a été supervisé et régulièrement relu par des médecins et des généticiens, il était primordial de faire comprendre à ces scientifiques que je ne cherchais surtout pas à faire du réalisme médical.

Le film aborde la question de la pathologie, mais on a vite la sensation que ce n’est pas le sujet principal de cette histoire...

J’aime quand le cinéma ou la littérature posent plus de questions qu’ils n’offrent au final de réponses. Je préfère terminer un livre ou quitter une salle de cinéma la tête encore pleine d’interrogations. Si je devais tout de même apporter une réponse, je dirais que XXY parle d’abord de la liberté de choisir son identité et de vivre son désir. Mais en vérité, je préfère laisser chacun voir et retenir ce qu’il veut du film.

XXY est un film qui évoque d’abord l’éveil à la sexualité de deux adolescents et qui pose des questions universelles comme l’appréhension du corps, le sien et celui de l’autre. Ainsi que la place et l’identité sociale que l’on découvre adolescent à travers sa sexualité...

En Argentine, en Italie et dans tous les pays où le film est sorti, il a suscité un débat sur ce qui, dans nos sociétés, semble de l’ordre de l’impossible : comment un corps intersexué peut-il ne pas avoir été mutilé à la naissance ? Et comment un corps « non mutilé » parvient à survivre dans cet état mais peut aussi revendiquer, comme tout un chacun, le droit d’être désiré.... Après tout, qui donc aurait décidé, à la base, qu’il n’existe que deux façons d’être un être humain, une seule alternative ?

Beaucoup de mes amis concernés par le sujet m’ont dit avoir apprécié le film pas seulement pour cette idée de libre-arbitre, mais aussi parce que l’histoire replace au coeur du récit l’idée du désir. Et je partage leur avis : proclamer que chacun d’entre nous doit être respecté dans son intégrité physique et son orientation sexuelle n’est pas suffisant. Il faut donner à chaque être humain le même droit de disposer de son corps et de son identité.

Le film met d’ailleurs en exergue le fait que n’importe qui (qui plus est un adolescent vierge comme Alvaro au début du film) peut tomber amoureux et être attiré par un corps comme celui d’Alex. L’un de mes poètes préférés a écrit un jour « Nous ne voulons pas être respectés, nous voulons êtres désirés ». La quête de l’identité, sexuelle ou non est primordiale dans la vie de chacun.

C’est aussi un film sur les parents d’Alex, et sur leur sentiment de culpabilité et leur responsabilité...

Pour comprendre Alex et Alvaro, il me semblait important de connaître leur milieu d’origine, d’où ils viennent. Lorsque j’ai commencé à écrire, je me suis documentée sur les enfants nés avec cette ambiguïté sexuelle, sur les opérations qu’ils avaient dû subir et les conséquences de celles-ci. Et à chaque fois, je ne parvenais pas à comprendre comment et pourquoi des parents avaient permis une telle chose....

Puis j’ai rencontré un jour une famille qui avait été face à ce dilemme. En parlant avec eux, j’ai compris peu à peu leurs craintes et les raisons qui les avaient poussés à prendre une telle décision comme le fait de ne pas avoir osé remettre en question le conseil médical. Mais j’ai aussi pu constater ce qui était arrivé par la suite et quelles difficultés avaient découlé de cette opération...

Pour autant vous ne jugez jamais la décision des parents d’Alex...

De quel droit le ferais-je ? Comment le pourrais-je ? Il est facile d’avoir un avis de l’extérieur. Mais pour un père et une mère dans une telle situation, chaque décision prise est douloureuse, difficile et risquée... Dans votre film, les adultes discutent beaucoup, mettent des mots sur les choses et les événements alors qu’Alex et Alvaro préfèrent observer, expérimenter...

Pendant que les adultes essaient de trouver une solution à leurs problèmes, le vrai drame est en train de se dérouler chez leurs enfants. Car ceux-ci découvrent progressivement par leurs actes et leurs expériences ce que les parents essaient de résoudre par la parole et l’argumentation.

Autre sujet intéressant dans votre film : le duel entre la biologie et la médecine soit le père d’Alex, biologiste et le père d’Alvaro, chirurgien... d’où est venue cette idée et que vous permettait-elle d’aborder comme thèmes ?

J’ai aimé l’idée qu’un biologiste comme le père d’Alex soit devenu obsédé par l’étude de la sexualité des espèces hermaphrodites. Le médecin et le biologiste ont une idéologie commune au départ et ils devraient dans ce cas parvenir à se parler et à se comprendre. Mais, à cause de leurs expériences personnelles, leurs positions respectives sont désormais opposées et ne peuvent mener qu’à l’affrontement.

De manière générale, comment avez-vous travaillé votre mise en scène ?

XXY est mon premier film et je dois dire que chaque jour était pour moi l’occasion d’apprendre. Il était vital d’avoir une équipe qui me soutienne et qui croie dans le projet autant que moi. Faire un film me faisait penser parfois à une partie d’échecs. J’ai tenté de donner aux acteurs et de m’octroyer le plus de temps possible afin de pouvoir travailler chaque scène. Il m’a fallu trouver un équilibre, arriver sur le plateau avec des idées bien déterminées et me laisser en même temps suffisamment de souplesse et de réactivité pour pouvoir appréhender et intégrer ce qui pouvait m’être suggéré de plus intéressant.

J’ai eu principalement recours aux gros plans, je voulais plonger dans l’intimité des six personnages, scruter chaque détail de leurs expressions, alternant avec des plans plus larges où la nature est importante ainsi que la place de l’homme au sein de celle-ci. C’est un contraste que nous avons souhaité avec Natasha Braier, la directrice de la photographie et Nicolas Puenzo, mon frère et également caméraman, opposant ainsi ces vastes étendues sauvages à l’intimité conflictuelle des personnages.

Comment s’est déroulée la direction d’acteurs en particulier auprès d’Inès Efron et de Martin Piroyanski ?

Le travail avec les adultes et les jeunes acteurs a été radicalement différent. Avec les plus âgés, nous avons très peu répété, privilégiant au contraire les discussions et les lectures approfondies du script. Lorsque nous nous sommes retrouvés sur le plateau, nous nous connaissions bien les uns les autres et savions ce que nous avions envie de faire des personnages et la tonalité que nous recherchions pour chacun.

Avec Inès et Martin, nous avons également pas mal discuté et lu, mais le travail d’approche a été différent. Par exemple, Inès est venue avec moi lorsque je rencontrais les médecins ou les parents. Ensuite nous avons commencé un travail de répétitions, d’improvisations et de jeu à proprement parler, cherchant entre autre la crédibilité corporelle de leur personnage, car Inès est beaucoup plus féminine qu’elle n’apparaît dans le film et Martin n’a rien à voir avec la maladresse et la timidité d’Alvaro.

Comment avez-vous abordé leur rôle avec eux ?

Pour Inès, le plus important était de trouver la manière dont elle pourrait à l’écran être crédible dans un jeu de séduction qui devait être plutôt « masculin ». Ensuite comme Inès et Martin avaient tout de même 24 ans et qu’ils devaient en faire dix de moins, nous avons été très vigilants sur cette juvénilité en travaillant - surtout avec Inès - les tons et les inflexions de voix.

Et avec Ricardo Darin ?

Je peux dire que c’est devenu un ami alors que nous ne connaissions pas du tout lorsque je lui ai envoyé le scénario. Il m’a rappelée quelques jours plus tard, nous nous sommes rencontrés pour discuter du projet. Au terme de ce rendez-vous, il a accepté de jouer le rôle du père d’Alex. Et depuis ce jour, il n’a cessé de soutenir le film.

Les acteurs confirmés et les débutants viennent d’horizons et de milieux différents. Mais cela a été bénéfique pour le film car les adultes et les enfants de cette histoire évoluent eux aussi dans deux univers différents. Ricardo disait souvent sur le plateau que travailler avec Inès et Martin était très excitant car il ne savait jamais à l’avance dans quelle direction leur tête allait se tourner et quelle serait leur expression ou leur réaction. De sa part c’est un véritable compliment.