Comment avez-vous vécu le succès de La Promesse, et en quoi ce succès a-t-il pesé sur Rosetta ?

Luc Dardenne : Avant que La Promesse ne soit montré, certains disaient que le travail qu'on faisait n'aurait pas d'écho auprès du public. La Promesse a rencontré ceux qu'il devait rencontrer. C'était comme s'il avait fallu attendre La Promesse pour trouver notre langage.

La Promesse est le premier film qu'on a fait exactement comme on le voulait. On s'est intéressé aux choses de la manière dont on voulait s'y intéresser, on a tourné comme on voulait tourner, avec ceux avec qui on voulait tourner.

Jean-Pierre Dardenne : En même temps, c'est dangereux, cette reconnaissance, parce que ça peut t'endormir. C'est bien plus intéressant quand on te dit que ça ne va pas, ça te fait avancer dans ton travail. C'est toujours mieux de faire contre. Donc, il y avait cette peur que La Promesse nous ramollisse.

Sur le tournage de Rosetta, on avait la même équipe technique que sur La Promesse au cadre, au son, au montage, aux décors, aux lumières, au mixage... Il fallait dire à l'équipe : “Les gars, on ne refait pas La Promesse. Parce que sinon, on te dit : “Mais dans La Promesse, on faisait pas comme ça..." Alors on a dit: "Ne nous faites plus chier avec La Promesse.

C'est vrai que le "duo infernal" de Roger et d'Igor, le père et le fils de La Promesse nous a poursuivi assez longtemps. D'ailleurs, quand on a demandé à Olivier Gourmet, qui jouait Roger, de retravailler avec nous, on s'était promis qu'il ne devrait en aucun cas ressembler à Roger. C'était un challenge pour lui comme pour nous.

Quel a été le point de départ du scénario de Rosetta ?

Luc Dardenne : L'envie de tourner avec une femme, de faire un film sur une femme, est venue très vite, mais on ne savait pas quoi. On s'est réellement mis à l'écriture en octobre 97.

Jean-Pierre Dardenne : On a pris le temps de faire les choses. On refusait de se sentir pressés par une soi-disant urgence : La Promesse a plu, vite, il faut en faire un autre. On s'est accordé le temps dont on avait besoin. Il aurait été impossible d'aller plus vite. Car le "duo infernal" était très présent.

Luc Dardenne : On s'est remis à vivre comme d'habitude. On produit environ cinq documentaires par an. On s'y est consacré. Cela permet de s'intéresser à d'autres auteurs.

En gros, il nous a fallu un an pour construire un scénario. On a refusé toutes les commandes qu'on nous a faites, même celles qui étaient très intéressantes. Parce qu'en dehors de la production des documentaires, on voulait se consacrer à Rosetta.

Le prénom est venu en premier ?

Jean-Pierre Dardenne : Il y en a eu plusieurs. On en cherchait un qui finisse par un "a". Cela lui donne des origines italiennes. Il y a beaucoup d'italiens à Seraing, ils représentent vingt pour cent de la population.

Le premier prénom qu'on avait choisi, mais pas retenu, finissait par un "a". On a cherché. "Traviata ", ça n'allait pas... La femme de Luc nous a parlé d'une femme écrivain, l'italienne Rosetta Loy. Le prénom vient de là.

Comment est née l'idée ?

Luc Dardenne : On a pensé au personnage de K, dans Le Château de Kafka, qui ne peut pas accéder au château, qui est toujours refusé dans le village, qui se demande si lui existe vraiment.

Cela nous a mis sur l'idée d'une fille qui est mise dehors, qui veut obtenir quelque chose qui lui permettrait de rentrer dans la société, et qui est tout le temps remise dehors.

On a décidé d'en faire une fille obsédée, assiégée par une idée : avoir un travail pour être comme les autres et avoir une vie normale. On a choisi de donner cette idée fixe au personnage et de voir jusqu'où ça pouvait l'amener, jusqu'où son contexte pouvait la conduire ... A partir de là, on a beaucoup écrit, de nombreuses moutures, avant de trouver qui était Rosetta.

Jean-Pierre Dardenne : On avait décidé de ne pas partir d'une intrigue, mais d'une personne. Contrairement à La Promesse, on voulait construire le scénario en fonction des choses qui se passent. Il fallait mettre le spectateur dans la position où il se demande : "Qu'est-ce qui va lui arriver ? Comment va-t-elle se débrouiller avec ce qui lui arrive ?" C'était à nous de trouver une nouvelle manière d'écrire dans ce sens, sans construire.

Vous dites que Rosetta est une guerrière...

Jean-Pierre Dardenne : Le travail, en avoir ou pas, c'est la guerre que les gens mènent aujourd'hui. Ne pas travailler, quand on ne l'a pas choisi, c'est être mis en dehors de la société. On perd ses points de repères, on est déstructuré, on ne sait plus où est sa place, ni même si on en a encore une.

Le travail donne des devoirs et des droits. Quand on n'a plus de travail, on n'a plus de droits. Le travail est devenu un objet rare. Il n'y en a plus. Pour en avoir, on est acculé à prendre la place d'un autre. Et on peut être prêt à beaucoup de choses pour ça.

Luc Dardenne : Rosetta est une guerrière qui ne s'avoue jamais vaincue, qui repart toujours à l'attaque. C'est une survivante qui vit dans une économie primaire : l'eau, le logement, la nourriture. Elle s'est trouvée des armes bien à elle, un système de survie. Des bottes pour le camping, des chaussures pour le travail, une boîte pour les hameçons, les bouteilles pour pêcher, ect... Elle est un peu comme Roger et Igor, à une autre échelle. Elle bricole, constamment obsédée par la place, le travail qu'elle cherche.

Pourquoi la faire vivre dans un camping ?

Luc Dardenne : Nous voulions mettre Rosetta dans des conditions de vie où elle se sent tomber dans le trou.

Je crois que pour parler du désarroi spirituel, moral, il faut partir d'un dépouillement matériel. Dans ce dénuement matériel, on peut exagérer, fictionnaliser au maximum les situations, afin de voir les questions morales que cela pose, et finalement la seule question : tuer ou ne pas tuer.

Comment avez-vous construit le personnage de Riquet ?

Luc Dardenne : On a passé plus de temps à le trouver qu'à imaginer Rosetta. Lui, il n'a aucune arrière pensée. Il ne raconte qu'une seule histoire. Elle, c'est le contraire, elle épie, elle soupçonne, elle regarde par les fentes de portes, elle a toujours peur d'un complot contre elle qui pourrait la faire disparaître. Riquet, c'est l'histoire de quelqu'un qui en aide un autre. Riquet dit : "Voilà, je suis là". Rosetta ne peut pas comprendre ça.

Jean-Pierre Dardenne : Quand il revient à la fin c'est parce qu’il n'accepte pas ce qu'elle lui a fait. Il vient la hanter. Elle est devenue un peu sa proie. En la harcelant, il va la garder en vie. Cette fille tendue, butée, endurcie, va enfin s'ouvrir à l'autre, accepter l'aide d'un autre.

Vous aviez imaginé un passé pour vos personnages?

Jean-Pierre Dardenne : Non. On n’explique jamais nos personnages. Ils doivent avoir en eux un noyau, quelque chose qui résiste aux interprétations les plus savantes. Rosetta n'a pas de père, c'est comme ça. Pour Riquet c'est pareil. On n'a pas besoin de savoir pourquoi il habi­te seul. L'acteur qui joue Riquet nous demandait "Mais pourquoi je fais tout ça ? Parce que je suis con ?" On a répondu qu'il n'y avait pas de raisons. "Tu n'es pas un imbécile. Tu es comme ça, comme le scénario l'a voulu. Tu es là. Tu aides."

Dès le premier plan, la première scène, vous nous bousculez. On a toujours le sentiment que vous ne nous montrez qu'un morceau d'une action, jamais l'action entière. On avait déjà cette sensation dans La Promesse.

Jean-Pierre Dardenne : On a essayé d’aller à l'épure, sans qu'il y ait de fabrication. Suivre un personnage, comme on peut, c'est-à-dire sans avoir accès à tout ce qui lui arrive. Dans ce qu'on montre, il y a des trous et ces trous là, c'est le spectateur qui les remplit comme il le veut. Il est toujours là, le spectateur, quand on écrit, quand on tourne. On lui fait une place dans ces trous. Il faut qu'il puisse jouer avec nous.

La première scène du film devait être simple et violente, pour qu’on comprenne tout de suite qui est Rosetta, dans quelle situation elle se trouve, et comment elle réagit aux choses. C'est la scène fondatrice du personnage. Elle est donnée entièrement dans cette scène. On montre la vio­lence qu'elle subit, la manière violente dont elle réagit.

Si on le comprend à ce moment là, normalement, ce qui suit doit trouver sa place.

Luc Dardenne : Raconter empêche d'exister. Moins on raconte un personnage, plus il existe. On a essayé de ne pas raconter. On a tout fait dans ce sens, la mise en scène, le montage. Plutôt que de raconter, on a essayé de trouver les mouvements essentiels du personnage. Ce qu'elle a de touchant, d'émouvant, c'est qu'elle ne veut pas faire semblant de vivre. Alors elle lutte, jusqu'à faire des choses inacceptables sans doute dans d'autres circonstances.

Elle refuse de faire semblant, comme sa mère. En même temps, avec cette façon qu'elle a de lut­ter tout le temps, elle s'enferme, elle s’endurcit. Elle se coupe des autres, c'est quelque chose en elle qui est plus fort qu'elle, qui l'habite et qu'elle ne maîtrise pas. Rosetta se conduit avec sa mère de façon surprenante. Sa mère représente la déchéance. Rosetta a peur de ça.

Comment est née la scène où, avant de s'endormir, Rosetta parle tout seule ?

Luc Dardenne : Une autre manière de voir Rosetta, c'est de dire, dans un langage biblique, qu'elle ne sait pas où poser sa tête. Elle fait partie de ces errants qui se deman­dent "Où vais-je enfin pouvoir dire : je suis chez moi ?" Elle aimerait bien se laisser aller. Alors, on a cherché un moment éphémère, illusoire, où elle peut reposer sa tête, matériellement, sur un coussin, et mentalement aussi. Ce qu'elle dit est entre la prière et la méthode Coué : j'ai un travail, un ami, je ne vais pas tomber dans le trou.

Rosetta est comme un funambule au dessus du trou. Sa mère y est presque tombée, et quand Riquet lui propose de remonter sur le fil, elle ne comprend pas qu'on puisse l'aider.

Que représente à ses yeux le patron, que joue Olivier Gourmet ?

Jean-Pierre Dardenne : Le patron, il tient un peu le rôle du père, par rapport à elle. La seule scène où elle apprend, où elle écoute, où elle est attentive et contente, c'est quand il lui apprend un travail. C'est la seule per­sonne que Rosetta respecte. Quand elle le regarde, c'est avec des yeux d'enfant. Avec cette fille qui s'occupe de sa mère comme si c'était elle la mère, il rétablit une sorte de généalogie qu'elle n'a avec personne.

Vous aviez peur de ne pas trouver à qui confier le rôle de Rosetta ?

Jean-Pierre Dardenne : En écrivant, on y a pensé tout le temps. En plus, on avait la pression du film précédent. La crainte de retomber dans ce qu'on avait déjà fait. Le désir de se bousculer nous mêmes.

Il était hors de question de choisir une comédienne professionnelle ?

Luc Dardenne : Oui, pour éviter de faire écran entre le public et le film. On cherchait une personne, pas un per­sonnage. Le titre, c'est un prénom. Le prénom doit faire le film. Rosetta est l'interlocutrice du spectateur. On a hésité entre trois comédiennes. Le seul critère qui nous guidait aux essais, c'est qu'il fallait qu'elle soit vraiment là. Qu'on ne puisse pas passer à travers.

Jean-Pierre Dardenne : Aux essais, on l'a mise derriè­re une petite table, en imaginant qu'elle était derrière sa baraque à gaufres. Et cette fille, toute seule, a fait exister sa petite baraque. Elle a inventé des clients. Elle a créé son espace. On cherchait quelqu'un qui ait du répondant envers nous, et par rapport au personnage. Elle avait tout ça. Et puis, elle a une très belle voix. Un regard particu­lier. Quelque chose qui vous propulse et vous décale. Elle ne se donne pas comme ça. Elle est naturellement méfiante.

Luc Dardenne : Comme on hésitait entre trois comé­diennes, on a fait jouer aux trois la scène où elle est ren­voyée de chez Olivier. Emilie s'accrochait à la table avec rage. Impossible de la raisonner. Elle voulait le travail. Elle voulait le rôle. Elle s'était confondue avec Rosetta. Il y a en elle une énergie folle, et en même temps, comme Rosetta, même dans des moments de furie, elle reste quelqu'un qui implore, qui dit "Prenez moi ! Pourquoi pas moi ?".

Vous demandez à vos acteurs d'être juste ?

Jean-Pierre Dardenne : On leur demande d'être là. D'avoir un corps, un visage, un regard. Pouvoir passer d'un état à un autre rapidement.

Et après, on travaille. On "casse".

Comment fait-on pour "casser" ?

Luc Dardenne : Durant presque un mois, on a fait chaque jour avec Emilie, tous les gestes que Rosetta fait. La pêche, les bouteilles, porter les bonbonnes. Ouvrir la petite boîte, ranger le ver de terre, manier l'hameçon, mettre les mains dans la terre, se noircir les ongles. On a passé énormément de temps avec elle. Jusqu'à ce que tous les petits gestes qui forment le système que Rosetta s'est inventée pour survivre deviennent mécaniques, et qu'elle puisse les oublier complètement. Tout cela "casse" assez vite.

Jean-Pierre Dardenne : Le jour où on a fait des essais caméra pour la première fois, on l'a fait marcher dans le camping. Elle avait la caméra très près d'elle. Et elle a rougi très fort. Après la prise, on lui a dit : "Ça, c'est pas possible. On tourne dans deux semaines. Si chaque fois que la caméra est là tu rougis..." Elle a dit "C'est bon, j'ai compris". On l'a refaite deux minutes plus tard. C'était fini, terminé. Aucune rougeur. Je sais pas comment elle a fait. Ça la regarde.

Luc Dardenne : Au début, elle biaisait un peu. Et nous, on ne lui laissait rien passer. On disait : "Rosetta, pour­quoi tu fais ça avec ton œil, avec ta main, c'est Emilie, ça, c'est pas Rosetta !" Elle avait des gestes, des manières à elle, qu'il fallait casser. Au bout d'un moment, quand elle s'est rendue compte qu'elle ne pouvait pas tricher, qu'on voyait tout, elle s'est vraiment laissée aller.

Jean-Pierre Dardenne : Sur le tournage, les conditions de travail l'ont aidée. Il faisait très froid, on était dans la pluie, la boue, on faisait de longues journées. Sa fatigue physique allait dans le sens du rôle. Par exemple, pour la dernière scène, après plusieurs prises où elle porte seule la bonbonne de gaz pleine, on peut la filmer de dos, la fatigue est là, palpable.

Comment avez-vous choisi ses habits ?

Luc Dardenne : C'est une guerrière avec une jupe, en guise de treillis. Le pantalon, elle le porte quand elle va chez Riquet. Elle n'est jamais dans la volonté de séduire, elle séduit malgré elle. Il fallait trouver des tenues qui ne l'engoncent pas, puisqu'elle est toujours en mouvement.

Des vêtements qui couvrent, sans être une armure.

L'eau est un thème très présent dans le film...

Luc Dardenne : Rosetta est une survivante, donc, comme tout nomade, elle a toujours avec elle de quoi survivre. D'où ce bidon d'eau qu’elle remplit où elle peut. Et puis, on peut penser que boire de l'eau, c'est ne surtout pas boire de bière. Il y a beaucoup de liquide, autour de cette fille qui retient tout, qui ne veut pas lâcher les eaux, qui ne veut pas pleurer.

Mais c'est quelque chose qu'on analyse après. Quand on l'écrit, on se dit simplement : cette idée semble juste. Rosetta est fermée, mais elle finira par ouvrir les vannes. D'où l'idée de quelque chose qui coule, à côté de cette fille qui se ferme.

D'où également l'idée du mal de ventre.

Jean-Pierre Dardenne : On ne sait pas trop ce qu'elle a. Le ventre, c'est la naissance, le début. C'est là que ça ne va pas. Quand elle se laisse aller, son ventre lui rappelle qu'elle ne peut pas se le permettre. Même sa respiration n'est pas naturelle mais heurtée, violente. Rien n'est acquis pour elle, tout est un effort, sa force vitale est entièrement concentrée sur ce but : tenir debout. Et à force de prendre sur elle, elle est au bord de l'étouffe­ment.

Une respiration qui donne son rythme au film.

Luc Dardenne : On a mêlé sa respiration aux sons de sa survie. Les bottes, les bouteilles, la boîte en fer, le bruit de l'œuf, de la bonbonne de gaz, du grillage...

Le film est encore plus radical que ne l'était le scénario.

Jean-Pierre Dardenne : Le peu de béquilles qui étaient dans le scénario sont toutes tombées. Le tournage nous a entraînés vers des options plus simples, beaucoup grâce à Emilie. Elle était là, vraiment. Elle nous a fait croi­re à Rosetta.

 

Entretien réalisé par Michèle Halberstadt, co-productrice et distributrice du film