D’où est né votre désir de faire un film ensemble ?
Ruben : L’envie de réaliser un premier long métrage ensemble est venue très naturellement. Nous venions de terminer une première collaboration sur le court métrage Checkpoint et avions emménagé à New York. Fascinés par la ville, nous avons commencé un véritable journal intime filmé sous forme de courtes vignettes que nous baptisions « snippets ».
Alors que nous étions tous les deux en plein développement de projets de longs métrages, nécessitant des modes de production longs et laborieux, le besoin de capter l’énergie qui nous entourait et d’en faire un film s’est très vite imposé comme une nécessité. Cela représentait pour nous une belle occasion de réaliser pour la première fois, main dans la main.
Lola : Au début l’intrigue était très simple, une sorte de docufiction inspirée d’une situation autobiographique basique : une jeune Française à New York dont le visa est sur le point d’expirer et qui cherche tous les moyens de rester. L’équipe devait se réduire à nous deux. Ruben devait tenir la caméra et moi interagir avec de « vrais gens » en caméra cachée.
Il y avait par exemple une scène où le personnage organisait des « dates » avec des personnes rencontrées sur un site de rencontres afin de leur proposer un mariage blanc ! C’était juste pour s’amuser et ne pas perdre la main ! Mais très vite nous avons jugé que la situation manquait d’enjeux et nous avons délaissé ce projet pour écrire un véritable scénario de long métrage.
Comment ce projet a-t- il évolué pour donner naissance au scénario actuel ? Où avez-vous puisé votre inspiration ?
L : L’intrigue de la jeune Française est restée en toile de fond mais nous avons rajouté des personnages et d’autres intrigues. L’histoire met finalement en scène trois personnages à un tournant de leur vie, devant faire face à la difficulté de se réaliser et d’être acceptés pour ce que l’on est, un thème qui nous est particulièrement cher en tant que cinéastes.
L’idée fondatrice était de faire vivre les personnages principaux sous un même toit pour les observer au plus près, en utilisant la caméra comme un microscope. Nous souhaitions créer une situation propice à l’expérimentation. Nous étions désireux d’observer comment cette proximité, comme un jeu de miroirs que les personnages exercent l’un sur l’autre, pourrait provoquer une prise de conscience, un mouvement synchronisé vers l’avant.
R : Certains éléments sont tirés de nos expériences personnelles, la famille juive et communiste de Leeward, par exemple, ressemble beaucoup à la mienne, mais en un peu plus romanesque. D’autres éléments sont nés de notre imagination et de ce que nous observions.
Un soir, à Brooklyn, nous avons assisté, par hasard, au concert d’un musicien excentrique qui jouait sur d’étranges machines tout droit sorties de son imaginaire. Une jeune femme qui semblait être sa compagne était dans le public. Petit à petit, nous nous sommes mis à imaginer, presque malgré nous, ce que pouvait être leur vie. A partir d’éléments vécus ou observés, notre imaginaire a ainsi peu à peu dévié pour donner naissance à une histoire cohérente.
Vous êtes tous les deux français. Qu’est-ce qui, à New York, vous a attirés en tant qu’artistes ?
L : Nous avons toujours été attirés par New York que nous connaissions principalement par les films de Woody Allen, Jim Jarmusch, John Cassavetes ou encore Spike Lee. Ce cinéma indépendant américain explosif et intense nous a toujours fascinés et je pense que nous lui avons inconsciemment associé la ville de New York. C’est donc naturellement que j’ai choisi de terminer mes études à New York et d’écrire des histoires qui s’y déroulaient afin d’avoir de bonnes raisons d’y rester !
R : Avant de nous rencontrer, nous avions déjà tourné, séparément, plusieurs courts métrages à New York. Nous avons immédiatement été happés par l’énergie de cette ville, l’atmosphère magique qui en émane et son indéniable potentiel cinématographique. Le désir d’y écrire et d’y tourner d’autres films n’a fait que grandir car c’est un lieu propice à l’inspiration et à l’imaginaire.
Il existe en ce moment une véritable communauté new yorkaise du cinéma indépendant, considérez-vous que vous en faites partie ?
L: Nous avons eu la chance à New York d’être accueillis par cette jeune famille talentueuse du cinéma, sorte de « Nouvelle Vague » contemporaine. Nous en avons rencontré les principaux protagonistes en fréquentant les festivals de cinéma pour la promotion de Checkpoint et les petites salles d’art et d’essai new yorkaises. La spontanéité de leur cinéma qui a su tirer pleinement parti de la révolution des moyens de tournage nous a immédiatement séduits.
R : Cette « communauté » nous a énormément influencés, c’est en découvrant des films comme ceux des frères Safdie (Lenny and the Kids) ou de Lena Dunham (Tiny Furniture, Girls) que l’on a eu envie de se lancer dans l’aventure !
Est-ce qu’il existe un phénomène semblable dans le cinéma français ?
L : Cette scène indépendante est propre à New York ! Il y a le début de quelque chose de similaire en France depuis quelques années, je pense à Donoma, Rengaine, aux films de Sophie Letourneur, Justine Triet, Guillaume Brac. Mais il n’y a pas encore vraiment cette notion de communauté, d’entraide.
R : Faire des films dans ces conditions en France est plus compliqué. Le système d’aides publiques dédié à la culture et au cinéma est l’un des plus développés du monde mais les réalisateurs sont obligés de rentrer dans certains cadres pour y avoir droit. Cela peut prendre très longtemps et on perd en spontanéité.
Vous avez utilisé une méthode de jeu particulière, quelle était la place des comédiens dans l’écriture ?
R: Rejetant tout sensationnalisme, notre but était de dépeindre une tranche de l’existence de ces âmes perdues, saisie sur le vif. C’est ce souci de réalisme qui nous a amené à placer les comédiens au coeur même du processus de création. Notre rencontre avec Dustin Guy Defa qui joue le rôle de Leeward fut en cela décisive et enclencha la suite des événements. Captivés par la prosodie, le corps et la personnalité de ce réalisateur phare de la scène indépendante, nous avons ressenti le besoin d’exploiter cela au maximum.
L : On a donc souhaité intégrer Dustin et les autres comédiens qui ont rejoint l’aventure – Brooke Bloom, Anne Consigny – au processus créatif afin d’insuffler d’eux-mêmes dans les personnages plutôt que de leur imposer des attitudes, des mots ou des intonations qui n’étaient pas les leurs. Ainsi, notre première version de scénario contenait une trame narrative très précise mais quasiment aucun dialogue ni intention de jeu ou de mouvement. Une grande partie des dialogues ont été créés avec les comédiens.
Nous avons mis en place des ateliers filmés durant lesquels nous les placions dans des situations précises, leur faisions faire des jeux de rôles, intervertir leurs personnages… Je me suis d’ailleurs également prêtée au jeu. C’était un vrai laboratoire expérimental, nous ne savions pas vraiment ce que ça donnerait !
R : Tous les soirs, nous nous replongions dans les rushes tournés de jour et agrémentions le scénario en conséquence. Au bout d’un moment, nous étions tellement imprégnés de la voix et de la personnalité des comédiens que nous étions capables de les utiliser pour écrire des dialogues additionnels qui n’avaient pas forcément été répétés. Ce processus s’est avéré très productif, donnant naissance à des performances intenses et réalistes que nous n’aurions jamais pu obtenir sans cela.
Lola, vous jouez également l’un des trois rôles principaux. Comment vous répartissiez-vous les rôles quand vous étiez devant la caméra ?
L : Bien conscients que la co-réalisation pouvait s’avérer difficile en soi et encore plus du fait que j’allais passer une grande partie de mon temps devant la caméra, une partie importante de notre travail a consisté à essayer d’anticiper au maximum les éventuels problèmes et à les résoudre en amont. Etant donné le peu de temps que nous avions, je n’avais pas le luxe de pouvoir visionner les scènes dans lesquelles j’étais, je devais donc faire une confiance aveugle à Ruben, d’autant que c’était ma première fois devant une caméra !
R : Notre complicité nous permettait de nous comprendre très vite. S’il nous arrivait de ne pas être d’accord sur certaines choses, nous savions trouver les terrains d’entente pour nous accorder en additionnant nos forces sans faire de concessions. Forts de notre confiance réciproque, nous avions décidé que ce serait principalement Lola qui prendrait en charge la direction des scènes dans lesquelles elle ne jouait pas pour assurer un équilibre.
L’esthétique du film est à la fois riche et particulière, comment se sont effectués vos choix de réalisation ?
L : Une fois la phase d’écriture achevée, nous avons organisé le tournage très rapidement, ne voulant rien perdre de l’énergie et de la spontanéité du travail effectué avec les comédiens. Le style de réalisation s’est donc rapidement imposé de lui-même car nous avions déjà développé une aisance naturelle dans la manière de filmer les comédiens lors de l’Atelier.
En accord avec l’énergie du jeu et des dialogues, la caméra est souvent en mouvement et suit l’action des personnages plutôt que de la précéder et le rythme est plutôt rapide, dans un style « pris sur le vif ». Néanmoins nous avons aussi voulu trancher, pour certaines scènes, en développant une esthétique plus lente, voire d’errance.
R : Notre souhait premier était de tourner en pellicule 16mm, comme les cinéastes indépendants des années 1970 mais, devant notre volonté de faire de multiples prises et des contraintes budgétaires évidentes, le choix du numérique s’est finalement imposé. Nous avons néanmoins entrepris, aux côtés de Brett Jutkiewicz - notre directeur de la photographie - des recherches approfondies dans le but d’obtenir une qualité d’image tendant vers celle du film.
Nous avons donc utilisé des objectifs et des filtres particuliers. Nous avons aussi eu la chance de travailler avec Nat Jencks, étalonneur fétiche de Michel Gondry et Steven Soderbergh, qui nous a permis d’encore sublimer l’image et les couleurs et d’atteindre la palette à la fois acidulée et passée que nous avions en tête.
L : Nous avons voulu créer un univers dans lequel le spectateur pourrait se projeter et s’évader, réaliste mais avec une pointe de surréalisme et d’onirisme. Nous avons donc accordé une attention particulière aux costumes et aux décors qui sont un peu hors du temps et enfantins comme dans les rêves.
De même nous avons été très exigeants en ce qui concerne les univers artistiques respectifs des personnages : les projets de Lilas - sortes de séquences oniriques d’introspection capturées par une caméra super 8 aux pouvoirs presque magiques - et les chansons de Leeward, musicien loufoque et inventeur-fou qui fabrique de drôles d’instruments à partir de bric et de broc. Nous avons sélectionné avec soin de jeunes artistes extrêmement doués pour les réaliser.
Justement, comment est née votre collaboration avec les musiciens du film ? Leur musique a-t-elle influencé le ton du film ?
R : Lors d’un casting dont le but était de trouver des figurants musiciens pour une scène de soirée entre amis, on a vu débarquer un groupe dont le nom nous a interpellé : The Toys and Tiny Instruments (« Jouets et Instruments Miniatures »). Notre personnage fabrique des instruments qui jouent tout seuls à partir de jouets de sa fille, c’était un signe !
Quand ils ont commencé à chanter tout en grattant le ukulélé, il n’y avait plus de doute, ils ne se contenteraient pas de jouer les amis musiciens de Leeward, ce serait eux qui composeraient ses chansons ! Ils sont parvenus à créer l’univers musical du personnage, en totale adéquation avec sa personnalité marginale et loufoque. Colin Summer, chanteur du groupe, est par ailleurs devenu la « voix » officielle de Leeward.
L : Quand à Candace Lee, cette jeune chanteuse qui n’avait pas encore 16 ans est apparue comme un miracle ! Une musicienne qui devait jouer dans une scène de concert dans un bar s’est désistée la veille du tournage, nous avons donc mis une annonce urgente sur un site de casting pour la remplacer, sans grand espoir.
Au milieu de centaines de candidatures anodines, il y avait la voix à la fois puissante et fragile de Candace ! Nous lui avons demandé de jouer deux de ses titres lors de cette scène de concert. Un an plus tard, pendant la post-production, elle nous a envoyé ses dernières compositions. Et là le miracle s’est produit à nouveau. Lorsque « Jack and Avery » est sorti des enceintes, des frissons nous ont parcourus, c’était la chanson qui allait clore notre film.