Pourquoi avoir choisi le milieu de la photographie pour situer l’histoire de High Art ?
La photographie m’a toujours intéressée, particulièrement le genre de photographie personnelle, faite par des gens qui travaillent avec des amis plutôt qu’avec des vrais modèles. Je suis une amie de Jojo Whilden, celle qui a réalisé les photos utilisées pour illustrer le travail de Lucy Berliner. Depuis les années 1980, quand nous étions étudiantes à San Francisco, j’ai été le sujet de ses photos pendant bien des années, comme l’ont d’ailleurs été la majorité de ses amies et amantes.
Lorsque j’ai déménagé à New York, ce genre de photographies était devenu très en vogue dans le milieu de la mode. Des artistes comme Jack Pierson, Nan Goldin et Larry Clark avaient tracé une voie avec un style qui jetait un regard sur la plupart des marginaux de la société. Et maintenant ce qui a commencé comme un style intime de photographie est devenu une façon de vendre au grand public des parfums ou des vêtements de couturier.
Je crois que de voir travailler Larry Clark a été pour moi un choc, une révélation, et en fait je dois dire qu’il a probablement été celui qui a fait jaillir en moi les premières pensées concernant la rencontre de ce type de photographie personnelle et la sous-culture de la drogue.
Lors de mon arrivée à New York, je me souviens être allée au Musée d’Art Moderne où sa photo classique, celle d’une énorme femme enceinte en train de se piquer, y est exposée. Je me souviens avoir pensé que c’était un moment unique de voir cette image dans un endroit si intellectuel, qu’elle en devenait vraiment un chef-d’oeuvre. J’ai pensé que c’était intrigant et que c’était quelque chose que je voudrais explorer à travers une histoire.
Ces intérêts ont-ils été la genèse de ce film ? Vous ont-ils incitée à commencer à écrire ?
Oui, je crois que toutes ces choses se sont réunies en même temps. Je venais d’arriver à New York et j’étais hyperconsciente de tout ce qui se passait. L’usage de la drogue semblait être à la hausse, spécialement dans le milieu de l’art. Et ce genre de style de vie se retrouvait beaucoup dans les photos de mode, les photos d’art, dans la littérature et dans les films. Je crois que les publicités de Calvin Klein en sont un bon exemple.
Qu'est-ce qui vous a inspiré pour créer le personnage de Lucy - quelqu'un qui aurait quitté une carrière en pleine gloire ?
Je voulais que ce personnage soit l’archétype de la personne qui résiste aux pressions. Si on retourne en arrière, je crois qu’ils étaient nombreux les artistes à avoir vécu cette expérience de simplement refuser de succomber aux pressions ou aux conventions du marché - que ce soit par choix ou parce que c’était émotionnellement impossible pour eux. Peu importe la raison spécifique, mais principalement parce qu’ils ne pouvaient pas affronter les pressions du succès commercial, ils sont devenus des drop out ou alors ils ont glissé dans l’oubli. Je trouve que Lucy est un personnage fascinant et, je pense, un archétype dans notre culture moderne.
Quand Ally Sheedy a lu le scénario, elle a senti un parallèle avec sa propre vie.
Elle m’a appelée à la maison et elle était très emballée par le personnage. Elle se sentait beaucoup d’affinités avec Lucy, pas nécessairement dans les détails, mais du moins dans la manière dont se vit le succès quand il arrive rapidement. A ce moment-là je n’avais aucune idée que l’expérience qu’elle avait vécue la faisait s’identifier si fort au personnage et j’avoue que j’étais un peu hésitante. Mais en même temps je pensais que pour obtenir une telle réaction d’une artiste dont je ne connaissais pas la vie, cela devait être un signe : cette histoire était universelle.
Il y a aussi Syd, qui se retrouve dans le monde de Lucy. Pensez-vous que Syd est vraiment amoureuse de Lucy ?
Je crois qu’elle s’est entichée de Lucy, qu’elle est obsédée par elle, impressionnée et intimidée aussi. Je ne crois pas que ce soit nécessairement basé sur le désir sexuel, ou seulement sur le désir sexuel. Je pense que toutes ces choses convergent et se retrouvent dans ce personnage.
Donc Syd n'est pas en train de devenir lesbienne ?
Pour moi, la question n’est pas tellement de connaître l’orientation sexuelle de Syd mais plutôt de savoir pourquoi elle est attirée par Lucy. Dans mon esprit, son désir initial est basé sur une toquade, une aventure bien plus que sur la luxure. Pour Syd, Lucy est comme une célébrité, au-dessus de tout, détachée du monde, alors qu’elle-même est encore prisonnière de ce monde que Lucy a rejeté. Je trouvais ce contraste très intéressant.
Vous avez étudié avec Milos Forman, a-t-il été votre mentor pour High Art ?
Oui, Milos a été mon mentor pendant un semestre et il a bien voulu lire le scénario plus d’une fois. Il a été d’un grand support. Il a aimé le scénario, il a trouvé que c’était une histoire intéressante, une écriture solide et il m’a fortement encouragée à tourner le film.
Avez-vous déjà travaillé pour un magazine ?
Non, j’étais très anxieuse à l’idée de faire quelque chose qui n’aurait pas l’air vrai. Aussi je suis remontée à la source, auprès de magazines comme Blind Spot, Aperture et Interview pour avoir le ton juste. Mais je n’ai jamais travaillé pour un magazine.
L'une des choses intéressantes au sujet du magazine c'est le contraste entre les employés plus vieux et Syd qui est si fraîche et si naïve. Ils sont plutôt cyniques dans leur façon d’utiliser le travail de Lucy.
Oui, je crois qu’il était intéressant de voir comment ce style de photos intimistes était utilisé et même exploité. On s’en servait pour vendre des billets de musées et des vêtements - c’était la mode et c’était devenu partie intégrante de la pop culture, alors qu’au départ, il ne faut pas l’oublier, c’était des photos personnelles. Il était intéressant de le montrer et c’est exactement ce qui attire les éditeurs alors que Syd, elle, demeure idéaliste et fidèle à l’art pour l’art.
Parlez-nous des personnages qui gravitent autour de Lucy...
Je voulais que Lucy soit un personnage complexe. Elle parle peu d'elle-même et je pense que je voulais l'entourer de gens qui l'illumineraient. Par exemple, je savais que la question serait : " Comment cette personne fait-elle pour tout endurer ? C'est une junkie, elle ne travaille pas, alors on se demande ce qui arrive. Il était important de bien situer l'histoire et que l’on sache que Lucy vient d'un milieu très fortuné et donc qu'elle a de l'argent. Ainsi Lucy devenait plus crédible et ça aide à comprendre pourquoi elle est en quelque sorte un personnage brisé.
Pour son amante, Greta, je ne sais pas pourquoi, j'avais l'image d'une femme allemande. Dans mes premières versions du scénario elle était beaucoup plus masculine et dure. Comme Lucy vient d'une famille survivante de l'Holocauste (on y fait alllusion dans une conversation entre Lucy et sa mère), j’ai pensé que ce serait plus intéressant si Greta était allemande, créant ainsi un conflit implicite entre la mère et l'amante. Quand j'ai commencé à écrire, j'avais de nombreux amis en Europe et plusieurs avaient vécu à Berlin. Puis tout s'est mis en place : je voulais trouver un moyen de mettre en contraste l'amante et la mère de Lucy et c'est ainsi que ça s'est développé.
Le personnage de Bill Sage est librement inspiré d'un ami à moi - il est le genre de beau gars qui aime s'entourer de lesbiennes et planer.
Mais pour Lucy, pensez-vous que c'est une façon de s'isoler du monde, d'avoir le monde dans son salon ?
Je ne crois pas que Lucy ait délibérément créé cette situation, mais je pense qu'elle l'a permise. Je crois que quand Syd se présente, Lucy réalise qu'elle a vraiment perdu le contrôle de sa vie - elle est désorientée par tout ce qui se passe dans son salon, elle a dépassé tout ça, ce n'est pas satisfaisant pour elle et ça ne lui rapporte plus rien maintenant. D'une certaine façon, c'est Syd qui semble rechercher la relation, mais c'est aussi Lucy parce qu'elle y voit peut-être enfin le moyen de repartir à zéro.
Les scènes de sexe sont très réalistes.
Pour moi les scènes de sexe sont surtout de l'émotion ou la complexité, l'ironie et les contradictions de l'émotion. Aussi, pratiquement aucune des relations sexuelles dans le film n'est achevée - ce sont plutôt des personnes qui travaillent leur intimité. C'est vraiment ce que je voulais faire avec les scènes de sexe et éviter le genre saxophone/montage flou, ce genre de scènes qui sont devenues des clichés dans les films. Le film a un naturalisme auquel j'ai voulu demeurer fidèle.
J'ai aussi voulu utiliser les scènes de sexe dans le film pour montrer comment les drogues ont un impact sur la vie sexuelle des personnages. L'une des premières fois où Syd va à l'appartement de Lucy, elle prend de la drogue avec toute sa bande d'amis - l'atmosphère dans l'appartement est déjà très sexuelle, c'est ce qui rend la drogue encore plus attirante pour Syd. Quand elle rejoint James, elle se sent bien, elle plane, elle a envie de lui. Mais elle découvre qu'elle n'a pas le contrôle de son corps et elle devient nauséeuse presque immédiatement. Chaque fois que Lucy et Greta tentent de faire l'amour, Greta a toujours l’esprit ailleurs et les choses ne vont jamais bien loin. La seule fois dans le film où une relation sexuelle " fonctionne " c'est entre Lucy et Syd, quand elles vont à la campagne, après que Syd ait demandé à Lucy de ne pas prendre de drogue pendant leur voyage.
Le film se termine sur une note discordante. Que souhaitez-vous que les gens ressentent en quittant le film ?
Quelqu'un m'a demandé si j'avais l'impression que Syd avait tué Lucy, qu'elle était complice de sa mort. Quand j’écrivais, je sentais que Syd était, d'une certaine façon, la manifestation, le symbole de cette machine qui était responsable de la chute de Lucy. Syd avait ramené tout cela dans la vie de Lucy. Donc, d'un point de vue métaphorique, je crois que Syd a une part de responsabilité, et je voulais soulever cette question.
Oui, définitivement, et Syd en est consciente lorsqu'elle retourne au bureau.
C'est vrai, elle s'interroge, " Quel effet ai-je eu sur cette personne ? J'ai eu ce que je voulais, mais quel prix a-t-elle payé pour mon avancement ? "