"Ce qui est drôle, dit Minghella, c'est que, pour les Français, j'ai réalisé un remake. Pour moi, j'ai adapté un roman. Plein Soleil, de René Clément, est un classique chez vous, mais ça a peu à voir avec le livre de Patricia Highsmith. Ce n'en est qu'une partie ».
En effet, Le Talentueux Mr, Ripley d'Anthony Minghella est une œuvre propre, qui développe plusieurs thématiques, dont celle de l'homosexualité du héros, simplement suggérée dans le film français. « L'important, pour Ripley, précise Minghella, c'est d'être aimé. Or, pour être aimé, il faut savoir qui l'on est, pour pouvoir l'offrir. Ripley n'en a aucune idée, et ne donne donc rien à aimer. Cette histoire policière est une métaphore sur la quête de soi et parle de l'effroi que procure le sentiment d'être rejeté. Tous autant que nous sommes, que ne ferait-on pour être aimé ? »
Ce Ripley n'a donc rien à voir avec celui incarné par Alain Delon dans Plein Soleil, qui était un criminel froid et calculateur, au physique éclatant et séducteur. Celui de Matt Damon est un jeune homme malingre, terne et lisse, complexé et sûrement vierge, instinctif et en proie à des pulsions incontrôlables.
Pas facile, pour Matt Damon, perçu à Hollywood comme un jeune Don Juan. Il s'est imposé un régime pour atténuer son physique de sportif : « Il fallait que l'on sente, juste en me regardant, mon envie de m'approprier le corps de Dickie, interprété par Jude Law. Que je puisse aussi me glisser dans son apparence quand j'endosse son identité. Jude est plus fin que moi. Il fallait que l'on s'équilibre pour donner l'illusion de la ressemblance. Minghella m'a dit : "Enlève tes bottes et rentre les épaules." Façon de dire que, pour être crédible en Ripley, il me fallait devenir un autre. »
Le résultat, c'est que Matt Damon n'a jamais été meilleur. Souvent, ses interprétations sont d'un seul bloc et se voient limitées par un physique sans mystère. Ici, il est métamorphosé, et l'on perçoit dans sa séduction la part d'inquiétude qui fonde le personnage. « C'était l'idée d'Anthony, explique l'acteur. Le plus grand défi du film, c'est que ce garçon puisse commettre tous ces actes répréhensibles sans que le public le rejette. On continue de s'identifier à ce héros négatif, malgré tout. Pour un film d'aujourd’hui, surtout fait à Hollywood, c'est très original. »
Anthony Minghella tenait à cette relation en miroir avec le spectateur : « Si Ripley est plus humain, tout devient plus dangereux, plus tendu. Si c'est juste un tueur déterminé, tout est manichéen. Moi, je pense que nous pouvons tous être des Ripley. Il est assez ordinaire. Comme lui, on ne croit jamais que l'on peut être capable du pire ; on trouve toujours des excuses à nos mauvaises actions. Et voir évoluer quelqu'un qui nous ressemble, ça, c'est troublant. Ripley, c'est notre mauvaise conscience. » Sourire de Matt Damon : « Je ne sais pas exactement pourquoi il m'a choisi. Peut-être parce que la plupart des gens me perçoivent comme une personne chaleureuse. C'est une sensation qui doit apporter au film, à travers moi, une contradiction et une ambiguïté intéressantes. »
Le réalisateur, lui, parle d'un parfait alter ego : « Quand j'ai rencontré Matt Damon, on a parlé du scénario pendant des heures. Il avait déjà vu tout ce qui pouvait se cacher derrière ce personnage. Tout ce qu'il disait, j'aurais pu le dire. Aujourd'hui encore, il m'enlève les mots de la bouche ! Après, c'est comme lorsque vous rencontrez une fille pour la première fois. Vous vous demandez si, au-delà de l'attirance, vous allez pouvoir vivre avec elle. Un jour de tournage, c'est si intense que ça correspond à une année de vie normale. Avec Matt, il fallait s'imaginer passer l'équivalent de vingt ans ensemble ! Là, on laisse faire l'instinct. Vous choisissez quelqu'un, mais le pourquoi reste mystérieux ; c'est presque romantique... »
Philippe Piazzo