Le physicien, dit Bergson, ne voit les courbes, les orbites et les trajectoires que comme des successions de points fixes. Entre ces points s'en trouvent d'autres, et ceci à l'infini. A ce régime là, dit le philosophe, la physique n'étudie pas le mouvement mais l'immobilité. Avec un air de reproche, Bergson qualifie cette façon d'appréhender le monde de "cinématographique".

Mais si, en effet, le cinéma n'a rien à proposer que vingt-quatre images par seconde, la magie de son illusion n'en permet pas moins à chaque instant fixé de raccrocher la course des heures. Car en dépit de ce qu'il est, le cinéma, comme aucun art avant lui, offre au temps un lieu où se déployer, serpent sacré tantôt se dilatant, tantôt se rétractant. Au cinéma, comme nulle part ailleurs, le temps est chez lui ; avec deux de ses intimes, le mouvement et la durée.

Souvent, le football nous parvient, lui, par les moyens du cinématographe, avec ses ralentis et ses angles de caméra. Pour cela, il lui sera éternellement reconnaissant. Mais son vrai miracle doit peu à la technique. Le miracle du football ne se voit pas, même s'il se constate. Il ne se filme pas, même si nous n'en gardons de trace que visuelle. Admettons que Baudelaire se retrouve coincé dans un bar un soir de match. Quand se manifesteraient à l'écran l'incontestable mouvement, les rapides développements d'une partie de football, il se pourrait que sous ses yeux le temps se segmente une nouvelle fois. Cette fois, ce serait en bien plus que vingt-quatre points par seconde...

Nous sommes en 2006, en quart de finale contre le Brésil. Zidane joue et c'est presque la fin du match et tout ce qu'il fait tient du génie. Pour chacun de ses gestes, tel un physicien, il divise la courbe des secondes en milliers de points, un nombre de points si grand que le temps en lui bientôt se ralentit et se fige. Chaque instant, pour lui, s'étire en paysage sans bornes où sa pensée va et vient, moment exquis et hors de tout, où Adam, seul au monde, visite un Eden jamais foulé. Et pendant que tout bruit autour, que dans les tribunes on chante la Marseillaise, que sur le banc on hurle des ordres de repli et de marquage, Zidane fixe le temps et en profite pour visiter l'espace en pensée. Et pendant que vous lisez ceci, dans une sphère qui n'appartient qu'à lui, Zidane, sans doute, trouve encore de nouveaux points entre les points. Zidane, hors-le-temps, se joue pour toujours de la défense brésilienne, dans la tiédeur de Berlin en juillet.

Ici, que ceux qui ne l'ont jamais vu jouer se consolent, il se passe à peu près la même chose dans Days of The Future Past (X-Men millésimé 2014). Quicksilver, adolescent ultra-rapide, s'y montre capable d'exécuter un nombre remarquable d'actions quand le temps semble arrêté autour de lui. Et si certains ont raté jusqu'à cet épisode, peut-être se souviennent-ils du Spider Man de Sam Raimi, dont l'hypersensibilité confine à la pré-science et qui dispose du monde en magicien.

Ainsi le footballeur ressemble-t-il parfois à l'homme qui dort de Proust. Comme lui, il "tient en cercle autour de lui le fil des heures, l'ordre des années et des mondes." Et comme Rimbaud, il fixe les vertiges, a "seul la clef de cette parade sauvage", devient un opéra fabuleux. La poésie du football tient à ce défi au temps que constitue chaque action, au pouvoir d'un homme (parfois deux, rarement trois) à disposer de l'espace parce que la fuite des secondes a cessé d'être pour lui une donnée contraignante. Si vous aimez les haïkus et les poissons rouges de Matisse, la mousse de carottes jaunes et les films d'Apichatpong Weerasethakul, il se peut que voir dribbler Griezmann, Pogba ou Payet vous apporte un semblable sentiment de plénitude. Parce que grâce à eux s'ouvre parfois une brèche dans le temps où s'engouffre l'éternité.