D’où vous est venue l’idée de ce film ?

Après Le Dernier des fous, j’ai rencontré la productrice Sylvie Pialat, je lui ai parlé de ma passion pour les films de genre, et en particulier les films d’horreur. Elle m’a proposé de faire un film qui s’inscrirait dans la case de programmation de Canal Plus : French Frayeur. Ce programme permet de développer des films à petits budgets et dans un temps de tournage limité. Cela faisait quatre ans que je n’avais pas tourné et l’idée d’écrire et de filmer rapidement me séduisait. C’est dans cette énergie que nous avons monté le projet.

Dernière séance est-il pour autant un film d’horreur ?

Pas à proprement parler, même si avec Frédérique Moreau, la coscénariste, nous avons respecté le contrat de départ en nous basant sur une intrigue volontairement ténue, un certain nombre de codes liés au genre comme la solitude du héros, la tonalité nocturne, le flash-back, le trauma infantile et, bien évidemment, les meurtres à l’arme blanche.

Ce qui nous intéressait c’était de montrer, à travers des figures de répétition (les meurtres, le rituel lié au sanctuaire, les horaires de projections...), jusqu’où un personnage peut vivre dans le déni, en décalage total entre sa représentation sociale et ce qu’il est réellement. C’est de cette contradiction que nous voulions faire naître la tension.

Pour revenir aux codes liés au genre, il m’est arrivé de m’en éloigner dans la mise en scène. Il peut y avoir une certaine complaisance à vouloir représenter la violence frontalement ; j’aime mieux évoquer que montrer. C’est pourquoi je préfère user de figures comme la métaphore ou le hors-champ. Ce qui est violent et choquant pour les uns ne l’est peut-être pas pour les autres, je préfère laisser une distance, une place au spectateur pour qu’il puisse s’y glisser et imaginer ce qu’il désire.

Certains cinéastes vous ont-ils influencés pour aborder le film de genre ?

J’ai certainement été influencé par des cinéastes que j’admire comme Carpenter, Bava, Tourneur, Romero ou Argento... Mais trop penser à eux pendant l’écriture ou le tournage m’aurait paralysé ou poussé à la copie. Quand je fais un film, j’essaye d’être au plus proche de ce que je veux avec les moyens qui me sont accordés.

Au-delà du cinéma de genre, plusieurs réalisateurs sont évoqués dans le film...

Les affiches et les extraits présents dans Dernière Séance proviennent de films réalisés par des cinéastes que j’admire. J’ai conscience qu’une telle programmation est totalement improbable dans une petite salle de province, mais ces citations servent avant tout à apporter des échos, des contrepoints à l’histoire de Sylvain. L’impression apportée par telle séquence citée ou telle affiche montrée me semblait plus importante que de chercher à être réaliste.

Votre film ressemble plus à une fable qu’à un film réaliste ?

On peut avoir ce sentiment dans la mesure où je me concentre sur le parcours de l’assassin sans jamais évoquer une quelconque menace policière ; le spectateur peut, à juste raison, s’étonner qu’un homme tue autant de femmes sans être inquiété par la police ou par le voisinage. C’était notre parti pris avec Frédérique Moreau de ne pas nous soucier de cet aspect réaliste pour être au plus proche de ce que ressent le projectionniste.

Dernière séance pourrait être la projection mentale de Sylvain et n’être, au fond, que son rêve. C’est pour cela que je commence le film par un plan serré de son visage qui observe un contre-champ que l’on ne verra pas.

Dernière séance est-il aussi un hommage au cinéma ?

Je voulais montrer un certain rapport au cinéma, à la place qu’il peut occuper dans une vie. Sylvain vit par procuration à travers les films qu’il projette. Dans une séquence de French Cancan citée dans le film, le prince dit : « Je veux que vous m’offriez de faux souvenirs de ma vie parisienne ». Je pense qu’il en va de même pour un spectateur de cinéma : pendant une heure trente, il vit, souffre, aime à travers d’autres que lui ; il se construit une mémoire sur des choses qu’il n’a pas vécues, qu’il a en partie imaginées. Sylvain va au-delà de cette illusion, jusqu’à confondre tragiquement la fiction et la réalité, le cinéma et la vie.

Peut-on dire que Sylvain est un cinéphile ?

Je n’ai pas voulu en faire un pur cinéphile qui aurait passé sa jeunesse dans les salles de cinéma ou qui collectionnerait compulsivement des milliers de films. Sa connaissance du cinéma passe plutôt par un rapport émotionnel lié à son histoire avec sa mère que par un savoir encyclopédique. Il est attaché de manière fétichiste à certains films comme French Cancan ou Femmes Femmes qui le relient à un passé dont il ne peut se détacher.

Etes-vous un cinéphile ?

Enfant, je fréquentais le cinéma municipal qui ne possédait qu’une seule salle. Je voyais aussi bien L’aile ou la cuisse de Claude Zidi que Rêve de singe de Marco Ferreri. Comme je découvrais le cinéma, tous les films m’émerveillaient. Ce n’est que plus tard, en arrivant à Paris à l’adolescence, que j’ai compris que le cinéma pouvait être considéré comme un art. Je passais mes journées à voir des films au Studio 43, au Daumesnil, et bien sûr dans les cinémas de la rive gauche, mais rarement à la Cinémathèque. C’était un lieu fascinant, mais la descente de l’escalier pour y accéder m’intimidait trop. Je sentais confusément que ce lieu ne m’appartenait pas vraiment et qu’il me faudrait prendre des chemins de traverse.

Les accents funèbres de votre film veulent-ils évoquer la possible mort du cinéma ?

Ce n’était pas mon propos de traiter de la mort ou non du cinéma. Si ce film a des accents funèbres, il le doit principalement à son histoire : la fin d’une salle de cinéma de province et la mort de son projectionniste. Je n’ai pas voulu d’une fin totalement pessimiste. C’est la raison pour laquelle je tenais à ce que le film se termine sur l’image d’un projecteur allumé. Je pense qu’il y aura toujours des gens pour vouloir voir des films ensemble dans une salle. Ce qui a changé, c’est la concentration des salles en un seul lieu et la projection numérique, mais le désir de voir un film sur grand écran restera.

Comme dans vos films précédents, il n’y a pas de musique originale dans Dernière Séance. Cependant, on peut entendre deux chansons françaises : La Complainte de la Butte et Emmène-moi danser ce soir.

Oui, il y a aussi la comptine que Sylvain chante à la petite fille. J’aime beaucoup les chansons qui racontent de petits instants de vie dans lesquels chacun peut se reconnaître. Lorsque Brigitte Sy chante Emmène-moi danser ce soir, c’est sans aucune ironie. a travers cette chanson, et l’interprétation qu’elle en donne, j’espère que nous comprenons plus de choses sur le personnage que ce que nous aurait appris une longue séquence de dialogues. Finalement, il en va des chansons comme des autres éléments du film : ils sont à prendre pour ce qu’ils sont, littéralement.

C’est la troisième fois que vous travaillez avec Pascal Cervo.

Il avait joué dans mes deux précédents longs-métrages. J’avais envie d’aller plus loin dans cette précieuse collaboration en lui offrant l’occasion de montrer toute l’étendue de son talent. Le personnage de Sylvain a donc été écrit pour lui. Sur le tournage, il nous a tous étonné par la générosité, la précision et l’intensité de son jeu. Il a su apporter à Sylvain un mystère et une part d’enfance qui n’étaient pas aussi présents dans le scénario. Il a d’autant plus de mérite que nous n’avions que vingt et un jours de tournage, et donc peu ou pas de place pour les répétitions.