Toi tu as ce talent /
De voir des formes dans les bois de mer /
Des animaux /
Et des béciques à gaz.
Ce sont les premiers vers de "Talent" chanson lumineuse d'Astronomie, album qui fit (un peu) connaître Avec pas d'casque le groupe folk québecois de Stéphane Lafleur. Renseignements pris, un "bécique à gaz" est un vélomoteur. On se dit que le mot est peut-être là pour le plaisir des consonnes.
Stéphane Lafleur sème ainsi les mystères dans ses chansons à grands coups de sonorités pures et d'images puissantes (Conditions idéales / Un ciel de mayonnaise / Un repaire de fusée). Monteur de formation et de métier, l'homme joue aussi des ciseaux pour composer ses textes, découpés-collés façon Bashung ; beaucoup écouté.
Ce qu'il reste à la fin de cet art de la libre association, c'est une mélancolie lumineuse, l'impression d'avoir assisté à une célébration de la nature, d'une amoureuse, de la mélancolie elle-même.
Question films, ça donne un humour pince-sans-rire, des personnages seuls sous des plafonds trop hauts et dont les tentatives pour rentrer en communication avec autrui prennent des détours hilarants. Pour se parler, il faut passer par dessus les raccords, ces autres murs qui séparent les corps comme si les cloisons des chambres d'hôtels ne suffisaient pas. De l'autre, on ne perçoit d'abord que son vacarme à travers la paroi. Derrière, si on parvenait à s'y rendre, un monde s'ouvrirait sans doute, mais mieux vaut parfois ne pas savoir.
Sur Dans la nature jusqu'au cou, on entend Lafleur chanter
C'est bon de voir tes cheveux de Bengale /
D'entendre ta voix qui tremble /
C'est drôle d'avoir la certitude qu'on va dormir ensemble /
Et L'amour passe à travers le linge.
On l'aura compris, ces obstacles que le coeur trouve sur son chemin, fussent-ils de linge, sont la grande préoccupation du chantre cinéaste. La bonne nouvelle, donc, c'est qu'avec un peu d'élan, l'amour les franchit parfois.
Les plans de Lafleur évoquent un Jarmusch des débuts ou certains Kaurismäki (frontalité, hiératisme des personnages, silences, routes, sens du cadre). La grisaille y est quasi-permanente (Tu dors Nicole, a beau être son premier film estival, il est en noir et blanc) et comme le pays est froid, mieux vaut rester à l'intérieur, où l'on s'ennuie en général.
Mais ces temps morts qui caractérisent son cinéma sont toujours l'occasion pour le réalisateur de poser un regard d'étranger sur des objets quotidiens : un paquet de pop corn, un donut, un magnétophone, une pelle mécanique... Autant de symptomes d'on-ne-saura-quoi - car Lafleur n'est pas du genre à asséner ; autant de métaphores en puissances, d'images muettes. Des chansons pour plus tard.
Pierre Crézé
Tu dors, Nicole : à voir au Festival Cinéma du Québec, au Forum des images (Paris), dimanche 23 novembre 2014 à 20h
La 18e édition de l’événement se poursuit jusqu’au 26 novembre inclus. Le festival propose les films attendus de cinéastes reconnus, mais aussi la découverte de « nouveaux regards », films de recherche et documentaires, et une sélection de huit courts métrages parmi les plus remarquables de l’année.
- 1987 de Ricardo Trogi
- Félix et Meira de Maxime Giroux
- Love Project de Carole Laure
- La Petite Reine d’Alexis Durand-Brault
- Qu’est-ce qu’on fait ici ? de Julie Hivon
- Le Règne de la beauté de Denys Arcand
- Rhymes for Young Ghouls de Jeff Barnaby