Depuis votre premier film La Structure du cristal vous semblez vous intéresser particulièrement au milieu universitaire...
Oui et non. Oui parce que c’est vrai que dans plusieurs films le milieu universitaire a été utilisé pour exemplifier les choses que je voulais dire. Mais non, parce que cela est un facteur secondaire : ce n’est pas tellement important que mes protagonistes soient des scientifiques ou non, qu’ils soient des universitaires ou non. Je veux qu’ils posent des problèmes humains qui sont plus universels, qui ne sont pas limités à leur métier, à leur milieu professionnel.
Le film est un art photographique, lié avec une certaine réalité : comme j’écris tous mes scénarios, je suis limité par mon expérience réelle et c’est le milieu scientifique que je connais le mieux. Je trouve aussi que ce milieu est assez important, surtout dans notre culture, dans notre pays où les scientifiques sont souvent des gens plus ouverts, des gens qui ont plus de liberté de pensée, qui prennent plus de responsabilités que les autres dans un sens socialiste.
C’est important parce qu’en occident ce n’est pas un phénomène tellement général. Je sais qu’en Amérique, en Allemagne, on parle souvent des « idiots professionnels », c’est-à-dire des « professionnalistes » en science qui sont concentrés sur quelque chose de très limité, qui sont spécialisés. Chez nous existe toujours cette tradition qui remonte à l’époque de la Renaissance : celui qui s’intéresse à la science, celui qui est universitaire, est obligé de s’intéresser à tout l’univers parce que la science c’est toujours la recherche de la vérité et ceux qui cherchent la vérité sont des gens qui doivent prendre des responsabilités, qui sont obligés d’avoir des horizons plus larges.
En Allemagne ou surtout en Amérique, si je vois un docteur en médecine qui n’a pas lu Dostoïevski, je suis sûr qu’il est un mauvais médecin : je n'ai pas confiance dans la qualité professionnelle de quelqu’un qui connaît très peu le mécanisme de la vie, qui connaît seulement mes organes et mon corps.
Pour revenir à votre film, c’est finalement un duel entre deux personnages. Et pour le spectateur, au début le jeune assistant apparaît comme le personnage sympathique, le personnage auquel on voudrait s’identifier. Et puis on s’aperçoit, je crois, qu’on s’est trompé. Alors, quel est votre rapport à vous avec Jakub et avec Jaroslav ?
Je compte toujours sur ce jeune homme, même si, soumis à un examen très dur, il n’a pas passé cet examen très bien. Il est perdu un peu dans ce processus auquel il est exposé par son collègue provocateur qui fabrique des pièges contre lui. Alors je suis déçu moi-même de ce que son comportement ne soit ni héroïque, ni fascinant, de ce qu’il ait accepté certains compromis et fait certaines bêtises : il a fait des choses stupides.
Mais d’un autre côté, c’est la seule manière de montrer notre drame, le drame dans lequel notre intelligence se trouve jetée quand elle est affrontée à des jugements moraux. L’observation que je voudrais accentuer c'est que dans nos attitudes vis-à-vis des problèmes moraux le côté intellectuel maintenant est très important, c’est-à-dire qu’une compréhension personnelle, une évaluation personnelle de la situation donne une chance d’agir d’une manière honnête — mais seulement si nous sommes lucides. Sinon on reste candide. Mais ce sont des extrêmes. Mon protagoniste est pris par un piège de son intelligence : s’il agit mal c’est parce qu’il est confondu. Et c’est un drame que je sens très fortement : c'est-à-dire qu’on est confondu, qu’on ne sait pas avec sûreté comment évaluer la situation, comment évaluer les problèmes, comment adapter les principes avec lesquels nous sommes d’accord à la situation réelle, telle qu’elle existe, qui est tellement complexe que si nous comprenons les conséquences de notre choix nous sommes un peu perdus, nous ne savons pas vraiment ce qu’il faut faire. Et pour analyser ce drame, pour le montrer, pour l’annoncer, j’ai créé mon protagoniste qui est tellement faible, qui est tellement confondu.
C’est un velléitaire, aucune de ses intentions n'est réalisée, et Jakub lui dit un moment qu'il n’a que des demi-volontés...
Oui, c’est aussi un piège. Parce que l’extrémisme n’est pas une solution non plus. Mais c’est un examen où plusieurs pièges sont construits. Et à la fin du film il doit comprendre une seule chose : c’est que sans principes très clairs et sans tension profonde au cœur on ne peut pas survivre ; c’est-à-dire que les petits compromis n’aident pas pour une solution. Il a essayé de se glisser à travers la vie par les petits compromis que nous acceptons chaque jour ; et, à la fin, ce que je voulais dire c’est que cette solution n’existe pas, c’est une illusion, ça peut provoquer seulement une auto-destruction. Et de même l’acceptation du mal qu’a choisi l’autre.
On le sent très piégé à la fin, Jakub, quand il dit qu’il aurait mieux valu que l’autre le tue.
Oui, c’est la moralité que j'ai mise à la fin. Je suis convaincu que j’ai raison quand je dis qu’on ne peut pas vivre dans ces compromis. On peut survivre sans doute, mais on n’est pas heureux, c’est une illusion. Quelqu’un qui est tellement lucide et intelligent, même s’il est tellement faible, même s’il est tellement mauvais profondément, quand même, il ne peut pas être heureux, il est profondément malheureux. Cela, c’est peut-être un côté dostoïevskien que j’ai essayé d’introduire ; c’est à cause de cela que j’ai cité Dostoïevsky à moitié de l’histoire. A mon avis, c’est un personnage tragique.
Mais, d’un côté, il est attirant par la lucidité dans son cynisme.
II est plus lucide que l’autre. Mais quand même d’une lucidité fausse. Son intellect est tellement pourri, tellement vendu qua la fin il peut se détruire lui-même.
Je le vois plutôt comme une victime.
Il est victime de sa jeunesse ; et cela je l’ai dit dans le film. Il est victime de l’époque, de l’époque des années 50, qui a pourri beaucoup d’idéalistes : c’est l’époque stalinienne (...) Mais je pense que la génération qui a survécu au Maccartysme en Amérique pourrait avoir une expérience semblable, dans certains milieux au moins.
Il y a aussi dans le film une troisième génération : les étudiants me paraissent traités par vous d’une manière très dure.
Oui, mais cela c’est parce qu’ils me servent pour mieux exposer la situation. J’avais besoin de les traiter comme cela pour former une situation et pour isoler mon protagoniste. Il fallait des étudiants ni organisés, ni intelligents avec lesquels il ne pouvait pas faire une alliance. C'est la situation d’un homme seul qui ne peut compter ni sur le pouvoir qui le contrôle, ni sur les gens qu'il contrôle lui-même. Je ne fais pas le portrait des jeunes. Je suis sûr que notre jeunesse n’est pas telle que je l’ai montrée dans le film. Mais ils sont traités d’une manière dure et j’espère qu’ils vont réagir. En vérité, depuis que le film circule en Pologne, j’ai rencontré plusieurs étudiants qui ont essayé de me convaincre qu’ils ne sont pas comme ça. Je m’occupe très peu des étudiants dans le film. J’utilise leur présence. Mais je n’expose pas vraiment l’image riche et pleine de leur situation.
Propos recueillis par Jean Delmas et Ginette Gervais (Paris, nov. 77), parus dans la revue Jeune cinéma, n°108