Le road-movie est-il un genre qui vous inspire ?
J’ai été influencé par plusieurs road-movies des années 70, comme L’Epouvantail de Jerry Schatzberg et Cinq pièces faciles de Bob Rafelson. Dans un tout autre genre, La Vie rêvée des anges d’Erick Zonca a nourri Avé : on y trouve le même type de personnages «borderline» qui traversent des rites de passage fondateurs et doivent affronter des événements qui les dépassent.
Avé est d'ailleurs un récit initiatique.
J’adore voyager et je mène une vie de nomade, en me partageant entre New York, la Bulgarie, l’Europe et l’Afrique du Nord… Pour moi, le voyage et la route ont toujours été très libérateurs. Je voulais donc que les deux protagonistes du film soient dans une posture similaire : ils sont sur la route et obligés d’affronter des événements dramatiques dont ils ne perçoivent pas totalement l’importance. Ils ne peuvent qu’encaisser ce qu’ils vivent sur le plan émotionnel, sans pouvoir réfléchir rationnellement à ce qui est en train de leur arriver.
Ils doivent aussi affronter la mort pour la première fois, et font l’expérience d’un amour qu’ils n’ont jamais connu auparavant.
Les deux personnages principaux son des déracinés, chacun à sa manière. C'est quelque chose d'important pour vous ?
Ce sont deux aliénés. Kamen se lance seul sur la route et ne fait part de sa peine à personne. C’est un solitaire qui vit enfermé dans son monde. Quant à Avé, elle invente des mondes imaginaires dont elle fait partie. Aucun des deux n’est bien intégré à la société ou parmi les siens.
Il y a une lueur d’espoir : dans cet environnement très sombre, l’amour semble pouvoir se frayer un chemin et atteindre les personnages.
Vers la fin du film, les deux protagonistes ont perdu un être cher, mais ils se sont trouvés – même s’ils étaient appelés à ne plus jamais se revoir. J’imagine que Kamen gardera en lui le souvenir d’Avé jusqu’à la fin de ses jours, tout comme la jeune fille que j’ai connue brièvement quand j’étais ado ne m’a jamais quitté. Leur relation n’est pas sexuelle – il s’agit d’un amour pur qui bouleverse leur regard sur la vie et qui les aide à mieux l’appréhender. C’est pour cela que je voulais que la scène d’amour soit d’une grande sobriété et que ce soit le seul moment où les protagonistes ne se cachent rien et font un pas vers l’autre.
Comment avez-vous repéré Anjela Nedyalkova ?
Je l’avais vue dans un film où elle avait un petit rôle. Je lui ai fixé rendez-vous parce que je pensais d’abord à elle pour un personnage secondaire – l’une des toxicos – et comme elle me plaisait beaucoup, je l’ai rappelée pour lui confier le rôle principal, mais elle n’est pas venue au rendez-vous. J’avais déjà passé six ou sept mois à chercher une comédienne pour le rôle d’Avé, et j’avais sélectionné quatre filles à qui j’avais fait répéter toutes les scènes un nombre incalculable de fois, mais je n’étais pas totalement satisfait : j’avais l’impression que quelque chose ne sonnait pas juste. J’ai donc demandé au directeur casting de partir à la recherche d’Anjela, sachant qu’elle était étudiante dans une école d’arts plastiques. Mais on lui a expliqué qu’elle manquait systématiquement les cours et que personne ne savait où elle était. Quelques jours plus tard, on l’a trouvée dans un café. On a alors fixé un nouveau rendez-vous, mais elle nous a de nouveau posé un lapin ! Finalement, alors qu’on était en repérages dans l’école d’art pour une scène, j’ai vu Anjela. Elle m’a dit qu’il était arrivé quelque chose de terrible à sa mère la veille et qu’elle n’avait donc pas pu venir à l’audition. Je n’ai jamais su si elle m’a dit la vérité ou pas. Autour de moi, tout le monde me répétait que j’étais totalement fou de choisir une actrice, dix jours avant le début du tournage, qui n’avait presque jamais joué ! Mais j’ai cru en elle, et j’ai tenu bon.
Pensiez-vous d'entrée de jeu que l'alchimie prendrait entre Anjela et Ovanes Torosyan qui campe Kamen ?
J’ai rencontré Ovanes dans les couloirs de l’Ecole Nationale de Cinéma où il suivait des études d’art dramatique. Il y a chez Ovanes une sombre mélancolie qui me plaît et que je voulais utiliser dans le film. Pour moi, il était essentiel que l’alchimie se produise entre les deux acteurs principaux. J’avais besoin de leur fragilité.
Comment les avez-vous dirigés ?
Je voulais qu’ils soient spontanés, naturels, et je ne souhaitais pas qu’ils s’encombrent l’esprit en pensant à l’intrigue ou à l’enchaînement des événements. Parfois, Ovanes était frustré par ma direction d’acteur, mais cette frustration est venue nourrir le personnage qu’il interprétait.
Comment avez-vous travaillé l'image ?
J’ai travaillé en étroite collaboration avec mon chef-opérateur. Il était capital que le style du film soit le plus réaliste possible et que les images soient simples et poétiques : le spectateur doit pouvoir se concentrer sur l’action et les émotions, sans se laisser distraire par des mouvements d’appareil inutiles. J’ai donc essayé de tourner en plans-séquences autant que possible.
Comme je suis aussi plasticien, l’aspect visuel du film est très important à mes yeux. A l’étalonnage, j’ai voulu travailler des tonalités sobres et chaudes et légèrement désaturées. Au fur et à mesure qu’avance le film, je souhaitais que la palette passe de couleurs légèrement froides à des tons plus chauds. Cette progression est très subtile, mais capitale pour moi.
Il y a aussi des moments très drôles.
Il était fondamental que dans cette histoire très sombre, l’humour trouve aussi sa place. Je trouve la scène avec la famille en deuil assez drôle en raison des commentaires absurdes qu’on y entend : les membres de la famille se demandent si le défunt obtiendra son diplôme à titre posthume ! Par ailleurs, Avé, qui couche dans la chambre du garçon disparu, y écoute de la musique et y fume – comme si elle se retrouvait dans la loge d’un comédien après un spectacle. Elle croit visiblement qu’elle peut jouer un rôle sans être affectée, comme si elle était sur scène. Et pourtant, deux séquences plus tard, on comprend qu’elle a été profondément marquée par la douleur de la famille, qu’elle rapproche de ce qui pourrait bien arriver à son frère.