De film en film, votre mise en scène paraît de plus en plus dépouillée. Abstraite. Avec de moins en moins de repères.

Kiyoshi Kurosawa : Il y a, je croîs, deux sortes de réalisateurs. Celui qui se dirige droit vers son sujet, et celui qui va de droite et de gauche et arrive par hasard. Je suis de la deuxième catégorie. Jusqu'ici, fai accepté les commandes et j'ai travaillé dans les genres - films de yakuzas, érotiques... - que m’imposait la production. Mes trois derniers films sont libérés de cette contrainte. C’est sûrement pour cela que vous ressentez cette abstraction.

Jusqu’où peut-on aller ainsi ?

C’est une question que je me pose depuis toujours. Quels sont les repères du spectateur ? A quel moment comprend-il ? Pourquoi il ne comprend pas ? Parfois, les certitudes des spectateurs et les miennes ne sont pas les mêmes. Par exemple, le public me dit qu à la fin de Cure, rien n’est résolu. A mon avis, quand l’inspecteur tue le criminel, cest la conclusion de l’histoire, même si j’ai envie de dire qu’il y a un état psychologique qui se transmet du criminel au policier.

Vous êtes d’accord : la maladie n’est jamais guérie ?

Oui, mais c’est d’abord un film de genre, et la règle du jeu est de tuer le criminel.C’est une fin typique.Je crois que les spectateurs oublient cela : C est un film de genre. Et je n’ai pas voulu casser la règle. J’ai seulement cherché comment la diversifier pour l’enrichir. License to Live est un film qui échappe à cela. Il n'a de comptes à rendre à personne.

Ce qui relie vos nombreux films de commande et les derniers, très personnels, c’est ce sentiment commun de la peur.

Cest vrai, la peur m’intéresse. J’ai toujours envie d’inclure cette sensation dans n’importe quelle histoire.

Pourquoi ?

Ce que j'ai envie de filmer, ce sont des moments où mon personnage arrive à un point de bascule dans sa vie. Quand toutes ses valeurs se transforment. Après cette expérience, il ne peut plus revenir en arrière. L'energie d’un tel récit peut trouver sa force dans un sentiment de peur.

La peur est une dynamique ?

Oui, mais l’important pour moi est que la transformation du personnage soit totale. Il a connu quelque chose d’inimaginable et ne peut plus vivre comme avant. Quand un monstre comme Godzila surgit et détruit tout, on a peur, bien sûr, mais on peut détruire Godzila et tout reconstruire. Ce n est finalement pas une peur énorme.

La plus grande peur, ce serait de ne plus rien savoir ? Comme le personnage de License to Live, qui est resté dix ans dans le coma et se réveille sans plus rien reconnaître ?

Probablement. On ne rattrape pas le temps. Pour lui, ces dix ans représentent à la fois beaucoup et rien du tout. Le passé et le présent se superposent. Il y a une faille qu’il ne peut combler. Par rapport à son entourage, il ressent l'écoulement du temps de façon complètement différente, et c'est pour lui une source de peur.

Est-ce cette perception différente du héros qui a dicté le rythme du film  ? Une sorte rythme suspendu...

Beaucoup de films me semblent obéir à un rythme confortable. De mon côte, je recherche avant tout à faire durer un plan de façon à ce qu'il reflète l’intensité d’un événement ou de la réalité telle que je la ressens personnellement. Cela n’a plus rien à voir avec une sorte de grammaire officielle du cinéma. Ce qui peut paraître anormal à beaucoup de spectateurs. il y a le rythme, et le cadre. J’ai toujours en tête que mon cadre ne rend visible qu’une partie au monde et qu'il suggère, parfois à mon insu, bien au-delà. C’est pour moi la puissance unique du cinéma d’avoir cette capacité. Quand on cadre une rue de Tokyo, on peut aussi capter Paris, la France et, par extension, un peu du monde entier : ce qu’il y a hors du cadre est illimité. Le cadre est une porte d’entrée. C’est pourquoi je ne me vois pas du tout tourner en studio. Ce serait fermer la porte. J’ai besoin que le monde entre dans mes images. Si le cinéma pose les limites d’un cadre, c’est pour mieux en suggérer toutes les lignes de fuite.

Propos recueillis par Philippe Piazzo