Comment vous est venue l’idée de raconter cette histoire et pourquoi il vous a paru important de parler de ce thème ?
Jose Mari : C’est Jon qui avait le point de départ et qui a écrit la première version du scénario. Je suis intervenu plus tard dans le processus d’écriture. Comme nous avons l’habitude de travailler ensemble, un thème, qui au premier abord semble personnel, devient très rapidement collectif. Selon Jon, le point de départ vient de la rencontre entre deux idées qu’il avait dans la tête. D’un côté, il y avait l’expérience vécue par deux de ses amies. Une expérience assez semblable à celle racontée dans le film. D’un autre côté, il y avait le désir de faire un film avec dans les rôles principaux, des personnes âgées. L’histoire de 80 jours est née principalement de l’association de ces deux motivations.
Ce n‘était pas trop risqué de raconter ce genre d’histoire dans un premier long métrage ? Vous avez eu du mal à trouver le financement ?
Jon : 80 jours est le résultat d’une coproduction entre ETB (la télévision publique basque), Irusoin et Moriarti. Moriarti est la société de production que José Mari et moi-même avons fondée avec quatre autres amis (Aitor Arregi, Asier Acha, Xabi Berzosa et Jorge Gil Munarriz) il y a pratiquement 10 ans. Logiquement, nous n’avons pas eu de mal à convaincre nos amis de produire notre film. Nous avions déjà collaboré avec Irusoin et après avoir lu le traitement, ils ont trouvé l’histoire intéressante. Nous avons travaillé ensemble pour étoffer le projet et ETB (la télévision publique basque) a alors décidé de faire partie de l’aventure. Grâce à ETB, on pouvait financer une bonne partie du projet.
Même si, a priori, le projet semblait difficile à financer, finalement, ce fut beaucoup plus simple que nous ne l’avions imaginé. Nous avons eu beaucoup de chance.
José Mari : C’est vrai qu’au début, nous sentions une certaine pudeur à parler d’une réalité qui nous était étrangère (pour l’instant nous sommes loin de ressembler à deux dames de 70 ans). Mais ensuite, on s’est dit que, justement, le travail du réalisateur consiste à entrer dans une réalité qui lui est étrangère et à donner une vision de cette réalité.
Comment avez-vous trouvé les actrices pour ces personnages ? J’imagine qu’il n’a pas été facile de trouver des actrices de cet âge avec un bagage cinématographique suffisant qui acceptent d’interpréter des femmes avec ce type de relation. Qu’ont-elles pensé du scénario à la lecture ?
José Mari : Au pays basque, il n’y a pas beaucoup d’acteurs de plus de 60 ans qui sachent jouer en basque. Avant l’arrivée de la démocratie et la création de la télévision publique basque, il existait très peu de théâtre en basque et encore moins de propositions audiovisuelles en basque. Ce qui réduisait d’autant plus le panel pour les rôles principaux surtout si nous nous contentions des acteurs professionnels. C’est pourquoi nous avons décidé de chercher de nouveaux visages.
Certaines actrices plus expérimentées auraient pu incarner Axun et Maite. Mais pour nous, l’expérience n’était pas un critère fondamental. Nous cherchions surtout que le "feeling" passe entre les deux actrices et que physiquement, elles puissent s’adapter aux personnages.
Jon : Nous avons d’abord trouvé Itziar Aizpurun qui interprète Axun dans le film. On lui a fait passer un casting et elle nous a fascinés. Nous avons mis plus de temps à trouver l’actrice qui interprète Maite. Nous étions sur le point de terminer la distribution quand Mariansun Pagoaga est apparue dans un casting ouvert aux acteurs non-professionnels. En la voyant, nous avons rapidement décidé qu’elle était notre Maite. Malgré son manque d’expérience, elle est parvenue à faire un travail exceptionnel.
Comment avez-vous travaillé avec les actrices ? Avez-vous beaucoup répété avant le tournage ?
José Mari : Nous avons beaucoup répété. Surtout avec Itziar Aizpuru et Mariansu Pagoaga (Axun et Maite). Nous étions conscients que le succès dépendait en grande partie du travail des acteurs. Tout d’abord, nous avons adapté les dialogues à leur façon de parler. Ce travail nous a permis de parler des personnages et d’approfondir leur psychologie. Ensuite nous avons répété toutes les séquences du film dans l’ordre chronologique. Je ne me souviens plus du nombre de séances de travail mais il y en a eu beaucoup. C’était notre priorité.
Comment avez-vous trouvé le mari ? Cet acteur est parfait dans ce rôle d’homme qui a du mal à exprimer ses sentiments et à communiquer. Comment s’est déroulé le travail avec lui ?
Jon : Nous connaissions déjà Ramón Argoitia, le mari de Axun dans le film, grâce à ses rôles dans diverses séries de la télévision basque et après l’avoir rencontré, nous avons immédiatement décidé qu’il était l’acteur idéal pour ce rôle. Il ne ressemble en rien au personnage qu’il interprète mais il nous a avoué qu’il connaissait des personnes dans son entourage qui ressemblaient parfaitement à ce type de caractère et qu’il comprenait, par conséquent, ce que nous voulions raconter. Et son travail en est la preuve.
Argoitia est un acteur exigeant. Il demande beaucoup au réalisateur mais en contre partie, il donne également beaucoup au film. Nous nous sommes très bien entendus et nous sommes ravis de son travail. C’est un travail essentiel dans le film.
La chance de ce film, c’est d’avoir pu compter sur tous ces acteurs.
Le fait de tourner le film en langue basque a-t-il constitué pour vous un défi pour monter le financement, pour trouver des acteurs qui travaillent en langue basque et ensuite réussir à distribuer le film ?
Jon : L’idée de départ était de faire un film bilingue, en basque et espagnol, parce que nous voulions faire un film qui soit au plus proche de notre réalité. Nous vivons avec deux langues et nous pensions que nos personnages partageaient également cette dualité. Mais ce ne fut pas possible. Les films en plusieurs langues rencontrent des problèmes d’exploitation, surtout à la télévision et la production nous a demandé de tourner en une seule langue.
De plus, la télévision basque était intéressée par le projet surtout s’il se tournait en basque. D’un autre côté, il nous paraissait quelque peu invraisemblable que deux personnes âgées parlent espagnol entre elles, dans le contexte rural que nous avons choisi pour le film. Or, le plus important pour nous, c’était que le film paraisse crédible. Que tout y paraisse naturel. Ce point était essentiel pour nous.
À chaque instant, nous nous sommes préoccupés de faire en sorte que l’on puisse s’identifier aux personnages, que les gens puissent se dirent en les voyant : "Moi, je connais quelqu’un qui ressemble à Axun, Maite ou Juan Mari." Pas parce qu’ils auraient connu ce même genre d’expérience, mais parce qu’ils correspondent à des profils parfaitement reconnaissables. Et dans ce cas précis, la langue y est pour quelque chose. Si l’emploi de l’espagnol ne semble pas crédible dans ce contexte, alors il vaut mieux éviter de l’utiliser.
Le personnage de la fille qui vit à Los Angeles et qui renferme toute cette rancoeur vis à vis de son ex-mari est très intéressant également. Comment et à quel moment est-elle apparue dans l’écriture du scénario ?
José Mari : Le personnage de Josune fait partie du scénario depuis le début. C’est à cause de ce personnage qu’Axun commence à aller à l’hôpital et rencontre Maite. Mais en plus de servir de prétexte pour provoquer cette rencontre, c’est aussi un personnage complexe pétri de contradictions. Josune vit son propre drame en off. Il n’apparait dans le film qu’à travers quelques détails. On se rend compte que derrière cette attitude séche, il existe tout un monde.
C’est un personnage qui vit avec un sentiment d’échec exarcerbé. Nous comprenons que son ex-mari lui à a fait vivre des moments très durs. C’est sûrement la raison pour laquelle elle est partie vivre si loin. En la décrivant ainsi par petites touches, nous parvenons aussi à mieux décrire les traits de caractère d’Axun. Le fait qu’elle décide de rendre visite à son ex-gendre malgré l’interdiction de Josune, nous raconte son entêtement et son sens de la responsabilité.
On voulait également montrer une routine téléphonique entre la mère et la fille. On pourrait dire que Josune a besoin du soutien de sa mère, elle a besoin d’écouter sa voix au téléphone même si rapidement, elle l’énerve. Il existe entre elles une relation qui dépasse le simple fait de s’entendre ou pas. Elles ont besoin l’une de l’autre, elles se soutiennent, même si la manière qu’elles ont de se parler (surtout Josune vis-à-vis sa mère) semble dire tout le contraire. Elles passent, avec une singulière facilité, d’une série de reproches à un commentaire d’un fait quotidien sans grande importance. Nous pensons que cela arrive dans beaucoup de familles.
Avez-vous vu des films qui évoqueraient ce sujet et avez-vous essayé de comprendre comment ils avaient été développés ?
Jon : En écrivant le scénario, nous avons vu quelques films qui traitaient de l’amour entre deux femmes. Mais nos références étaient plutôt des films qui traitaient de l’infidélité. Sans tenir compte du penchant sexuel des protagonistes.
Les titres des films qui nous ont le plus influencés au moment de l’écriture du film, étaient Brève rencontre (David Lean, 1945) et Sur la route de Madison (Clint Eastwood, 1995). Et dans une certaine mesure aussi Falling in love, le remake de Brève rencontre dirigé par Ulu Grosbard en 1984.
Etant donné que vous étiez deux à réaliser, comment avez-vous travaillé ? Comment avez-vous écrit le scénario ? Et lors du tournage, aviez-vous chacun votre fonction ou bien échangiez- vous vos postes selon les séquences ?
Jon : J’ai écrit la première version du scénario en 2007. José Mari est entré dans le projet à partir de la deuxième version, un an plus tard. L’écriture du scénario fut longue et nous n’avons terminé la dernière version que quelques jours avant le tournage en mai 2009. D’ailleurs, quelques parties du scénario furent réécrites durant le tournage. On n’a pas écrit ensemble.
Moi, j’écrivais une version, José Mari la lisait et écrivait, à partir de ma version, une autre version. Ensuite, je réécrivais à partir de ce qu’il avait écrit et ainsi de suite jusqu’à la fin. Mais avant chaque version, chacun donnait son opinion sur ce qui pouvait être amélioré dans le scénario.
En ce qui concerne le tournage, nous avons décidé de nous partager les tâches. Moi, je me chargeais de diriger l’équipe technique et José Mari, les acteurs. Nous nous y sommes préparés et nous pensions qu’il n’y aurait pas de problèmes de compréhension. Chacun de nous, intervenait dans le travail de l’autre et nous nous sommes beaucoup disputés. Énormément. On prenait les décisions ensemble mais si on s’apercevait que nous ne nous mettions pas d’accord sur un point précis, celui qui, en principe, s’occupait de cette tâche l’emportait.
Comment fut accueilli le film dans le pays basque puis ensuite en Espagne ?
Jose Mari : le film a très bien été reçu. Le bouche à oreilles a très bien fonctionné au Pays Basque et malgré une sortie discrète, le film s’est maintenu en salle durant 8 semaines. En Espagne, le film a eu une sortie commerciale à Madrid et à Barcelone et l’accueil fut très satisfaisant. De plus, le film a été montré dans de nombreux festivals.
Quels festivals ont sélectionné le film et quel a été l’accueil du public en dehors de l’Espagne ?
Nous sommes ravis de l’accueil que le film a eu dans le circuit festivalier. La première internationale a eu lieu à Karlovy Vary et ensuite, le film a participé à une centaine de festivals à travers le monde entier. De plus, il a été primé 28 fois.
Nous sommes vraiment surpris de la trajectoire internationale du film parce qu’au moment où nous l’avons tourné, nous avions peur que l’histoire soit trop locale. Mais apparemment, nous nous sommes trompés.
Quels sont vos projets respectifs et avez-vous l’intention de retravailler ensemble ?
Jon : Nous avons toujours travaillé de manière atypique. Cela fait dix ans que nous travaillons ensemble, même si c’était la première fois que nous dirigions un film ensemble (et en plus, notre premier long). Quand je dirigeais, Jon était, en général, mon producteur. Quand c’était lui qui dirigeait, j’étais son assitant à la réalisation ou son producteur. La société de production Moriarti nous appartient et on aime travailler en équipe.
Jose Mari : Nous produisons en ce moment même un documentaire intitulé La méthode Arrieta dirigé par notre ami, Jorge Gil Munarriz. Nous espérons pouvoir le sortir à l’automne 2012.