Durant nos recherches pour le film Alias María, nous avons réalisé une série d’entretiens avec des femmes qui avaient rejoint la guérilla enfants. La plupart d’entre elles sont tombées enceintes et ont subi un avortement, car la loi de la guérilla oblige les femmes à avorter, elles doivent être entièrement dévouées à la cause.

La majorité des jeunes de ces groupes armés ne sont pas enrôlés de force mais y entrent volontairement. Le problème n’est pas uniquement la guerre, mais aussi la fascination qu’elle exerce.

C’est ainsi que nous avons décidé de créer l’association « Más Niños Menos Alias ». Ce projet a pour but d’aider les jeunes filles et les jeunes garçons susceptibles de s’engager dans toute forme de violence. Nous essayons de les aider à réfléchir à leurs comportements. Avec des outils pédagogiques scéniques et audiovisuels, nous les incitons à s’inventer un personnage ou une image et ainsi à revisiter leur propre histoire.

C’est à l’occasion de ces ateliers d’art scénique que nous avons commencé le casting d’Alias María. Nous avons rencontré mille huit cent jeunes des plaines de l’Est colombien, une zone fortement touchée par le conflit armé. À la suite de ces entrevues, quatre cent ont été sélectionnés pour suivre un atelier théâtral plus spécifique, et vingt ont été retenus pour le développement des personnages d’Alias María. Au final cinq sont dans le film, les trois rôles principaux, Karen Torres, Erik Ruiz, Anderson Gómez et deux personnages secondaires, Deivis Sánchez et Neiver Agudelo.

Nous nous sommes inspirés du récit de ces adolescents ou jeunes adultes qui ont vécu au plus près la guerre, la vie dans la jungle et la loi de la guérilla. Souvent leur histoire dépasse la fiction.

Durant le tournage du film, nous avons réalisé qu’il était indispensable de réitérer cette expérience. C’est un sujet tellement vaste et complexe que nous avons décidé de l’étendre à de nouvelles zones à forte violence, en adaptant le schéma des ateliers aux besoins de chaque région. Nous souhaitions ainsi d’une part pousser les jeunes à réinventer leur propre histoire, et d’autre part, leur apprendre les métiers du cinéma afin de leur donner de réels outils pour leur avenir.

Après Alias María, nous avons mené ces ateliers au sein d’une maison correctionnelle pour mineurs à Medellín avec des adolescents qui purgeaient des peines notamment pour homicide, vol aggravé ou extorsion. Après leur avoir montré le film, nous leur avons proposé d’en imaginer la suite : que va-t-il arriver à Maria ? Quel destin s’offre à elle ? Nous souhaitions ainsi générer une profonde réflexion sur la liberté et la manière d’affronter le monde autrement que par la violence. Une fois les ateliers d’écriture achevés, nous avons filmé cette suite et à notre grande surprise, l’imagination de ces jeunes était beaucoup plus optimiste que la nôtre. Cet exercice fut ainsi un apprentissage réciproque et très révélateur.

Ensuite, d’autres ateliers ont été menés à Granada Meta, une région très pauvre dans laquelle les habitants furent tour à tour acteurs et victimes de cette guerre. Nous étions curieux d’entendre les histoires de ces personnes et dans chacune d’entre elle se lisait l’horreur de la guerre. Cette région, connue pour ses croyances, avait complètement transformé ses mythes : les lieux de spiritualité étaient devenus des lieux de massacres maculés par cette guerre dévastatrice. Durant la réalisation des trois courts métrages, les jeunes furent des réalisateurs, cameraman, producteurs et directeurs artistiques merveilleux. Un mois plus tard nous sommes revenus avec le film monté. Leur joie durant le visionnage était incroyable. Puis les jeunes furent invités et présentés au public à Villavicencio durant la première du film, ce fut un moment très important dans leur vie.

Nous avons également réalisé un documentaire : Nom de guerre : Alias Yineth dans lequel Yineth construit son histoire et les multiples transformations qui se produisent entre la période de guerre et le processus de paix. Nous découvrons les différentes facettes de ce personnage qui se réinvente au fil des années.

Tout le processus de ces ateliers s’est accompagné d’une campagne intitulée « Plus d’enfants, moins d’Alias » (Mas Ninos Menos Alias). Cette campagne a pour but d’inviter les gens à réfléchir sur ce qui se passe avec les enfants dans les conflits armés. Dans l’une des vidéos de cette campagne, nous interrogeons des enfants sur le lexique de la guerre et montrons ainsi l’absurdité de remplir ce rôle à leur âge.

Federico Durán (producteur) et José Luis Rugeles (réalisateur)