Qu’est-ce qui vous a intéressé dans le projet de Boy A ?
John Crowley : Dès que j’ai lu le scénario que Mark O’Rowe avait tiré du livre de Jonathan Trigell (Jeux d’enfants), j’ai eu envie de faire ce film. L’histoire était à la fois captivante et profondément émouvante. Mais ce qui m’a surtout frappé, c’est qu’il s’agit d’un hymne à la vie, malgré un contexte extrêmement sombre. J’ai eu le sentiment que le scénariste avait abordé un sujet des plus délicats en l’inscrivant dans une sorte de récit initiatique. Jack était un beau personnage, très bien écrit, et particulièrement attachant. On a vraiment envie que la vie lui offre une seconde chance.
Le livre de Trigell s’inspire-t-il d’événements réels ?
D’après ce que je sais, le personnage de Jack s’inspire d’un ami de l’écrivain. Cet homme avait été placé dans un centre de détention pour mineurs – pour un délit et non pour un crime de sang – et avait dû se battre pour se réinsérer à sa libération. C’est comme cela que Jonathan Trigell a eu l’idée d’en faire un livre. Mais en Angleterre, il est difficile de ne pas penser à l’affaire Bulger : deux garçons de 10 ans avaient assassiné un enfant de 2 ans, puis avaient été relâchés et avaient changé d’identité. Autant dire que la tempête médiatique a été terrible. Ceci dit, j’ai travaillé sur Boy A comme une œuvre de fiction et j’ai bien pris garde à ne pas me référer à cette affaire de manière explicite.
Pourquoi avez-vous ponctué le film de flash-backs ?
Les flash-backs étaient présents dans le livre et dans le scénario. Nous nous sommes dit que c’était un dispositif efficace qui nous permettait de raconter l’histoire de Jack aujourd’hui tout en évoquant simultanément les événements du passé qui ont abouti au meurtre. En effet, grâce aux flash-backs, le spectateur découvre peu à peu pourquoi Jack a été emprisonné. Et là, il doit décider : la personne avec laquelle il a passé une heure et demie à sympathiser est-elle coupable ou non coupable ?
Pour vous, qu’est-ce qui est au cœur du film ?
Boy A parle d’identité et de la manière dont un individu retrouve sa place dans le monde. Qui est Jack/Eric ? Ce qui m’a plu dans la dramaturgie du scénario, c’est qu’il soulève des questions difficiles sans jamais livrer de réponses toutes faites : il vous renvoie à vos propres préjugés et les remet en question. Certains spectateurs pourront être dérangés à cause de cela, mais le film les forcera quand même à regarder des choses qu’ils n’ont pas envie de voir. C’est ce qui m’a poussé à tourner Boy A : je ne savais pas moi-même ce que je ressentirais si soudain on me disait que quelqu’un avec qui je travaille, que je connais très bien – ou que je pense très bien connaître – n’est pas la personne qu’elle prétend être…
Vous dénoncez la presse à scandale en quête de sensationnalisme…
Lorsque je filme un gros titre sur un tabloïd – « L’incarnation du Mal à l’âge adulte » –, je souhaite montrer qu’une partie de la presse n’est qu’un repaire de journalistes malveillants et assoiffés de sang qui souhaitent encore que Jack soit puni.
Il y a une note d’espoir dans le film…
C’était très important pour moi. Je pense que cela permet de ne pas écraser le spectateur par la gravité du sujet. En ponctuant le film de moments drôles et chaleureux, le public se sent davantage impliqué et s’identifie à Jack qui se débat comme il peut entre son travail, ses copains et sa petite amie. Car si on éprouve de l’empathie pour le personnage, et qu’on espère que tout se passera au mieux pour lui, on peut s’embarquer pour la partie la plus dure du voyage : un thriller moral. Peu à peu, le spectateur se retrouve dans une situation plus inconfortable, liée aux actes passés de Jack. Mais, pour moi, c’est la totalité du voyage qui compte.
Faut-il voir dans la fin du film l’impossibilité de toute rédemption ?
Jack est un jeune garçon dans un corps d’homme. Il sort de prison alors qu’il a une vingtaine d’années, il ne connaît rien de la vie. Il a tellement envie d’aller de l’avant qu’on voudrait qu’il puisse vivre sa vie et que tout aille bien pour lui. Puis, au fur et à mesure que l’histoire se déroule, le destin se resserre autour de lui et je ne vois pas comment le film aurait pu se terminer autrement. Même si quelqu’un pouvait convaincre Jack de s’installer dans une autre ville et de repartir à zéro, je crois qu’il a compris qu’il devra toujours vivre dans le mensonge. A bien des égards, la problématique du personnage, c’est son honnêteté. Tandis qu’il se lie d’amitié avec Chris et qu’il entame une relation avec Michelle, on le voit souffrir de ne pas pouvoir leur révéler sa véritable identité.
Comment avez-vous souhaité mettre en scène le crime ?
C’était important de garder une distance par rapport à cet événement car il y a une frontière qu’on ne peut traverser déontologiquement. L’autre gamin est de loin le plus violent des deux. Ce sont deux gamins sans repères dont la rencontre provoque une tempête parfaite : une rencontre terriblement fatidique. L’un des garçons, en l’occurrence Jack, est passif et influençable. Il noue une loyauté envers l’autre car c’est le seul qui se soit lié d’amitié avec lui, qui l’ait défendu, et qui lui ait donné un certain pouvoir. Malheureusement, il se lie avec un enfant qui est maltraité et qui reproduit cette brutalité, la répercute autour de lui. Mais Jack n’est pas qu’un témoin. L’intention du livre et de l’histoire est claire, même si c’est très subtil et ambivalent à la fin : il a participé au crime, il a ramassé le cutter et il est allé sous le pont.