Amours salées et plaisirs sucrés marque votre retour à la réalisation après trois ans de hiatus. Pourquoi tant de temps ?
Tout d’abord, j’ai été très pris par des projets pour la télévision. Ensuite, nous avons dû beaucoup travailler sur le scénario avant d’aboutir à sa version définitive. Au début, nous avions écrit un script avec de nombreux rebondissements et un argument compliqué. Or, nous nous sommes aperçus que nous devions en fait rester centrés sur Sofia, ses désirs et sa carrière. Nous voulions également montrer 40 ans de la vie d’un personnage et d’un village, période qui reflète l’évolution de la gastronomie en Espagne : le passage des plats traditionnels et peu sophistiqués à une cuisine créative devenue une référence mondiale.
On pense beaucoup à Jules et Jim de François Truffaut en voyant le film.
Dès qu'il y a un ménage à trois, cela rappelle Jules et Jim : c'est logique. C’est pour cela que j’ai utilisé ce film quand Sofia regarde la télé pour apprendre le français. Le premier film de Truffaut que j’ai vu, c’est Fahrenheit 451. J’avais 15 ans et c’est ce qui m’a donné envie de faire du cinéma. Truffaut était fasciné par ses actrices et portait un regard lumineux et plein de compassion sur tout ce qui l’entourait.
Je suis également un grand admirateur de la comédie américaine, et de Billy Wilder en particulier. Wilder a essayé dans nombre de ses oeuvres de bousculer l’ordre établi en usant du rire comme élément central. D’ailleurs, Wilder avait également un maître, Ernst Lubitsch. Et Lubitsch a réalisé à son époque un film incroyablement moderne sur un trio amoureux : Sérénade à trois.
Le pain, le vin et l’huile d’olive sont les ingrédients de base de la cuisine méditerranéenne. Un trio qui ressemble à celui de votre film. A quels personnages associez-vous chacun de ces ingrédients et pourquoi ?
Toni, le mari, représente le pain ; Frank, l’amant, représente le vin ; et Sofia incarne évidemment l’huile d’olive. J’associe le personnage de Frank au vin rouge pour son obscurité et sa noblesse. Comme les bons crus, c’est un personnage fort qui séduit, enivre et prend du corps avec le temps. Toni est le pain parce qu’il est là au quotidien. C’est l’ingrédient essentiel qui donne du sens aux autres. Quelque chose d’humble, fait de manière familiale, au four. Sans lui, il manque quelque chose d’élémentaire sur une table !
Comme l’huile, Sofia est sensuelle, glissante et elle colle à la peau. Comme l’olive, qui est le fruit d’un arbre, c’est quelqu’un qui garde à la fois des racines mais dont les branches cherchent le ciel. Dans son cas : l’art, la création, le rêve.
Cette cuisine et ses ingrédients définissent également un mode de vie, une vision de l’existence. Pouvez-vous nous en parler ?
Ce que nous mangeons nous définit. C’est un principe bien connu. Le style de vie méditerranéen – qui est vieux comme le monde – est fondé sur le sexe, la nourriture et cette faculté de savoir apprécier la vie. Nous sommes capables de mélanger les cultures, les religions, l’Histoire, l’humour. Notre estomac et notre cerveau peuvent recevoir toutes sortes de goûts et d’idées. La tragédie, le luxe et la démocratie sont des inventions méditerranéennes.
Dans votre film, il est question de bisexualité. Le père de Sofia a des aventures avec des hommes. De même, Toni et Franck, d’abord rivaux, deviennent pour Sofia de plus en plus complices, puis amants. Est-ce le futur des nouvelles relations amoureuses ?
Je crois qu’il n’existe aucune limite lorsque l’amour et la passion frappent à la porte. Dans le film, Sofia crée de l’art en cuisine et du désir au lit. Quelle que soit la situation, on a toujours en tête l’idée d’être trois.
Quelles sont les raisons qui vous ont convaincu de choisir Olivia Molina, Paco León et Alfonso Bassave pour incarner vos personnages principaux ?
Je ne pensais pas à Olivia Molina au début. J’avais une actrice très différente en tête. Olivia était en train de faire de la télé et je la croyais hors du circuit cinématographique. Puis je l’ai vue dans une scène d’une des séries dans lesquelles elle tournait et j’ai su alors qu’elle était capable d’être à la fois élégante et sensuelle, ce que le personnage exigeait.
Nous avons beaucoup travaillé ensemble avant le tournage car Olivia était très anxieuse à l’idée d’incarner une femme très exigeante avec les hommes de sa vie et qu’on ne montre pas assez comme une bonne mère. Puis, au fil de la préparation, elle est devenue de plus en plus Sofia et s’est totalement libérée. J’avais vu Alfonso Bassave dans le film à sketches 8 Citas. Il y était séduisant, attirant et il avait une certaine tristesse dans le regard. C’est ce qui m’a convaincu.
Quant à Paco Leon, que je connaissais assez bien, je lui ai demandé de prendre son père comme référent. Je voulais qu’il joue comme un père de famille méditerranéen et qu’il ne perde jamais la clé de son immense amour pour sa femme. Et c’est ce qu’il a fait.
L’Espagne fourmille de grands chefs et de grands restaurants très prisés désormais. Quels sont vos sentiments à l’égard de la grande cuisine ?
Je préfère définitivement la cuisine de toujours, mais j’adore briser cette norme quatre fois par an (une par saison) et jouir des surprises que nous réservent les grands chefs. Aller dans leurs restaurants, c’est comme une bonne soirée au théâtre.
Avez-vous fait appel à de grands chefs pour composer les plats qu’on peut voir dans le film ?
Je suis entré en contact avec un grand chef : Ferran Adria. Il a choisi Alain Beahive pour créer les recettes. Tous les gens qu’on voit dans les cuisines sont de vrais cuisiniers.
Vous avez été le scénariste de Boca a Boca et Entre les jambes, deux films dans lesquels la sexualité tient une part importante tout comme dans Amours salées et plaisirs sucrés. Pensez-vous que l’Homme s’affranchisse des règles de la société à travers le sexe ? Qu’il s’agisse d’une forme de « libération » ?
Dans tous mes scénarios, les personnages sont à la recherche de leur propre vérité. En général, ils se sentent coupables. Puis, quand ils s’autorisent à suivre leurs intuitions, à agir sans trop se poser de questions, ils résolvent leurs problèmes. Comme le dit Virginia Woolf, chaque être humain a un espace privé. Le sexe occupe la majorité de cet espace et les films peuvent nous en donner la clé.