Comment lire la solitude qui étreint chaque personnage de votre film ?

Henri bornas disait que les meilleurs amis étaient ceux qu’on ne voyait jamais et à qui l’on écrivait une lettre de temps en temps... Ce que vous appelez solitude est en fait l’unique moyen de créer un lien véritable entre les êtres : la distance, et d’abord l’éloignement géographique, est ce qui permet aux personnages de Jours de France de se sentir reliés les uns aux autres, ne serait-ce que par le territoire commun qu’ils habitent, la France.

C’est le sens de ce que j’ai appelé “les retours” dans le scénario : Pierre croise un personnage que l’on revoit une fois plus tard dans un moment de solitude quotidienne, comme par exemple sortir les poubelles ou se masturber, et ces courtes réapparitions disent certes la solitude essentielle des êtres mais surtout leurs connexions les uns avec les autres. Le voyage de Pierre et la quête de Paul créent une constellation de personnages qui renvoie autant à leur solitude intrinsèque qu’à tout ce qui les relie (le pays, la carte, le territoire, les routes, l’air...) et qui peut créer de la tendresse, de la sympathie, de l’amour même.

Quel rôle la sexualité joue-t-elle dans le film ? Une philosophie de vie, comme dans Théorème, une leçon morale, une expérience existentielle... ?

Dans le film de Pasolini, le sexe est surtout, je crois, un outil de subversion et de révélation mystique. Dans Jours de France, je dirais que le sexe est d’abord un outil de connaissance du monde, comme les livres. Le sexe permet à Pierre de parcourir le territoire, de connaître des routes, des paysages, des régions, des parlers, des accents, des visages...

Géographie, histoire et société, avec parfois une éjaculation dans l’herbe en prime. Ensuite, le sexe, parce qu’il est pratiqué avec des inconnus et dans des lieux anonymes, donne accès à un degré de présence au monde et du monde assez rare : il devient alors expérience poétique et existentielle. S’offrir, se donner en pure perte et totale confiance au premier venu, c’est créer un lien de fraternité qui mêle animalité et spiritualité.

Avez-vous choisi vos acteurs pour leur voix ? leur phrasé ? leur diction ?

A part deux ou trois exceptions, je n’ai pas choisi les acteurs pour leur rôle, mais j’ai écrit les rôles et les dialogues pour les acteurs et les non-acteurs dont, c’est vrai, la voix, le phrasé, la diction m’avaient touché et frappé au point que leur présence sonore dans Jours de France me paraissait indispensable à la polyphonie générale : avant même d’écrire, je savais qu’il devait y avoir dans le film aussi bien que la pierre rouge de l’Estérel et l’herbe du col du Glandon, les inflexions de Nathalie Richard, le timbre de Fabienne Babe, la diction de Bouvet, les accords de Marie France, le chuchotement de Dorothée Blanck, l’accent de Raymonde Bel... Et c’est avec ces voix dans l’oreille que j’ai imaginé les personnages et écrit leurs dialogues.

Le merveilleux, c’est premièrement qu’ils aient tous accepté et que, deuxièmement, leur manière de dire leur texte lors des prises a toujours outrepassé mes attentes : c’était exactement ce que j’avais imaginé, et pour cause, mais ça allait toujours plus loin, ou plus haut...