Quel était le point de départ de J’attends quelqu’un : une thématique, des personnages, un fil conducteur, le titre du film ?

Au départ, c’est le lien entre Louis (Jean-Pierre Darroussin) et Sabine (Florence Loiret-Caille) qui m’est venu. Avec le désir de faire un film uniquement sur cette histoire-là. En même temps, j’avais quelques autres personnages en tête...

Les trois histoires qui s’entrecroisent dans J’attends quelqu’un me sont apparues séparément, mais plus ou moins au même moment. Je ne crois pas au hasard. Assez vite, je me suis rendu compte que cela avait du sens de les rassembler, que les résonances n’étaient peut-être pas évidentes mais réelles, émotionnelles.

Des résonances qui touchaient au désir, à la difficulté d’être en couple, à la solitude... ?

Sûrement à la solitude, oui, qui est un thème commun à tous mes films : la solitude de chacun au milieu des autres, souvent au milieu de la famille... Je constate, maintenant que le film est fini, qu’il raconte aussi la vaillance des femmes et la faiblesse des hommes - ce qui existait déjà dans Le chignon d’Olga et Les yeux clairs. En effet, ce sont toujours les femmes qui affrontent les situations dans mes films. Et peut-être aussi dans la vie. Elles ont les pieds sur terre, malgré des blessures parfois profondes. Et les hommes ont peur. Peur de la paternité, peur du couple...

Sabine et Agnès, elles, n’ont pas peur. Mais tout cela m’a échappé, ce n’était pas une intention de départ. C’est d’ailleurs une remarque très personnelle, elle concerne mon regard aujourd’hui sur le film achevé. B

eaucoup de spectateurs ne ressentiront peut-être pas les choses ainsi et leur liberté est très importante pour moi. Quand j’ai commencé ce projet, je n’avais pas de "sujet" en tête. J’ai fait confiance à l’inconscient. J’avais juste envie de raconter une histoire, des trajectoires de personnages.

La scène d’intimité entre Stéphane (Sylvain Dieuaide) et Agnès (Emmanuelle Devos) est emblématique de votre rapport singulier à la durée et à la dramaturgie. Vous filmez des moments, non des faits...

Cela crée une fragilité globale du récit qui, me semble-t-il, est intéressante à assumer. J’ai adoré tourner la séquence entre Stéphane et Agnès, même si je trouve ça compliqué de tourner des scènes longues, sans s’autoriser d’ellipses. Bien qu’on ne le remarque pas forcément, le premier plan de cette scène dure cinq minutes. Dans mes autres films, je n’étais jamais vraiment parvenu à aller aussi loin dans ce type de temporalité et c’est un chemin que j’ai très envie de poursuivre...

Pourquoi ce désir d’explorer des durées plus longues ? Parce qu’elles vous semblent adéquates pour capter ce qui se passe entre vos personnages ?

Je me dis que c’est peut-être la meilleure façon de croire et de ressentir profondément les choses, à la fois pour moi et pour ceux qui verront le film. Même si les choses sont écrites, cela gomme un aspect "scénarisé". Par conséquent, ce qui se passe à l’écran n’est jamais raconté d’avance. Une scène peut ainsi devenir à la fois libre et tendue. J’aime cette idée impossible : imaginer que les choses aient été enregistrées comme ça, comme si je n’avais rien voulu.

Vos personnages ont des caractéristiques, dessinent une trajectoire mais ils ne sont pas pour autant figés dans un rôle. D’où le plaisir à les suivre, à se laisser surprendre par leur manière d’évoluer, de vivre... A cet égard, le personnage de Sabine est exemplaire, jamais réductible à celui de "la prostituée".

Le mot "prostituée" n’est d’ailleurs jamais prononcé dans le film. Je voulais en faire avant tout un personnage digne, jamais victime. Je ne voulais pas tomber dans le témoignage psychosocial ni, à l’inverse, dans le fantasme franchouillard de la prostituée au grand cœur. Je déteste ça. Il n’y a jamais de compassion dans mon regard sur Sabine, du moins je l’espère. On peut être ému par un personnage qui souffre en évitant cela.

J’ai d’ailleurs choisi de ne tourner aucune scène montrant Sabine avec d’autres clients, je voulais qu’elle n’existe qu’à travers le regard de Louis, que tout le reste soit hors-champ, qu’on soit libre de l’imaginer.

Pourquoi l’envie de raconter le lien entre une prostituée et son "client" ?

Le décalage des sentiments est quelque chose que je ne me lasse pas d’explorer. D’ailleurs, ce thème est dans J’attends quelqu’un commun à tous les personnages. Ça me touchait beaucoup d’imaginer que la seule femme dont Louis soit amoureux - même si on peut se demander s’il l’est vraiment - soit celle qu’il paye, avec laquelle il ne pourra jamais avoir une vraie histoire d’amour. C’est comme l’aveu d’un handicap.

Tout à côté, il m’a paru intéressant de montrer un amour possible, long, celui d’Agnès (Emmanuelle Devos) et Jean-Philippe (Eric Caravaca), car forcément un décalage y existe aussi, même s’il est moins visible, même si la mélancolie est plus enfouie.

Dans J’attends quelqu’un, tout semble toujours en mouvement, ouvert. On se dit par exemple qu’il serait possible que Sabine reste avec Louis... Mouvement d’ouverture qui ne se fait pas mais est prolongé dans la scène suivante par une autre potentialité : la rencontre entre Sabine et Stéphane (Sylvain Dieuaide) dans le train...

Oui je tiens beaucoup à ce que les choses soient ouvertes et je n’aime ni les conclusions ni les dénouements. Cela dit, la scène du train est quelque chose de très nouveau pour moi. C’est la première fois que j’assume une situation aussi romanesque. J’ai longuement hésité avant de l’écrire. La rencontre finale entre la femme aux chiens et Louis se fait sur un mode presque burlesque. On pense au côté "vignette" du cinéma muet. Oui, j’ai enlevé le son direct, il n’y a que la musique de Grieg, du piano seul.

Cette note burlesque est mon lien avec l’enfance, la nostalgie de ma découverte du cinéma, de mes premières émotions de spectateur, des premiers Chaplin que j’ai vus tout petit et que je revois sans cesse.

Vous filmez la solitude, des sentiments et des situations parfois tristes mais sans jamais être sinistre... Cette alliance de gravité et de légèreté correspond à votre vision du monde ?

Peut-être. Bien souvent les gens qui vont mal ne passent pas leur temps à faire la gueule. J’ai toujours au départ un désir instinctif de faire des films joyeux, qu’il y ait un vrai plaisir lié aux personnages, que les acteurs aient du bonheur à jouer des scènes drôles... Tout cela est très moteur pour moi. Mais au milieu de cet amusement, il y a toujours une gravité qui me rattrape, presque malgré moi.

La gravité et la légèreté peuvent cohabiter au sein d’une même scène, comme lorsque Louis danse sur la chanson de Stevie Wonder, il y a d’abord la joie, quand il est en compagnie de Rosalie (Jocelyne Desverchère) puis il se retrouve seul et sa joie retombe comme un soufflé...

L’ euphorie "retombée" est une invention de Jean-Pierre pendant la prise, de même qu’il n’était pas prévu que Jocelyne quitte la pièce juste avant. Cela fait partie des petits miracles que réserve le tournage. Pour moi rien n’est plus précieux que la liberté et le plaisir des acteurs. J’y suis plus qu’attentif.

Sur le tournage, vous laissez beaucoup de place à l’improvisation ?

Je suis souvent angoissé, parfois même à tort, par ce qui est trop "prévu". Je regarde beaucoup les rushes pendant le tournage, ce qui me pousse à modifier certaines choses. J’adore par exemple écrire des dialogues le soir pour le lendemain. Je parle beaucoup en amont des personnages avec les acteurs, tout en veillant à ce que les choses restent très ouvertes, que rien ne soit théorique. Je pense que le bonheur de faire le film est moteur pour tout le monde, surtout pour le film.

J’adore le moment du tournage parce que les choses sont vivantes, libres, possibles. On dit une chose à un acteur mais au fond, on ne sait jamais ce qu’il va faire. Les choses ne sont pas figées. Je n’aime pas décider à l’avance du découpage d’une scène. Je préfère regarder ce que fait l’acteur à la répétition, puis choisir ensuite une place de caméra, tout en continuant à lui laisser beaucoup de liberté.

J’adore l’idée qu’un film soit une exploration constante. On ne demande jamais un "résultat" à un acteur. C’est pour ça que je souffre au montage et au mixage. A ces étapes-là, on cherche le "résultat" de l’image et du son, on est moins libre, on cherche à finir, à achever. Avoir trop de contrôle me rend malheureux.

Pourtant le monteur, comme l’acteur, peut lui aussi vous surprendre, vous faire des propositions inattendues...

Je n’ai pas encore cette maturité de m’abandonner à cette liberté. Je suis tous les jours à la salle de montage et suis très directif, voire chiant. Peut-être est-ce une forme de pudeur. J’ai un mal fou à partager mes émotions avec le monteur ou la monteuse, je lui parle principalement de la forme, ce qui m’empêche - ou m’évite - de parler du fond. Le scénario, c’est pareil : j’ai toujours écrit seul et suis trop pudique pour écrire avec quelqu’un.

Cette pudeur devrait être exacerbée au moment où vous filmez, quand vous la confrontez à la matière vivante du tournage, aux acteurs...

Au contraire, c’est très épanouissant, très libératoire : comme beaucoup d’autres je me cache derrière les acteurs. Jouer des personnages leur permet de s’identifier à mes propres mensonges, à mes propres secrets. Les clés sont émotionnelles. C’est un échange sensible, profond, qui contrairement à ce qu’on pourrait croire, se passe bien souvent de mots.

Le réalisateur est celui qui se livre le plus mais paradoxalement, ce n’est pas toujours visible. C’est pour cela que j’ai un respect infini pour les acteurs. J’admire leur courage et leur audace. C’est leur corps que l’on voit ; c’est leur voix qu’on entend. Moi, je suis à l’abri, d’une certaine manière.

Comment s’est élaboré le casting ?

Ce qui me réjouit, c’est que chaque acteur du film est le premier que j’ai imaginé pour le rôle. Dès l’écriture, j’ai pensé pour Sabine à Florence Loiret-Caille, qui était déjà dans Le Chignon d’Olga. Florence est unique. Chez elle tout vibre, tout existe, rien n’est fabriqué. Elle a une exigence naturelle et spontanée, avec les autres comme avec elle-même, mais sans jamais en faire une affaire morale ; je crois simplement qu’elle ne saurait faire autrement. Jean-Pierre dit d’elle qu’elle a un refus inconscient des conventions.

Et Jean-Pierre Darroussin ?

Il m’a époustouflé dans Feux rouges de Cédric Kahn, que j’ai découvert alors que je terminais l’écriture du scénario. Ce qu’il fait dans ce film est inouï. Au-delà de la richesse du personnage qu’il y incarne, jouer l’ivresse est quelque chose de si périlleux et j’avais vraiment la sensation physique, moi spectateur, qu’il empestait l’alcool... La rencontre avec Jean-Pierre a été évidente, sensible, sans que l’on ait besoin de se livrer beaucoup l’un à l’autre. Jean-Pierre - la personne et l’acteur qu’il est - m’émeut infiniment. Je peux m’identifier à lui comme je respire. Il a une rigueur et une générosité immenses sur un plateau.

Lui et Eric Caravaca venaient de réaliser chacun leur premier film. C’était un hasard précieux, qui permettait de partager avec eux le désir du cinéma. Sans forcément que j’ai besoin de me confier, ils pouvaient s’identifier à mes doutes. Eric, j’avais depuis longtemps envie de travailler avec lui. Mais bizarrement, j’ai mis beaucoup de temps à avoir l’idée d’un comédien pour jouer Jean-Philippe. Et dès que j’ai pensé à lui, le personnage a fait un bond en avant, j’ai pu l’améliorer, aller plus loin dans son écriture. J’aime la douceur d’Eric, son altruisme spontané, son audace comique. Sur le plateau, il paraissait littéralement habité par son personnage, c’était très drôle.

Et Emmanuelle Devos dans le rôle d’Agnès ?

J’admire Emmanuelle depuis La Sentinelle d’Arnaud Desplechin, film que je revois régulièrement. Chez elle rien n’est jamais lisse. C’est une actrice dont le bonheur de jouer se voit à chaque instant. Et c’est quelque chose de très émouvant pour moi. Cela ne signifie pas qu’elle joue avec distance, bien au contraire, mais elle a une manière mystérieuse de communiquer son plaisir d’inventer au moment où elle est filmée, comme une complicité, comme un cadeau, comme un partage... Comme une exigence, aussi... Celle pour moi et pour l’équipe d’entretenir ce bonheur. Cela a énormément nourri son personnage et, je crois, mon inspiration sur le plateau.

C’est le premier rôle de Sylvain Dieuaide...

Disons que c’est la première fois qu’il a un rôle aussi important au cinéma. J’adore rencontrer des acteurs, je travaille toujours seul au casting. Sylvain, je l’ai vu par hasard dans un spectacle au Cours Florent et j’ai eu une espèce de coup de foudre. C’est un acteur très proche de Florence dans sa manière de travailler. Il est extrêmement instinctif et généreux. Chaque jour, il m’a sidéré.

Dans le scénario, le personnage de Stéphane aurait pu passer pour un stratège ou un manipulateur. Je pense qu’au contraire c’est avant tout quelqu’un qui ne sait jamais ce qu’il va faire cinq minutes avant de le faire. Et quand il ouvre la bouche, il ne sait pas ce qu’il va dire, les mots sortent tout seuls. Sylvain a, je trouve, renforcé cet aspect-là du personnage, lui donnant ainsi beaucoup de complexité. Il a en lui cette émotivité dont il a su faire une grâce.

Nathalie Boutefeu dans le rôle de la femme aux chiens, c’est un clin d’œil burlesque à la complice des premiers jours...

Le personnage qu’elle joue n’existait dans aucune version du scénario. Au début, j’avais dit à Nathalie qu’elle ne serait pas dans le film tout simplement parce que je ne savais pas quel personnage lui proposer. Ce qui me rendait très triste, et elle aussi. Pendant la préparation, je lui ai dit que ce serait bien qu’elle passe sur le tournage un jour, le temps d’un clin d’œil.

Au départ, la femme aux chiens ne devait apparaître qu’une fois... Et puis je lui ai demandé de revenir... Au final, elle est venue sept fois ! Cette femme qui se promène nuit et jour avec ses chiens est devenue comme le reflet de l’immense solitude de chacun. Elle incarne aussi le bonheur possible pour Louis et le lien entre tous les décors de cette petite ville jamais nommée. Le lien entre mes films aussi...

L’étape du montage a été importante dans la construction du récit ?

Essentielle. J’y ai beaucoup changé l’ordre du scénario. Le film commence avec l’arrivée de Stéphane et s’achève avec son départ mais entre ces deux pôles, il y a très peu d’événements qui font "avancer l’action". Il y avait donc mille possibilités. C’est vraiment un film de personnages et de liens, pas de péripéties. Très peu d’éléments narratifs sont essentiels à la compréhension de l’histoire, ce qui me donnait à la fois beaucoup de liberté et de nombreuses difficultés.

Ce qui comptait, c’était la sensation et non l’explication. Mon seul moteur était d’éviter l’ennui. Dès que je m’ennuyais, je coupais ou modifiais l’ordre des scènes. Et puis il y avait l’équilibre du récit... Sans pour autant m’enfermer dans quelque chose d’arithmétique (une scène pour X, une scène pour Y...) je ne voulais pas non plus tomber dans la dissertation, le "film choral" où tout fait sens.

J’ai délibérément choisi à des moments de perdre certains personnages pour avoir le plaisir de les retrouver plus tard dans le récit. Je trouvais intéressant de créer ou d’accueillir des fragilités, de petits déséquilibres, de petites frustrations... Donc des plaisirs inattendus...

 

Entretien réalisé par Claire Vassé