" Ce film est né, comme la plupart des entreprises humaines, d’envies et de rencontres. Et même de rencontres d’envies, puisque Bertrand portait au coeur une interrogation qui nous était commune et que partagent d’ailleurs beaucoup de nos contemporains traversant la place de l’Étoile : "Qui dort sous l’Arc de Triomphe ? Y a-t-il même quelqu’un ? Ou bien ne s’agirait-il que d’un symbole ?"

J’avais de mon côté été tenté de résoudre le problème, il y a deux ou trois ans, en faisant d’un personnage d’une autre histoire le gisant de l’Arc de Triomphe. Il s’agissait de La Dictée dont le héros principal aurait été le fantomatique poilu. Or, et je crois à ces coïncidences qui ne vous apparaissent qu’après coup, c’est Éric Dufay, le comédien chargé dans La Dictée de tenir le rôle de Louis Meissonnier qui, là, tient celui du caporal Thain, personnage historique dont la mission fut de désigner le 10 novembre 1920 celui vers lequel, chaque jour, montent encore les délégations patriotiques. Nous ne nous étions pas consultés, mais ce croisement me plaît.

Le point de départ, ce qui a provoqué la recrudescence d’intérêt de Bertrand pour ce mystère, ce sont deux lignes saisies au hasard d’une lecture, relatives aux disparitions. Il s’agissait d’un détective privé, tous les détectives privés, tous les policiers du monde ont eu un jour à se préoccuper d’un disparu. Mais lorsqu’ils sont 350.000 par quel bout commence-t-on ? Quel fil d’Ariane saisit-on dans l’écheveau des pistes offertes ?

Cet aspect quantitatif, énorme, insensé, nous a poussés à chercher des traces écrites du processus d’enquête, découvrir les méthodes employées il y a aujourd’hui près de 70 ans. Car, si les documents de 1920 font état de ces 350.000 disparus cités plus haut, le Quid, aujourd’hui (édition 1989) ramène ce chiffre à 252.900. Soit sensiblement 100.000 malheureux vraisemblablement identifiés. Par qui ? Comment ? Les informations sur le sujet sont très peu nombreuses, très peu connues. Si peu que nous avons dû "interpréter" souvent, créer des liaisons entre les textes réglementaires, (s’ils abondent en détails sur l’enregistrement des objets, leur classification, les sacs, les registres, les étiquettes, etc... ils sont singulièrement muets sur la démarche des personnes et la nature des enquêtes), les anecdotes relevées ici et là, les souvenirs d’une poignée de survivants. Ainsi Bertrand a-t-il retrouvé un témoin oculaire des cérémonies de la citadelle de Verdun en novembre 1920. Il est devenu l’un de ses conseillers sur le tournage.

D’autre part notre intention n’était pas d’aboutir à quelque "documentaire" sur la recherche et l’identification de ces disparus, mais d’utiliser comme un fond émotionnel cette enquête nationale insolite. Le véritable propos était d’aller, contre le pessimisme, voire le catastrophisme contemporain, pour raconter une histoire d’amour, c’est-à-dire une histoire d’espérance. En même temps manifester que les forces positives ne sont pas condamnées d’avance dans le contrat qu’elles ont à soutenir sans cesse contre leurs antagonistes négatives.

La guerre, bien sûr, est présente dans notre histoire. Mais à l’inverse de la plupart des films, romans, récits qui lui sont consacrés, elle n’est présente que par ses cicatrices répandues et lisibles, sur la terre, les arbres, le corps des hommes. Alors que l’immense majorité des récits dénonçant la guerre la montrent et la glorifient par la manifestation du courage de ceux qui la font ou la subissent, nous nous en sommes tenus à ses conséquences : la ruine, la mort, un peuple estropié, les arbres foudroyés, l’éventration des sols. Mais sur cette misère la vie renaît, comme un lierre repousse et reprend possession de tout...

Nous avions à concrétiser ces intentions, à les incarner, Bertrand et Philippe Noiret sont liés par une longue amitié confortée par d’importants succès. Penser à lui dans le costume d’un personnage profite à ce personnage mais oblige à veiller au grain. S’il est aimable, Philippe n’est pas "facile". La chance a voulu que le commandant Dellaplane, par sa solitude, sa folie, sa révolte, son héroïque exigence et son indécision devant "les choses de la vie", lui semble assez fraternel pour qu’il ait envie de lui donner un coup de main, en même temps qu’assez loin de lui pour qu’il ait du plaisir à entrer dans le costume.

Il en a été récompensé par la présence de Sabine Azéma, Irène de rêve, femme-enfant et même femme-enfant-gâté, que les duretés d’un temps révèlent à elle-même. Comme un serpent mue et littéralement fait peau neuve, elle se découvre. Sabine Azéma, dans le court trajet du film, donne à comprendre ce passage, cette mutation de l’état de veuve potentielle à celui de femme résolument vivante. Elle est la tendresse dure de l’histoire, comme Pascale Vignal en est l’amande fraîche et vulnérable. Qu’on imagine ces deux jeunes femmes dans l’univers broyé de 1920 errant dans les villages de l’Est qui semblent des labours, tant la guerre a passé de temps sur eux, cruellement, patiemment, tel un chat griffant son coussin ; qu’on les imagine encore, par des chemins différents, aboutissant à la confrontation au personnage de Dellaplane, à son obstination colérique et tatillonne de comptable justicier ; qu’on les imagine enfin dans ces mois et ces années de reconquête, parmi tant d’hommes en sueur, pressés de rebâtir le monde comme ils se rebâtissent une âme. C’est la démarche que nous avons suivie dans ce souci d’impression.

Nous avions travaillé plus de deux ans sur le script. D’où qu’il soit Bertrand m’envoyait des lettres, prudentes et persuasives ; il me téléphonait ; nous déjeunions distraitement, la bouche pleine de notre histoire ; un nouveau traitement venait au jour. Huit au total. Non pas huit manières différentes de concevoir le film... plutôt des enrichissements successifs, des couches, huit poupées russes dont la plus petite aurait contenu ces deux lignes rencontrées naguère dans un livre oublié.

C’est vrai que j’avais peur de cette apparence de tranquillité. On débarque sur un tournage, même si tout se passe pour le mieux, on n’est tout de même qu’un passant, un intrus dans la noce dont les familles se demandent qui l’a invité.

Donc je faisais aussi peu d’ombre que possible, je regardais, j’écoutais, et j’avais peur. Mais le soir je voyais les rushes. Et la fête commençait..."