Le film dure deux heures vingt-cinq minutes...
Jacques Maillot : De manière un peu légère, ou paradoxale, on ne s'est pas posé la question. Avec mon coscénariste, Eric Véniard, on s'est intéressé d'abord aux personnages et aux histoires qu'on avait envie de raconter. On s'est fait confiance. En pensant que si on arrivait à les rendre attachants, le public suivrait.
C'est un film utopique ?
Dans le parcours de certains personnages, oui. Il est difficile d'évoluer dans la vie réelle, mais le film veut montrer que c'est quand même toujours possible. Il amène un certain espoir. C'est avant tout, je crois, un film démocratique, qui ne cherche pas à observer ses personnages comme des insectes mais veut se mettre à leur niveau pour ressentir, avec eux, leurs joies et leurs difficultés.
Choisir de raconter les histoires simultanées de plusieurs personnages, n'est-ce pas en perdre certains en route ?
J'ai toujours l'impression que quand on suit un seul personnage, pas à pas, on manque de recul. Il y a des exceptions. Mais quand j'écris, j'ai le sentiment que les problématiques s'éclairent les unes les autres. Comme les personnages nouveaux jettent un nouvel éclairage sur ceux que l'on connaît déjà. Je ne crois pas qu'ils « servent la soupe ». Chacun enrichit l'autre de sa différence. C'est pourquoi il y a dans Nos vies heureuses pas moins de six histoires. Avec un problème commun d'identité. Pour l'un, c'est une question d'identité sociale ; pour l'autre, sexuelle ou encore religieuse ou artistique. Et pour chacun des personnages, nous nous sommes dit : « Ne nous censurons pas. Essayons d'aller jusqu'au bout de leur histoire. »
On peut trouver le partage des problèmes trop arbitraire...
Certains ont même trouvé que cela ressemblait à un catalogue. Moi, j'ai toujours pensé avoir fait un film très intime. Tout simplement parce qu'il parle de moi et de mes amis. C'est assez autobiographique. Peut-être sommes-nous des gens très banals. En tous cas, il n'y avait pas le désir de faire le portrait d'une génération, et encore moins l'envie d'être exhaustif. Il ne s'agissait pas de surfer sur une actualité, mais de témoigner de choses profondes.
Evoquer plusieurs problèmes graves en même temps, n'est-ce pas prendre le risque de trop les simplifier pour pouvoir les aborder tous ?
Une fiction simplifie toujours. Mais si avoir autant de personnages principaux appauvrit peut-être le traitement de leur cas particulier, cela rend mieux compte de la complexité du thème général, qui est la recherche d'une identité. Tous les personnages sont des déracinés... Chacun a un héritage, mais il ne sait qu'en faire. Chacun a dû quitter physiquement ou symboliquement l'endroit d'où il venait. Il leur faut maintenant inventer quelque chose de nouveau. C'est ce qui les relie : ils sont perdus et cherchent à se recentrer.
Le film a représenté officiellement la France au festival de Cannes...
C'était une joie et c'était difficile, aussi, parce que la critique a été dure en nous reprochant des caractères sommaires, des clichés. Mais je me demande si ce n'est pas justement le contraire qui a agacé. Parce que montrer un jeune catho qui a la foi et qui part en pèlerinage, je ne vois pas où est la convention. On ne peut pas dire qu'il y en ait beaucoup dans les fictions françaises. On peut aimer ou pas ce personnage, la façon dont il intervient, mais ce n'est pas un cliché. Tout comme le héros sans papiers : dans quels autres films en voit-on ? D'autres critiques portent sur la représentation des évènements.
Par exemples, la scène où les amis d'Ali viennent manifester devant le commissariat : pas crédibles, selon certains militants. Or, cette manifestation, on y était, elle s'est passée comme ça. Elle est vraie. Il n'y avait pas beaucoup de flics et pas beaucoup de manifestants. Ce n'est peut-être pas très spectaculaire, pas très glorieux, mais ça arrive.
C'est un film généreux, qui semble avoir été fait "à l'arraché"...
On n'a pas obtenu le budget nécessaire. Personne ne voulait d'un tel film. Mais on a décidé de tourner quand même ! On l'a fait avec moitié moins d'argent et moitié moins de temps que prévu. Pour y arriver, ona mis la caméra sur l'épaule et on a filmé. Donc rien à installer, pas de pied de caméra, pas de rails, pas de lumières. S'il existe, c'est grâce aux techniciens et aux comédiens. Grâce à leur énergie collective.
Propos recueillis par Philippe Piazzo