Voilà que vous, dont on sait que votre genre est celui du film d’auteur et des confidences lyriques, avez cette fois choisi d’adapter une œuvre littéraire. Qu’est-ce donc qui a retenu votre attention dans le roman de Klaus Mann et que vous avez jugé être encore d’actualité et digne d’être montré ?
L’histoire porte sur un caractère, ou plus exactement sur les relations entre ce caractère et les différentes situations historiques, politiques et sociales d’une époque. L’histoire attribue un rôle à quelqu’un qui, dans certains cas, est fait pour le tenir ou plutôt y aspire, et dans d’autres cas non. Pour notre part, nous voudrions montrer un caractère qui cherche à s’adapter au rôle qui lui est soudain attribué par l’histoire et par la situation socio-politique du moment.
Notre film est l’histoire d’une extraordinaire faculté d’adaptation, celle d’un homme qui considère que son unique chance de vie consiste à se faire accepter, à toujours obtenir l’approbation des autres, leur protection, leur affection, leur respect, un sentiment de sécurité, car sans cela il est incapable de vivre, du fait qu’il est lui-même incapable d’aimer les autres. Pour lui, le seul moyen de se sentir en sécurité est d’être complètement accepté par autrui, d’avoir du succès, d’être estimé.
Il joue constamment, pour tout le monde, mais il vit toujours à fond et sincèrement son rôle. Ce n’est pas un être cynique et mauvais : au contraire, il est même sentimental et respectueux de pouvoir, car cela lui procure un sentiment de sécurité intérieur au plan des sentiments.
S’il survient soudain un changement quelconque, il ne reste interdit que quelques instants seulement ; toutes ses facultés d’observation entrent en jeu et il sait très vite comment il doit continuer la phrase commencée et interrompue pour être de nouveau accepté. Il sait même que ce qu’il fait dans ces moments-là n’est autre chose qu’une trahison. Mais dès lors, il entre dans la peau du traître, changeant simplement de rôle.
Il est le comédien de sa propre vie, de son sort à lui. Peut-être même saurait-il jouer son propre échec afin de pouvoir y survivre.
C’est un type fondamental, celui de l’être que tous les régimes mauvais et toutes les communautés négatives peuvent récupérer du fait qu’il ne supporte jamais, nulle part, de rester dans l’ombre, de ne pas être accepté par les autres. Il ne croit vraissemblablement pas en soi, ses complexes d’infériorité font qu’il est constamment tourmenté par un sentiment d’insécurité, et c’est pour cela que tous ses désirs, sa volonté et son énergie le poussent à tout faire pour se sentir en sécurité, pour plaire, pour être accepté par les autres.
Du monde, il ne voit que ce qui le concerne personnellement, et même la liberté ne l’intéresse pas, car l’incertitude douteuse de la liberté ne vaut rien par comparaison avec la sécurité qui va avec le succès et le fait d’être accepté par tous. Je pense que dans une situation historique et politique aussi âpre et difficile que celle de la naissance du fascisme, l’observation d’un tel caractère permet de tirer de nombreux enseignements.
Dans quelle mesure le scénario et le film sont-ils "fidèles" au livre, et sur quels points essentiels s’en écartent-ils ?
Klaus Mann a écrit son roman en 1936. En fait, il y a été poussé par un sentiment de haine justifié et compréhensible contre le fascisme, mais on trouve dans le roman de très nombreux éléments imaginaires, inventés. Nous, qui connaissons à présent la physionomie complète et réelle du monde d’alors, nous avons essayé de remplacer les événements imaginés par des événements réels et de dépeindre les personnages plus complètement, pas uniquement en noir et blanc.
Cela est bien entendu valable avant tout pour le personnage principal, Hendrik Hôfgen, nous voudrions pour notre part présenter ce caractère (que Klaus Mann a présenté de manière simple) de manière complexe, afin que le spectateur puisse s’identifier à lui par moments, ce qui fait que le mépris manifesté à son égard devient un mépris réellement ressenti et souffert.
Dans une certaine mesure, nous avons également transposé le personnage de la maîtresse de Hofgen, Juliette. Nous avons fait de la prostituée pervertie du roman une femme intelligente pour qui sa liaison sexuelle avec Hôfgen est très importante (tout comme pour lui d’ailleurs), mais qui n’en est pas moins un être très sensible et lucide.
A l’époque de sa parution, l’œuvre était nettement un roman à clef, qui contait l’histoire d’une carrière dans le Troisième Reich, avec des personnages identifiables malgré les exagérations et les paraboles de l’auteur. En tant qu’auteur du scénario et réalisateur du film, avez-vous cherché, outre le message général de l’histoire, à identifier les personnages et les situations historiques ?
Non seulement nous n’avons pas essayé, mais nous avons tout fait pour éviter toute possibilité d’identification concrète. Ce qui nous intéressait, ce n’était pas ce qui était arrivé à des êtres concrets, mais ce qu’avait vécu une multitude de gens, le rapport entre un caractère de ce type et l’histoire. Pour cette raison, lorsque nous avons choisi les interprètes, la seule chose que nous voulions était que ce soient de bons acteurs.
Comment avez-vous réussi à trouver au cours de tournage, la bonne longueur d’ondes avec l’interprète de Méphisto/Hôfgen, Klaus Maria Brandauer, celle qui était nécessaire à la formation de cette personnalité extrêmement complexe ?
Nous nous sommes très bien compris et entendus dès le début. Dans les conversations que nous avons eues avant le tournage, ce n’est pas tellement le scénario, mais plutôt le problème, que nous avons analysé très à fond, et j’ai l’impression que ces entretiens d’analyse ont été tellement solides et minutieux que nous nous sommes pratiquement compris sans paroles pendant le tournage.
Outre l’acteur autrichien Klaus Maria Brandauer, on trouve dans les rôles principaux des comédiens de RDA, de Hongrie, de Pologne et de Tchécoslovaquie. Cette multiplicité des nationalités n’a certainement pas facilité le travail du metteur en scène. Quelles sont les considérations qui vous ont fait choisir précisément ces acteurs et, à part les difficultés d’ordre linguistiques, quels problèmes spéciaux vous a créé cette distribution internationale ?
Pour ce qui est de la sélection des interprètes, comme on sait, le cinéma ne se prête pas comme la littérature à de longues descriptions ou à des introductions détaillées au caractère des personnages. Dans un film, quelqu’un apparaît sur l’écran, et son visage signifie immédiatement quelque chose : il exprime l’appartenance à une classe ou à une couche sociale, la profession, le caractère, et beaucoup d’autres choses encore. C’est pour cette raison que nous avons recherché pour notre film des acteurs intéressants et dont le visage signifie ce que signifie le personnage à incarner dans notre conception.
Il aurait effectivement été difficile d’avoir en main une troupe internationale de ce genre si tous les membres de cette équipe ne m’avaient aidé corps et âme à tous les instants de la préparation et du tournage. Le fait que tous les participants ont visiblement pris à cœur la réalisation de ce film a beaucoup facilité notre travail.
Extrait du dossier de presse, décembre 1981