Le sourire tout en rondeur et la carrure de plus en plus large sous le vaste pardessus, Isaac Julien appa­raît comme l’une des figures les plus marquantes du mouvement des Black Workshops, ces ateliers de création audiovisuelle apparus à Londres dans les années 80. Fils d’immigrants de Sainte-Lucie, une île des Antilles britanniques, et membre fondateur du collectif Sankofa, il a été l’auteur déjà très remarqué de Looking For Langston, documentaire consacré à Langston Hugues. D’un film à l’autre il est resté fidèle à ses interrogations princi­pales : le désir, le plaisir et la politique.

 

Ange-Dominique Bouzet : 1977, l’année du Ju­bilé, ça a vraiment été une espèce d’âge d’or ?

Isaac Julien : Disons que c’est le moment où la black british culture a commencé à prendre corps dans un climat d’effervescence et d’enthou­siasme exceptionnel. Une espèce d’aube pleine d’opposition... Jusque-là, il n’y avait rien dans les miroirs que la société britannique se tendaient à elle-même qui permette aux jeunes Noirs ou aux jeunes Asiati­ques comme nous (nés ou grandis en Angleterre) de se reconnaître. La presse, la radio, la télévision nous ignoraient, on nous renvoyait une image complètement irréelle et falsi­fiée de nous-mêmes à l’occasion des émeutes dans les quartiers populaires par exemple. Avec les radios libres et à travers la musique disco et soul, c’est donc une identité complètement négli­gée, y compris par la gauche qui s’est fait entendre.

On peut comparer ce mouvement à celui de 1968. Il portait la même charge d’espoirs et d’illusions triomphalistes que l’avenir a révélés assez illusoires. Ces années-là ont été très intenses dans le domaine culturel, mais aussi sur tous les autres plans, les relations entre les gens, en termes d’identité sexuelle, se déroulaient d’une façon beaucoup plus fluide, hétéro ou gay, Black ou Blanc, et les barrières étaient beaucoup plus lâches. Il y avait un vécu politique très fort, très porteur: le National Front montait, mais le mouvement antira­ciste aussi. Evidemment, le Jubilé, avec son climat de célébration chau­vine, ne faisait qu’exalter ces opposi­tions.

Aujourd’hui tout cela est révolu ?

On a l’impression d’un retour en arrière. Le gouvernement a été jusqu’à organiser un référendum pour faire abolir le Grand Conseil de Londres qui avait joué un grand rôle dans l’émergence de la black british culture. Les Black Workshops comme Sankofa ou Black Audio auront permis à certains d’entre nous de se former et d’accéder à la création audiovisuelle.

Mais, aujourd’hui, les crédits sont coupés et la situation est devenue très difficile. Je ne sais pas jusqu’à quel point Sankofa a encore un avenir de groupe : l’heure a sans doute sonné pour ses membres de continuer leur carrière chacun de leur côté. Et si l’on fait le bilan, Young Soul Rebels sera peut-être le seul long métrage de fic­tion qu’ait véritablement engendré le mouvement des Workshops.

Que sont devenues les radios libres aujourd’hui ?

Elles ont grandi, comme Kiss FM, elles ont découvert le big business et elles ont fini par demander leur licence réglementaire. En 1977, sur la radio normale, on n’avait droit qu’à trois heures de black and soul music par semaine le samedi. Kiss FM, elle, en donnait vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Maintenant, elle est de­venue une radio commerciale inté­grée. D’ailleurs, elle ne se vend plus comme une « black station » mais comme une « dance station » ! Choice FM, qui a également décroché sa licence, demeure un peu mieux, mais l’évolution a été générale ; cela dit, il reste encore des vraies black radios pirates !

Côté littérature ou presse, quels ont été les acquis ?

Certains talents se sont révélés : Caryl Philips, Hanif Kureishi... Dans la presse, il y a un journal artistique, Third Text, de type professionnel, un peu comme Screen, mais plutôt axé sur la peinture et les expositions, et Art Rage surtout. Sans parler évidem­ment des magazines de black music. Mais on ne peut pas dire que le mouvement de ces années-là ait vrai­ment trouvé ou suscité son organe d’expression dans la presse généra­liste.

Comment Young Soul Rebels a-t-il été reçu ?

Le film est sorti en août à Lon­dres dans quatre salles, un film améri­cain en aurait eu au moins vingt-cinq, mais, à notre échelle, c’est déjà pas mal. Il a été très salué par la presse et les médias. Mais la critique a été très paternaliste, beaucoup de gens ont mal réagi à ce qu’ils ont considéré comme de l’antibritannisme. Les juge­ments étaient en fait très mitigés.

Depuis ?

J’ai tourné un documentaire pro­duit par le British Film Institute, pour la BBC : Black And White And Colour. Un film sur la mémoire télévisuelle et les races. La façon dont les industries du spectacle ont pris en compte les « minorités » depuis la première appa­rition de Johnny Nitt, un danseur américain de claquettes en 1937. Le film comprend deux parties, un chapi­tre de quarante-cinq minutes sur la période 1936-1966 et un autre de cin­quante minutes qui couvre la période de 1967 à nos jours et s’interroge sur le critère de définition des black pro­grams. Le tout devrait être diffusé en juin sur la BBC.

Et pour le cinéma ?

Je travaille à un projet sur la vie de Roger Casement dont le scénario est pratiquement achevé. C’était un diplomate, une sorte de Lawrence homo irlandais. Il avait vu de près le traitement infligé aux indigènes en Afrique et en Amérique latine. Il a dénoncé les atrocités coloniales, et ses écrits et ses rapports ont œuvré contre l’exploitation raciale. La reine l’avait anobli. Mais, de retour en Irlande, il s’est rapproché de Sinn Fein. Pendant la Première Guerre mondiale, il s’est rendu en Allemagne dans l’espoir d’y acheter des armes pour la résistance irlandaise. Il a été arrêté, et on a publié son journal intime où il parlait de ses aventures gay pour créer un scandale. L’homme qui l’a jugé était celui qui avait fait emprisonner Oscar Wilde. On l’a fusillé.

Et le projet sur la Chambre de Giovanni ?

ILes droits d’adaptation sont pra­tiquement inaccessibles ! S’il s’agissait de n’importe quel autre livre de Baldwin, je pense qu’on arriverait sans doute à un arrangement. Là, il y a une vraie résistance des ayants droit. Ce roman est celui dans lequel Baldwin aborde le plus directement le thème de l’homosexualité et, comme par ha­sard, je me suis aperçu que c’est géné­ralement celui qu’on a tendance à effacer dans la liste de ses œuvres. Mais je n’ai pas perdu espoir d’arriver à le porter à l’écran un jour. Seule­ment, pour l’instant, c’est bloqué.

 

Propos recueillis par Ange-Dominique Bouzet pour Libération, le 08/04/1992