LE PASSAGE A LA FICTION
Ce film marque une nouvelle étape dans ton parcours de cinéaste pour plusieurs raisons. La première, c’est le passage de l’autofiction à la fiction pure : tu as choisi de raconter une histoire en inventant des personnages, et tu as laissé le hard de côté. Souhaites-tu échapper à l’étiquette « journal intime » ?
Je trouve que la réalité reste bien plus délirante et cinématographique que la fiction. Trop scénariser, ça ne m’intéresse pas. J’ai donc tâché de rester au plus près de la réalité, mais je n’hésite pas à la fantasmer. C’est sans doute la conséquence de ma longue activité dans l’industrie du X. Je suis acteur X depuis 25 ans et réalisateur producteur depuis plus de dix ans. Ce qui me conduit à mélanger réalité et fantasme et à ne pas faire de séparation entre vie privée et vie publique.
Par ailleurs, c’est la première fois que tu te confrontes à un portrait de femme. Etait-ce un défi ?
Le point de départ, c’est une femme qui perd un enfant par la faute de quelqu’un d’autre. Personne ne lui vient en aide. Elle décide de chercher le type qui l’a agressée pour lui demander réparation. Elle retrouve le mec et exige qu’il lui fasse un nouvel enfant. Cette solution pour se reconstruire apparaîtra pour certains incroyablement courageuse, pour d’autres, monstrueuse et illogique. Ce qui m’intéressait, c’étaient les moyens entrepris par cette femme pour retrouver un équilibre. Le héros dans ce film, c’est elle et son parcours. Au stade de l’écriture, l’histoire d’une femme enceinte était à mille lieues de ce que je vivais. J’ai tenté de me mettre à sa place.
A l’origine, tu ne devais pas interpréter le personnage principal. Voulais-tu t’extraire de ton oeuvre, de ne plus en être le centre ? Quand as-tu décidé de jouer le rôle ?
Je souhaitais sortir d’un nombrilisme forcené. Cependant, étant sensible à la flatterie, j’ai écouté ceux qui m’ont conseillé de jouer le premier rôle. J’espère qu’en fait, la principale raison est que j’avais peur de ne pas être à la hauteur en tant qu’acteur. J’espère être moins extrême que ce personnage. Certains, et ils auront peut-être raison, diront que non.
Eric Cantona, Rachida Brakni… tu voulais travailler avec des stars ?
Qu’ils soient connus ou pas, peu m’importe. J’aime Eric Cantona et Jérôme Le Banner, point. On est trois gaillards qui font ce qu’ils peuvent pour bien travailler après des carrières sportives. On n’a pas pris de cours de théâtre. On se débrouille comme on peut, à l’instinct. On est de grands enfants dans des corps de brutes. Et j’aime Rachida Brakni. Elle a une technique d’enfer qui ne se voit pas. Tout le contraire de moi.
L’atmosphère du film est très étrange, presque irréelle...
Le film évolue dans des espaces urbains, sombres, dépouillés, tissés d’usines, d’hôpitaux, de chambres impersonnelles, de terrains vagues, comme autant d’éléments en résonance avec le trouble niché en chacun des personnages.
AUTO-PORTRAIT
Ton personnage n’a rien pour lui. Et pourtant, il finit par être émouvant à force de pathétisme. Comment le vois-tu ? Comme un raté complet ?
Il est comme moi lorsque j’avais dix ans : un gosse qui voulait qu’on le suive à vélo sans réussir parce qu’il était asocial et maladroit. Spectateur de la vie des autres, c’est un clown triste qui émeut et qui fait rire. Qui rebute aussi. Ce sont les défauts qui rendent touchant un personnage. Son seul centre d’intérêt, c’est le sport de combat, trouver « le bon geste » pour se défendre contre l’ennemi imaginaire auquel il veut donner corps. J’ai aussi voulu que ses tumultes intérieurs se reflètent sur son apparence physique. La métamorphose, propre à celle du super-héros de bande dessinée, s’opère sur mon anti-héros à rebours.
Le pont entre le personnage que tu joues ici et ce que tu incarnes dans les films antérieurs, c’est ce corps burlesque, dont la poésie se manifeste dans le pas de danse ou dans les mouvements d’arts martiaux. D’où vient cette idée de danse qui revient à plusieurs reprises dans le film ?
J’aime Buster Keaton, les danseuses, la danse mortuaire que fait un combattant, les exhibitionnistes, les timbrés, les corps divaguant à cause de l’alcool, la folie… et au final le chemin à parcourir pour retrouver son équilibre. Je m’exprime instinctivement plus avec le corps qu’avec l’esprit quand je suis devant une caméra. Normal pour un hardeur. Faire un film porno ou un film traditionnel est semblable, aussi bien en tant qu’acteur qu’en tant que réalisateur. J’essaie dans les deux cas de jouer avec la pudeur et d’être un bon artisan.
Au fond, la question qui est au coeur du film n’est-elle pas : comment assumer la paternité ? Et si c’est le cas, Les Mouvements du bassin ne serait-il pas paradoxalement ton film le plus autobiographique ?
Il est autobiographique à un point que je ne pouvais imaginer à l’époque. Tellement proche de ce que je vis… Je voulais faire ce film pour parler des choses que je ne connaissais pas et donc apprendre à les connaitre. Je veux regarder les autres, me pencher sur leur fragilité et leurs instincts.
UN MONDE PAS SI CRUEL QUE ÇA
Le film est très pessimiste. On assiste à l’échec de la masculinité. Le type se fait virer de partout, et est réduit à l’état de légume. Au contraire, c’est le triomphe de la féminité : la femme est forte, est capable de surmonter les épreuves. D’où vient cette vision du monde ?
La femme n’est ni plus forte ni moins forte que l’homme. On se bat avec des armes parfois différentes. Il est vrai que le personnage interprété dans le film par Rachida est une femme qui se débat avec courage. J’aime ce genre de personnage. Moi, j’aime bien m’en mettre plein la gueule. Pourquoi ? Parce que je suis un mec sûr de lui. Donc j’ose aller là où j’ai peur d’aller.
Quelles ont été tes influences ?
Barbet Schroeder, Bukowski, Gaspar Noé et si vous pensez à des dingues, il y a de grandes chances pour qu’ils soient également des sources d’inspiration, mais inconsciemment… Je fais du cinéma, non pour me contrôler, mais pour me perdre et essayer de m’en sortir. Au final, le film, et c’est le cas ici, doit dégager un message positif, optimiste. Rester dans la noirceur ne m’intéresse pas. Je cherchais à faire un film d’aujourd’hui, baroque, drôle, lucide et mélancolique, en me débarrassant de mes propres obsessions à moins qu’elles n’aient changé elles-aussi et que je ne l’aie pas encore réalisé. Je tends vers la tragi-comédie, le monde est déjà assez dur comme ça. C’est ce qu’est Les Mouvements du bassin, une tragi-comédie.