Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à cette histoire ?

Pour mon premier film, je ne voulais pas partir d’une histoire originale, trop personnelle. Je me sentais plus à l’aise avec l’histoire d’autrui, un chemin détourné pour exprimer quelque chose d’intime. Et puis j’ai lu Sévère de Régis Jauffret. J’ai été très sensible à sa démarche artistique. Je connais ses romans, je l’admire depuis longtemps, son style bien sûr mais surtout son regard impitoyablement aiguisé sur l’âme humaine, et là, découvrir avec Sévère, qu’il avait cette fois choisi de partir d’un fait divers, m’a vraiment inspirée. Le roman qu’il en a tiré m’est apparu comme une matière extraordinaire pour faire un film.

Donc c’est le fait divers qui vous a séduite ?

Pour parler de la nature humaine, je trouve que le fait divers est un support idéal. Les faits divers sont par définition des histoires réelles qui ont la particularité d’être souvent extrêmes, hors du contrôle, voire irrationnelles. Or l’irrationnel du comportement d’autrui nous fait prendre conscience à chaque instant de notre vulnérabilité : qu’est-ce qui dérape chez l’autre qui chez moi ne dérape pas, ou pas encore ?

Le fait divers nous rappelle notre propre folie, donc notre humanité. On essaye de nous faire croire que la normalité existe. On nous pousse à nier nos parts d’ombre, nos dysfonctionnements. Et le fait divers nous fascine parce qu’il dit une certaine vérité sur l’humain, aussi inimaginable soit-elle parfois.

En quoi cette histoire-là vous a-t-elle fascinée ?

Alors que le meurtre passionnel est vieux comme le monde, l’histoire de ces deux amants, avec sa problématique du dominant/dominé, fascine parce qu’elle bouscule la moralité sage et docile et embarrasse les frustrés. Parce qu’elle nous emmène au-delà de nos limites, nous aide à comprendre les chemins obscurs de nos désirs, nous entraîne dans nos zones d’ombres, et puis, pose une question fondamentale : qu’est-ce que l’amour ? Comment aime-t-on ? Pourquoi aime-t-on ? Quels fantasmes intimes et inaccessibles déclenchent la jouissance de l’autre ?

Pour moi, la vraie question que pose cette histoire, c’est le poids des préjugés et de l’opinion publique sur ces pratiques amoureuses jugées “inclassables”. Elles dérangent avant tout parce qu’elles n’appartiennent qu’à ceux qui les vivent et j’ai voulu rendre hommage à leurs deux protagonistes. J’ai voulu saluer leur irrévérence. Que s’est-il donc passé pour qu’on en arrive à cette image dramatique : un homme retrouvé mort en combinaison latex, tué par sa maîtresse ?

Vous avez le sentiment que le film apporte une réponse à cette question ?

Je ne pense pas que le cinéma, ni la fiction en général, doivent apporter des réponses. Je pense que le cinéma doit poser des questions, dérouter voire déranger, et laisser le spectateur libre de choisir son point de vue. Si je m’intéresse aux failles humaines, ce n’est pas pour les « normaliser » en leur donnant une explication rationnelle. C’est pourquoi le film ne prend pas parti. Je n’ai pas cherché à expliquer, pas plus qu’à juger ou justifier. Je n’ai pas enquêté, j’ai imaginé. J’ai essayé de suivre le cheminement des personnages, me nourrissant du travail de Régis Jauffret et j’ai choisi le point de vue du spectateur, de le faire témoin de cette aventure, lui proposer d’observer, sans parti pris, le fonctionnement de ces êtres singuliers. J’ai le sentiment d’avoir fait une proposition. Juste une proposition. Jauffret a fait la sienne, moi la mienne.

Le regard du spectateur ne risque-t-il pas d’être « pollué » par les commentaires qui accompagneront inévitablement la sortie du film et qui donneront des noms à vos personnages que vous avez choisi de ne pas nommer ?

Le fait divers raconte deux êtres fragiles engagés dans un jeu sexuel au dénouement mortel. La « vraie » histoire est évidemment plus complexe. Les personnages du film, je les ai inventés à partir des figures imaginées par Régis Jauffret. Il n’y a donc rien ni personne à reconnaître. Sinon soi-même. De la réalité, vous avez surtout gardé l’image finale ? C’est la seule certitude de cette tragédie. Tout le reste n’est que conjectures et interprétations. Il n’y a pas de réalité, j’ai proposé ma fiction.

Pourquoi Une Histoire d’Amour ? Ce titre sonne un peu comme une provocation, non ?

Non, pour moi il sonne comme une évidence. Parce que les trois mots de ce titre sont importants. Toutes les histoires d’amour sont singulières, « des planètes privées, qui obéissent à des lois inconnues du reste de l’univers, inconnues même de ceux qui les habitaient » écrit Jauffret dans Sévère. Il existe des milliers de façons d’aimer comme des milliers de façons de faire l’amour. Personne ne détient la vérité sur l’amour.

J’ai voulu faire partager cette histoire en m’affranchissant du jugement qu’on a pu porter sur le fait divers. Ce n’est ni un plaidoyer, ni une apologie, ni une dénonciation, c’est juste ma vision de la relation entre cet homme et cette femme. Et pour moi, il s’agit d’une histoire d’amour. Et si ce titre crée un débat, pose question, tant mieux.

Le film prend des distances avec le livre : Sévère est un récit à la première personne, son histoire à elle. Pourquoi y avoir renoncé dans l’adaptation ?

Sans doute parce que ce qui m’intéressait d’abord, c’est lui, c’est l’homme. Le film est un hommage à la figure masculine, en particulier à travers cette incarnation déviante qu’en offre Le Banquier. C’est le regard d’une femme sur la jouissance masculine, cette formidable énigme. Ce qui m’a fascinée dans cette histoire, c’est le mystère de cet homme, et par là même le mystère des hommes en général. En confrontant cette jeune femme à trois figures masculines complètement différentes, c’était un moyen pour moi de rendre compte de l’énigme que représentent les hommes. Le Banquier c’est l’homme qu’elle veut, Le Mari c’est celui qu’elle a et Le Voisin dans l’avion c’est celui qu’elle pourrait avoir mais dont elle ne veut pas. Chacun à leur façon ont quelque chose de mystérieux qui m’interpelle.

C’est quoi le mystère des hommes ?

C’est avant tout, pour moi, le mystère de leur jouissance. On parle toujours de la jouissance féminine, mais moi ce qui m’intéresse, c’est la jouissance masculine. La part secrète des hommes. Il y a pour moi quelque chose d’absolument insaisissable chez l’homme, tel un secret impénétrable : qu’est-ce qui le fait jouir ? Et pour illustrer cette question assez obsédante, j’ai trouvé dans mes personnages masculins une matière très inspirante : chez Le Banquier, une jouissance morbide déconcertante, chez Le Mari, une jouissance silencieuse, voire passive qui n’en est pas moins inquiétante et déroutante. Et chez Le Voisin dans l’avion, une jouissance toute en retenue qui, elle aussi, pose question.

Est-ce pour cela que Benoît Poelvoorde apparaît souvent nu ?

C’est lui que je voulais mettre à nu, au sens propre comme au sens figuré. Le Banquier fonctionne pour moi comme une sorte de métaphore du mystère masculin. La déviance de sa jouissance me fascine. C’est un Prince Noir, magnétique, insondable et mystérieux. Un solitaire, un mélancolique, un homme blessé qu’on a envie de prendre dans ses bras. Il porte en lui une grande blessure affective. Mais il est aussi cruel, violent, incontrôlable. Il fait mal car il aime souffrir et ne sait jouir qu’ainsi. Je voulais qu’il soit difficile de lui résister.

Si on veut l’aimer, il faut tout supporter. Son plaisir, il l’organise comme il l’entend et si on veut lui plaire, il faut suivre ses règles. Et sa règle c’est de jouir dans la douleur. Aussi inimaginable que cela puisse paraître, il jouit ainsi et personne ne pourra rien y changer. C’est un homme qu’on a envie d’aimer, précisément parce qu’il ne s’aime pas. Il attire parce qu’il est insaisissable. Or, rien n’est plus douloureux et épuisant que de donner de l’amour à quelqu’un qui ne s’aime pas.

Pourquoi Benoît Poelvoorde ?

Quand il a été question que j’adapte le roman de Régis Jauffret, j’ai appris que Benoît Poelvoorde s’était, lui aussi, intéressé au livre. Lorsque nous nous sommes rencontrés, nous avons en fin de compte assez peu parlé du roman, mais plutôt de la vie et des dysfonctionnements psychiques des êtres humains. En quelques heures, nous nous étions trouvés sur un terrain commun : les zones d’ombres de chacun d’entre nous comme autant de révélateurs de l’âme humaine. Qu’il ait été, lui aussi, sensible à ce personnage m’a beaucoup touchée. Benoît est un être extrêmement sensible. Très intelligent et très fragile. Le masque comique qu’on lui fait souvent porter ne saurait cacher les méandres de ses zones d’ombres. C’est l’homme le plus mélancolique que je connaisse. Parfois très sombre, mais extrêmement attendrissant, je l’aime sincèrement et profondément. C’était courageux de sa part d’assumer son attirance pour ce personnage. Sans que nous n’ayons jamais eu besoin d’explication de texte, Benoît était à chaque fois dedans, très instinctif, très en empathie avec le personnage. J’ai bien vu que Benoît était touché par le rôle, par l’irrévérence, le caractère impardonnable et pourtant si attachant du Banquier. A sa façon, il a voulu lui rendre hommage, lui aussi. La convergence de nos points de vue autour du roman et le tournage du film ont fait naître entre nous une relation très forte. Comme un pacte secret.

Et le choix de Laetitia Casta ?

J’ai tout de suite pensé à elle. Et à personne d’autre. Face à Benoît Poelvoorde, je voulais une jeune femme “trop belle pour lui”. Une femme qui lui fasse presque mal aux yeux, une femme dont il aurait raison de douter à chaque instant qu’elle est amoureuse de lui. Je voulais que cette jeune femme soit absolument déroutante, à la fois innocente et maléfique malgré elle. Je voulais un ange doublé d’un démon. Laetitia Casta m’est apparue comme une évidence. Elle est d’une beauté impertinente et en même temps absolument inoffensive quant à son pouvoir de séduction. Sans calcul aucun, elle est très difficile à cerner. Elle ne mesure pas le danger qu’elle dégage.

Le couple que forment les deux protagonistes de cette histoire devait fonctionner comme une entité où l’un incarne le dysfonctionnement psychique de l’autre. Si Laetitia Casta s’est imposée à moi c’est également parce qu’à l’instar de Benoît Poelvoorde, elle aussi est une femme blessée, sauf que ça se voit moins. Ses blessures sont intériorisées. Le regard que l’on a sur elle est évidemment lourd à porter. Longtemps, on n’a accordé qu’une valeur marchande à sa personne. Elle a été mannequin, depuis son plus jeune âge elle a appris la vie et le rapport pécuniaire à la chair. Elle sait ce que signifie vendre son corps et vérifier si l’attention qu’on veut bien lui porter a valeur financière ou affective.

Pour moi, Laetitia est une sorte de Marilyn des temps modernes. Une fille qui sait ce que c’est que de plaire aux hommes mais qui cherche désespérément autre chose. Qui cherche à être aimée. Comme Marilyn, elle porte sa beauté presque comme un fardeau qui l’isole d’autrui. J’ai bien senti que ce rôle comptait beaucoup pour elle. Comme Benoît, elle s’est engagée à fond. Comme Benoît, elle n’est pas sortie indemne du tournage. Ce sont des rôles qui laissent des traces. Tous les deux ont beaucoup donné. Les émotions n’étaient pas feintes. Les douleurs non plus.

Et Le Mari ? Pourquoi, lui avoir accordé une place plus importante que dans le livre de Jauffret ?

Pour moi, Le Mari, c’est la deuxième figure masculine qui incarne à sa façon le mystère masculin. Dans mon histoire, il fallait qu’il soit développé. Il est inévitablement un acteur de cette tragédie. Sa passivité n’en fait pas un spectateur. En tout cas c’est la vision que j’en ai. Pourquoi accepte-t-il ce rôle et qu’est-ce que ce silence dit de lui ? En a-t-il rien à faire ? Est-il profondément meurtri ? Que pense-t-il vraiment ? Prend-il lui aussi un certain plaisir à souffrir voire à faire souffrir l’autre en restant aussi impassible ? C’est tout ça que je voulais filmer.

Lorsque Richard Bohringer a accepté d’interpréter le rôle du Mari, il a parlé du scénario comme si je lui avais écrit le rôle sur mesure. J’ai immédiatement su qu’il serait formidable à l’écran. Parce que c’est un acteur qui sait préserver son mystère et sa force quels que soient les aléas de la vie. Il ne montre rien de ce qui se passe à l’intérieur. Il est solide comme un roc et beau comme un dieu, mais à l’intérieur, on ne sait pas ce qu’il se joue. Et puis sa voix est unique. Ce n’est qu’après avoir tourné les premières scènes avec Richard que j’ai eu l’idée de lui faire dire les phrases en voix off du début film. Il est devenu le narrateur de cette histoire. Il incarne la temporalité. Il n’est pas omniscient, il est un survivant. Vous avez opté pour qu’il y ait une grande différence d’âge entre Le Mari et La Jeune Femme.

Pourquoi ?

Parce que Le Mari devait aussi incarner une figure de père, un encombrement pour elle comme pour Le Banquier. Il refuse de jouer ce rôle auprès de La Jeune Femme « je ne suis pas ton père, ne soit pas ridicule », mais il l’incarne, malgré lui, auprès du Banquier. C’est un obstacle (bien qu’inoffensif) qu’il faut contourner ou anéantir : mépriser, haïr le père, à défaut de le tuer... Car Le Banquier est un fils avant tout. En voulant parler d’un homme, je ne pouvais pas faire l’économie du fils que cet homme avait été. Je voulais qu’on devine en filigrane l’histoire affective de cet homme. D’où les figures paternelles qu’incarnent à leur façon aussi Le Ministre (la toute puissance politique) et Le Psychanalyste (la toute puissance intellectuelle) comme autant de figures dominantes qui l’écrasent. Je voulais souligner le statut affectif très complexe du Banquier. La blessure originelle sans la nommer ni la montrer.

Entre les deux protagonistes masculins, il semble y avoir une sorte d’empathie.

Pour moi, ils incarnent deux façons d’être un homme. Il ne m’appartient pas de dire laquelle est la plus estimable, mais il m’a semblé important de montrer, alors que tout les sépare et les oppose, qu’ils pouvaient se comprendre et peut-être même se respecter.

Pensez-vous que cela ait pu être le cas ?

Je l’ignore. La réalité du fait divers ne m’intéresse pas. Mes personnages ont leur dimension propre et leurs rapports ne sont que ceux que j’ai imaginés.

Quel rôle joue l’argent dans le film ?

Si le film ne montre jamais d’argent, je voulais qu’il soit partout. Dans les décors, les costumes, mais aussi dans le lexique des protagonistes. Le mot argent revient, telle une obsession, un tic de langage, le symptôme d’une pathologie, qui, dans le cas du Banquier, lui sera fatale. Je voulais que l’argent soit un enjeu permanent. Et qu’une des questions principales soit toujours en suspens : comment l’amour et l’argent coexistent-ils ? Dans quelle mesure un rapport amoureux, s’il peut se tarifer, perd-il de sa valeur ?

Tout ce qu’on en voit, c’est la promesse d’un million de dollars, qui n’est que leur façon malade, à tous les deux, de quantifier l’amour qu’ils se portent (d’abord lui, en lui en faisant la promesse, puis elle en exigeant qu’il la tienne). Ça c’est la dimension romantique que peut jouer l’argent dans leurs rapports, telle une bague, autre objet symbolique qui circule entre eux. Pour le reste, dans un monde comme celui dans lequel naviguent cet homme et cette femme, l’argent peut être une arme terrible. Synonyme de toute puissance mais aussi d’humiliation, l’un et l’autre en viennent à s’en servir comme une sorte d’objet transitionnel, une patate chaude qui les encombre.

Vous avez choisi une mise en scène très affirmée avec un parti pris esthétique assez fort. Quels étaient vos objectifs ?

Je voulais avant tout raconter une histoire d’amour, je la voulais belle et élégante. Il fallait que le cinéma sublime tout. D’où l’idée d’une forme esthétique assez précise. Un peu comme dans un conte, un poème noir, je voulais que les personnages deviennent des figures presque irréelles. D’abord par respect pour les vrais protagonistes de cette histoire, puis par goût, je voulais m’éloigner le plus possible de toute forme de réalisme. Je voulais qu’il y ait une atmosphère particulière à la lumière, et un vrai style narratif au cadre. Nous en avons discuté longuement avec le chef opérateur Christophe Beaucarne et c’est en me montrant le travail d’un photographe australien (Bill Henson) que nous avons décidé de créer une lumière toute en semi-obscurité, où les visages et les peaux ressortiraient par touches lumineuses dans la pénombre, où les scènes d’amour seraient silhouettées, toujours à une certaine distance. Je voulais que le film soit comme un tableau.

La musique est très présente dans le film. Qu’est-ce qui vous a inspiré dans le travail de Daho ?

Toujours dans l’idée du conte, ou du poème, je voulais créer une atmosphère onirique aussi à travers la bande son et que l’on puisse s’y reconnaître comme lorsqu’on fredonne un air familier. Etienne Daho a été une rencontre phare de cette aventure. Tout est parti de mon désir d’utiliser une chanson précise de son répertoire : L’Adorer. Je savais qu’elle servirait de base à la musique du film. Et puis, nous nous sommes parlés et c’est en discutant du scénario qu’Etienne m’a suggéré deux autres titres qui lui semblaient adhérer parfaitement à mon histoire (Mythomane et Les liens d’Éros). Je les ai écoutés, et j’ai tout de suite reconnu le climat que je cherchais. Il me les a confiés et c’est ainsi qu’est née toute la bande son du film.

Une Histoire d’Amour est votre premier film. Si vous comparez avec votre expérience d’actrice…

C’est incomparable. Il y a une dimension créatrice dans le fait de faire un film – depuis l’écriture du scénario jusqu’aux dernières étapes de finitions – totalement absente dans le métier d’acteur, où l’on n’est pas le sujet de son désir. Un acteur ne désire pas. Son seul désir est d’être désiré. Et si un parallèle pouvait être fait entre le métier d’actrice et ce film, je dirais que cette histoire-là, celle du Banquier et de sa maîtresse, sans que je m’en sois rendue compte au début, illustre toutes les questions que j’ai pu me poser en tant qu’actrice. En devenant actrice, j’ai trouvé un endroit merveilleusement dangereux où la question de mon désir se réglait facilement : être désirée. Où la valeur que je me suis accordée pendant des années est longtemps restée proportionnelle au bon vouloir des autres.

J’ai donné un sens à ma vie en existant dans le regard d’autrui. J’ai trouvé du plaisir à m’offrir et à répondre au désir des metteurs en scène. J’ai adoré me soumettre à leur volonté. J’y reconnaissais bien tous les signes de l’asservissement mais je n’ai jamais voulu m’en affranchir, puisque j’y puisais un évident plaisir, comme sous emprise. Un plaisir ambivalent. Un plaisir masochiste. Car quel autre métier au monde autorise quelqu’un à demander à quelqu’un d’autre de refaire des dizaines de fois la même chose pour parvenir à « la prise parfaite » et que l’on s’y attèle avec autant de bonne volonté ! Sans doute La Jeune Femme de mon film est-elle une métaphore de l’actrice que je suis et quand à la fin, elle tue son maître, c’est peut-être le moment où j’ai décidé de passer à la réalisation…