Quand j’ai voulu commencé ce métier, je n’y connaissais vraiment rien : je répondais à des petites annonces pour faire de la figuration à Marseille, et je m’y prenais n’importe comment, en envoyant des lettres de motivation, des photos de moi avec des copines (rires). A 13 ans, j’ai eu un petit rôle dans Notes sur le rire, un téléfilm pour France 3 avec Thomas Jouannet, qui m’a beaucoup encouragée, en me disant que j’avais du caractère.

Un jour, une directrice de casting qui m’avait fait faire de la figuration, m’a appelée pour le casting de La graine et le mulet. J’allais avoir 19 ans. La veille, j’étais déprimée, je pensais à mes études de Droit, et, le lendemain, on m’appelait pour ce casting : j’y suis allée, pleine d’énergie, parce que je n’avais rien à perdre. J’ai fait une petite improvisation sur une histoire de famille : ça a duré plus de vingt minutes et je ne lâchais pas. On m’a rappelée pour faire d’autres essais et j’ai eu le malheur de dire que je faisais de la danse orientale, ce qui était faux ! Quand on m’a demandé de danser, je me suis enfoncée dans le mensonge et j’ai fait n’importe quoi (rires). Abdel a quand même voulu me rencontrer et, là, je lui ai dit la vérité. Il m’a choisie, sans jamais vraiment m’expliquer pourquoi, il m’a dit qu’il avait « senti quelque chose »...

Ado, l'aisance ?

Au départ, je ne parlais pas. Vous pouvez demander à tout le monde : je restais dans mon coin, j’avais honte. Il n’y a qu’au moment des répétitions où j’arrivais à m’exprimer, puis tout s’est progressivement mis en place. Abdel m’a demandé de prendre du poids : j’avais un peu peur, mais j’ai fait du sport, de la danse, et ça m’a donné une énergie folle ! Ce qui me rapproche de Rym, c’est peut-être cette naïveté, cet idéalisme propre à l’adolescence, notamment lorsqu’elle va aider Slimane dans ses démarches administratives. Il y a aussi son sens de la débrouille, et ce désir d’aller jusqu’au bout des choses, même si c’est pour se ramasser une claque.

Parfums de femme

Quand je vois certains films où la femme maghrébine n’a pas de sexualité, de sensualité, de corps, ça m’agace. La scène de la danse tue certains de ces clichés, parce qu’à ce moment-là, Rym a du pouvoir sur les hommes, elle assume sa féminité, comme toutes les autres femmes du film, Karima par exemple, qui s’affirment par un caractère bien trempé. La danse du ventre est toujours exotique dans les films, la femme affiche un grand sourire de façade, alors que cette danse, c’est avant tout l’expression du ventre, de la poitrine, du corps tout entier. Regardez le flamenco, c’est magnifique. La femme y exprime sa sensualité, c’est pareil dans la danse orientale : tout n’est pas dans la mécanique et la démonstration technique.

Kechiche ou pas chiche ?

Jusqu’à ma rencontre avec Abdel, je n’avais fait que quelques figurations là où je vivais, à Marseille. Je voyais qu’Abdel avait confiance en moi mais je m’interrogeais : « Pourquoi m’a-t-il choisi ? Je ne sais pas jouer, je n’ai suivi aucun cours... ». On a fait beaucoup de répétitions, et pas seulement sur le texte du film. On a joué du Tchekhov, du Marivaux : par exemple, avec l’acteur qui interprète Serguei, on a souvent joué tous les deux alors que nous n’avions aucune scène en commun dans le scénario. C’était génial, parce qu’on a tous, un jour, travaillé avec l’un des autres acteurs du film. Je n’en comprenais pas toujours l’intérêt, mais ça nous a tous aidés. Par exemple, en jouant « La demande en mariage », où deux paysans tombent amoureux l’un de l’autre, il y a ce côté terre-à-terre, naturel qui m’a servi pour le personnage de Rym. C’est aussi pour ça qu’Abdel ne voulait pas que je me maquille, que je me coiffe, ou que je me prive de manger copieusement ! C’est une chance pour moi d’avoir tourné La graine et le mulet en premier : j’y ai vraiment appris la concentration. Si j’avais commencé par un autre film, je pense que ça n’aurait rien donné. Je retiens aussi le sérieux d’Abdel, sa motivation et sa rage, au quotidien. Si on s’est bien entendu, c’est parce qu’on partage cette même rage positive, cette envie de ne pas lâcher le morceau et de se dépasser.

En chair et en eau

Lorsque j’ai fait mes premiers essais, tout le monde disait à Abdel : « Pour le jeu, ça va. Pour la danse aussi... si tu veux un spectacle comique ». Et pourtant, Abdel s’est battu, et j’ai pris des cours. J’étais concentrée, mais j’avais un blocage, sûrement un manque de confiance, alors il ne fallait pas en rajouter... J’ai fini par tomber sur une prof très gentille, et, au bout du deuxième cours, j’ai réussi à danser. J’en étais presque choquée.

Avec le recul, tout ça n’est pas miraculeux. C’est du travail, combiné à l’énergie des gens autour de moi. Lors du tournage de cette scène, je n’ai jamais été isolée. On a essayé une fois, moi seule face à la caméra, mais ça ne fonctionnait pas. J’étais donc, dans cette salle de restaurant, face aux autres comédiens, un peu gênée parce que je n’aurais jamais osé faire ça dans la vie, jamais ! On a l’impression que je suis parfaitement à l’aise avec mon corps, alors que je suis très pudique. Juste avant de tourner cette scène, qui était l’une des dernières au plan de travail, je me suis fait mal à la cheville. J’avais une atèle, c’était douloureux, on m’a proposé d’arrêter là, mais j’ai refusé : je ne pouvais pas avoir fait tout ce travail pour rien ! Le tournage de cette scène a duré cinq jours en tout, dont trois avec l’atèle. On commençait à 18h pour finir à 5h, et quand je rentrais le soir à l’hôtel, je m’écroulais. Je n’arrivais plus à marcher ; je suis même tombée dans les pommes quelques fois. Je dansais non-stop le temps d’une cassette, 45 minutes je crois, on avait un quart d’heure de pause, et ça recommençait. Je fondais même sur place, donc il fallait que je mange la nuit pour que mon ventre soit raccord le lendemain (rires). En me concentrant, je pensais à plusieurs choses : à la chance de réaliser mon rêve, d’avoir une vie meilleure, et à ma famille, particulièrement à ma mère qui s’est battue toute sa vie pour ses enfants. Il y avait aussi mes partenaires, l’actrice qui joue ma mère, les musiciens, qui m’encourageaient par le regard. Pour moi, cette danse représente le sacrifice de Rym, pour sauver Slimane. Je trouve qu’il y a entre eux ; comme un amour platonique, en tous cas un lien sentimental très fort. Elle se donne corps et âme, en quelque sorte elle se « prostitue » pour « l’homme de sa vie », comme une mère le ferait pour sauver son enfant. Avec cette danse, Rym est sur le fil qui sépare l’enfant de la femme.

Ceci est ma (bonne) chère

Je me souviens de la scène où je mange le couscous avec Slimane, dans sa chambre d’hôtel : on a l’impression que j’adore ça, alors que je n’aime ni le couscous ni les légumes cuits. Je me suis vraiment forcée, je n’en pouvais plus ; Abdel, lui, a explosé de rire et a fini par arrêter le calvaire.

C’est vrai que la nourriture, le repas est un des fils conducteurs du film. Mais, personne ne savait qu’on allait manger pendant des heures et des heures ! Dans cette scène avec Slimane, comme on était filmé l’un après l’autre, chacun avait le temps de souffler et d’encourager l’autre. Il y a aussi la scène du grand repas familial, Abdel travaille différemment avec chacun des acteurs, il prend le temps de nous connaître individuellement. S’il est parvenu à créer l’illusion d’une famille, c’est parce qu’il nous a rendus heureux d’être là. Nous étions tous contents d’avoir la chance de jouer, alors que la plupart d’entre nous venait de nulle part. On était comédien, tout simplement...

Venise, vidi, vinci !

J’avais peur de la réaction du public, peur que tous nos efforts ne soient pas récompensés. Quand, à la fin de la projection, les spectateurs se sont retournés vers nous et nous ont applaudis, j’étais très émue. Les membres du Jury m’ont dit « On t’a donné ce prix à l’unanimité. On sent que tu as travaillé. Continue... ». Je ne m’attendais pas du tout à recevoir ce prix du meilleur jeune espoir. Je voyais, à travers la presse, que les gens m’aimaient bien. Bien sûr, en rêve, devant ma glace, je répétais mon discours de remerciements, mais je ne savais même pas comment se déroulait la cérémonie. Je suis arrivée en retard, à cause d’une correspondance d’avion ratée, j’étais stressée, j’avais des cernes énormes. Lorsque je me suis vue sur le grand écran de la salle, je n’ai pas compris pourquoi, mais quand j’ai entendu mon nom, j’étais en larmes, le micro était plus grand que moi, j’étais complètement perdue...

Avec le recul, même si je suis consciente du travail que j’ai fait, je continue à me dire « Pourquoi moi ? ». Mais ce prix est une belle récompense. Je me dis que je n’y ai pas cru pour rien, que je suis vraiment heureuse lorsque je joue. Alors, si on m’en donne la chance, je ferai plus forte encore la prochaine fois !