Comme beaucoup de vos films, Des trous dans la tête ! s'inspire de faits autobiographiques ; parlez-nous de la façon dont vous et votre co-auteur George Toles avez écrit le scénario, et des souvenirs qui vous ont servi de base.
Le cœur de mon enfance, son essence mystique, impétueuse et fougueuse, a été marqué par une lutte sans merci qui opposait ma mère à ma grande sœur, une adolescente fraichement épanouie. Elles n'ont jamais vraiment mis de mots là-dessus, mais c'est justement ça qui était embarrassant, c'était évident. Qu'elles se disputent au sujet d'une coiffure ou d'un ourlet, c'était en réalité la présence au sein de la maison d'une jeune adulte, avec des désirs personnels, qui était à l'origine de l'opposition virulente de ces deux femelles. J'ai su que n'importe quel souvenir d'enfance devait être construit à partir de cette guerre.
George Toles a eu l'idée d'un orphelinat, qui allait abreuver le scénario d'enfants. Il a également voulu corrompre cette institution, avec une opération de prélèvements d'organes... C'est alors que j'ai eu l'idée de faire de mes parents les propriétaires. Après tout, les enfants peuvent-ils réellement comprendre ce que leurs parents ont dans la tête ?
Après que George et moi avions inventé un tas de sombres secrets bien gardés des enfants timorés, il s'agissait simplement d'introduire un détective adolescent ; l'un de mes personnages favoris, et quelque chose que Louis Feuillade aurait dû explorer, mais peut-être l'a-t-il déjà fait. Et puis je me suis rappelé l'agonie du premier amour et combien ce genre de douleur se prêtait au film, donc j'ai combiné tous ces éléments et j'ai été ravi de constater qu'ils se mariaient parfaitement. Dès que la structure a semblé assez solide et sincère, j'ai pu parsemer le tout d'un million de détails sortis de ma tendre enfance. C'est littéralement une histoire vraie ; mais en beaucoup mieux !
Le film est un mélange de genres, l'horreur expressionniste, le polar, le théâtre du Grand Guignol. Pouvez-vous nous parler de ces diverses influences ?
J'ai lu une série de pièces de théâtre du Grand Guignol et j'ai décidé sur-le-champ que j'en monterai une un jour. L'occasion ne s'est pas présentée, mais quand j'ai découvert que j'allais tourner à Seattle, j'ai tout de suite pensé aux phares, qui me rappelaient cette pièce que j'adorais et qui justement avait pour décor un phare. Je pense qu'il était question d'un père et de son fils, tous deux atteints de la rage, et essayant de se tuer l'un l'autre, avant l'arrivée du bateau de ravitaillement sur leur île isolée. Je n'ai fait qu'incorporer au scénario l'esprit sanglant de la pièce, qui correspondait parfaitement au côté épouvantable de ma propre enfance ! C'est sans doute pour cette raison que la pièce m'avait plu.
Le polar jeunesse servait mes intérêts, car pour moi, c'est une littérature très sexuelle, pour tout ce qui est dit et ce qui ne l'est pas. Alice, Les frères Hardy ; Inutile d'en dire davantage ! Les jeunes détectives se plongent toujours dans des intrigues émoustillantes, des histoires excitantes ! Et il n'y a rien de plus voluptueux que le fantasme d'être un adolescent en danger. Pour moi, en tout cas !
L'horreur expressionniste ? Eh bien, c'est ce qui arrive quand le sujet est intéressant et que c'est filmé avec beaucoup d'ombres en rapport avec l'intrigue ; des ombres longues, profondes ; de mystérieuses ombres !
Les ombres ont tellement plus d'impact en noir et blanc qu'en couleur ! En noir et blanc, elles représentent l'absence de lumière, l'absence de connaissance ; mais en couleur, l'obscurité est composée d'un grain mauve et marron, qui n'a plus de sens ! Le véritable expressionnisme DOIT être filmé en noir et blanc.
Des trous dans la tête ! est le premier film que vous n'ayez pas tourné à Winnipeg, votre ville natale. En quoi cela a-t-il affecté le film en tant que mémoires ? Comment s'est déroulée votre collaboration avec The Film Company ?
La plage du Puget Sound dans l'état de Washington ressemblait trait pour trait aux rives de Gimli, où se trouve la maison de vacances familiale, à une heure de route de Winnipeg. Quand le cameraman Ben Kasulke et moi courions sur la plage avec nos caméras, j'avais l'impression d'être un enfant accompagné d'un nouvel ami, au lac ! Nous jouions ensemble dehors, au traditionnel cache-cache, au jeu de la bouteille, on faisait des feux, des hot-dogs ; et toujours courir, courir, courir dans le sable qui nous ralentit, comme tous les enfants accrocs de plage aiment à le faire. Sauf qu'on courait avec les caméras, et qu'on filmait tout ce qui se présentait à nous, sur ce grand terrain de jeux balnéaire.
La dernière fois que j'ai eu les poumons aussi pleins à craquer de cet air vivifiant remonte à l'enfance, il n'y a que les enfants qui puissent encaisser ce débordement d'activité ! Je me sentais complètement chez moi, dans cet endroit pourtant tellement éloigné.
Et mon équipe de The Film Company, ce merveilleux, chimérique, utopique studio de cinéma à but non lucratif ; unique au monde, j'en suis convaincu ; était incroyable ! Il y avait cette cause, ce manifeste, cette bannière sous laquelle nous défilions chaque matin ! Je logeais dans l'un de ces hôtels hôpitaux, courants à Seattle, des membres de l'équipe venaient me chercher tous les matins à 5 h, je saluais les patients qui fumaient à l'extérieur de l'infirmerie, et j'attaquais la longue journée de tournage avec le sentiment d'être au premier jour de l'été.
Le producteur Gregg Lachow est quelqu'un de très franc ; il dit toujours ce qu'il pense, peu importe ce que c'est, mais ce n'est jamais personnel. Il a peuplé son industrie de rêve avec des gens qui ont le même tempérament, des travailleurs, des gens solidaires avec lesquels il est facile de s'entendre, et qui ont soif de travailler et d'apprendre. La plupart des utopies s'écrasent avant même d'avoir quitté la terre ferme, mais celle-ci a une chance, grâce aux personnes qui sont impliquées.
Comment avez-vous procédé pour la distribution des rôles ? Sullivan Brown dans le rôle du jeune Guy Maddin semble coller tout à fait et Kellan Larson dans le rôle de Neddie dégage tellement de vulnérabilité que l'on sait qu'il va se passer quelque chose d'atroce, rien qu'en le regardant. Est-ce que le casting repose sur l'aspect purement physique/visuel des acteurs parce qu'il s'agit d'un film muet ?
La directrice de casting, Joy Fairfield, a enregistré des auditions à Seattle et me les a fait parvenir. Puisqu'il s'agit d'un film muet, je savais que la chose la plus intéressante qu'un acteur pouvait m'offrir était un gros-plan expressif. Les mouvements du corps sont très importants, mais ce n'est pas ce que j'ai demandé à voir en premier. Joy a eu beaucoup d'intuition en organisant ces sessions. J'ai pratiquement retenu tous les acteurs de la première cassette qu'elle m'avait envoyée.
J'ai aimé Sullivan Brown, non pas parce qu'il me ressemblait, jeune, même s'il y avait quelque chose ; en plus mignon ; mais parce qu'il me rappelait Jean-Pierre Leaud jeune, à l'époque des 400 coups. En tout cas, ce fut mon sentiment le jour de l'audition. Il était très emprunté, l'air morose. Kellan Larson, je l'ai choisi en deux secondes ; son apparence et son jeu étaient tels que je les avais imaginés.
Est-ce que le film a été continuellement conçu comme un film muet avec accompagnement en direct ? Qu'est-ce qui vous a poussé à travailler avec Jason Staczek ?
Voilà longtemps que je désirais faire un film muet avec de la musique live, pour redonner aux gens ce qui était courant dans les années vingt, comme au temps du Grauman's Chinese Theater ! Un spectacle généreux, destiné aux masses, juste un peu plus lyrique que ce que l'on voit aujourd'hui ! Piers Handling du Festival du Film de Toronto avait rebondi sur cette idée, puis on l'avait oubliée. Monter un évènement de ce genre demande un certain budget. Tout est dans le timing. Un festival doit avoir envie de le faire et disposer de l'argent nécessaire. Le timing était parfait cette année: la première a eu lieu au Festival de Toronto.
Jason Staczek est le compositeur attitré de la société de production de The Film Company. Et il se trouve être EXCELLENT. Il se promenait sur le plateau et jouait de la musique d'ambiance pour nos acteurs sur son orgue Hammond géant. Il pouvait improviser des heures, et à la fin nous étions complètement hypnotisés par les sons étranges de son clavier.
Dans cette transe, il était plus facile de croire que les décors en carton-pâte dans lesquels nous devions travailler étaient de vraies pièces, que nous étions vraiment dans la tourelle angoissante au sommet d'un phare branlant en face de l'océan, et qu'un long escalier de pierres faisait une spirale en dessous de nous jusqu'à une porte s'ouvrant sur la mer ; alors qu'en réalité nous étions les uns sur les autres, entre des murs en papier mâché.
Jason a lui aussi ce tempérament propre à The Film Company ; il a composé plus de 95 minutes d'une partition originale en travaillant presque jour et nuit pendant des mois ! Le résultat est brillant et, à en juger par son enthousiasme, une formidable récompense en soi.
Ô Utopie !
Comment se déroule l'interaction des bruiteurs, des chanteurs et du narrateur sur scène, lors de la projection du film ?
Les spécialistes du son font partie eux-aussi du spectacle. J'adore les bruiteurs. Quand j'ai rencontré Andy Malcolm pour la première fois en 1992, il sonorisait avec enthousiasme une poursuite de voitures plus vraie que nature et reproduisait les sons d'un accident devant mes yeux incrédules simplement à l'aide d'une bouteille d'eau chaude et de son pouce.
Ce gars peut reproduire tous les sons nécessaires à un film. Et il a des yeux de lynx, aussi ! Il est capable de repérer un son manquant en un clin d'œil, comme le léger bruissement que l'on émet lorsque l'on décroise les jambes. Il entend avec les yeux et il voit avec les oreilles. Il peut reproduire un feu de forêt avec une branche de cèleri, une femme qui se déshabille avec deux jantes de métal. Ces bruiteurs sont vraiment fascinants !
Je voulais absolument qu'ils fassent partie du spectacle. Tout le monde devrait voir ce qu'ils font. Bien entendu, je veux que les gens regardent mon film, aussi, et c'est ce qu'ils font, car lorsque les bruiteurs sont à l'œuvre, c'est paradoxalement très discret.
J'espère que tous apprécieront de faire ces petits sauts de l'intérieur à l'extérieur du film. Et je veux qu'il en soit ainsi pour le narrateur. Le narrateur, une espèce d'extension de l'ancien bonimenteur, auquel on avait recours au début du muet, pour tenter de ne pas perdre en route les spectateurs les plus confus, ne sera pas là en représentation. Plutôt inspiré de mes lectures au sujet de la tradition japonaise du benshi, où les narrateurs font des commentaires personnels sur le film, je souhaite que mon narrateur construise une relation privilégiée avec le public. Je veux qu'il ressente le public et l'apprivoise, s'échauffe ou se calme à son contact, et qu'il cultive ce savoir-faire qui n'appartient qu'à lui.
Des trous dans la tête ! est rempli des thèmes qui vous sont chers, cependant on note une modernité palpable dans le montage : la vitesse à laquelle défilent les intertitres, la caméra au poing... On a un plus grand sentiment de liberté, et ceci nous parait en rupture avec le primitivisme obstiné et l'aspect "construit" de vos films précédents. Quelle est la place que vous donneriez à ce film au sein de votre œuvre ?
J'espère que ce film est le couronnement de mon œuvre, du moins jusqu'ici. Ce n'est pas un pastiche. C'est un nouvel hybride d'éléments filmiques jamais associés auparavant. Il n'y a rien de malhonnête. Il a son propre rythme, ni lent ni exagérément pressant. J'en suis ravi, je crois que chaque spectateur peut ingurgiter la plupart des images comme un grand verre d'eau fraiche ; et j'adore la musique.
La musique emprunte le chemin le plus court pour aller droit au cœur, comme nous le savons tous, et ces images, parce qu'elles collent parfaitement à la musique de Jason, bénéficient elles aussi de ce raccourci vers le cœur ; je l'espère. C'est la plus grande qualité du film muet ; il atteint les gens aussi instantanément et avec autant de force que la musique. C'est l'effet que j'espère obtenir avec Des trous dans la tête !