Pourquoi avoir voulu filmer les ours ?

Je ne connais personne qui ne soit pas attiré par les ours. Il y a ce mélange chez eux de douceur et de violence. Nous avons à la fois pour eux de la sympathie et de la crainte. Puis il y avait des thèmes inhérents à la vie des ours que je voulais raconter, comme la séparation de la mère avec ses petits au bout de 3 ans, tous les efforts qu’elle déploie pour les amener enfin à l’âge… où ils vont se séparer d’elle.

En tant qu’humain, que spectateur, on se projette forcément dans cette émotion-là, dans ce moment crucial de la vie. Et ce qui me plaît chez les ours en tant que personnages de cinéma, c’est à la fois qu’on y projette des émotions fortes mais qu’on reste toujours conscient qu’ils sont différents, qu’ils ont leurs propres lois. Les ours passent plus de la moitié de l’année seuls dans leur tanière.

Cette solitude aussi les rend touchants. Ils errent ensuite au sortir de l’hiver, puis se côtoient, se retrouvent à plusieurs dizaines dans la même rivière, traversent des territoires immenses pour, finalement, se retrouver de nouveau seuls, dans l’espace confiné de leur tanière et attendre le moment de ressortir et de repartir à l’assaut des grands espaces.

Pourquoi avoir décidé de tourner au Kamtchatka ?

C’est clairement la région qui m’a le plus marqué par sa splendeur sauvage. Le silence et la pureté de l’hiver, les frémissements d’une nature en plein réveil au printemps, l’explosion de la végétation en été, les herbes flottantes dorées par le froid comme par le soleil. Tout y est cinématographique.

Quelles sont vos influences cinématographiques ?

J’ai beaucoup d’admiration pour le cinéma de Terrence Malick. Il nous emporte par un lyrisme doux et naturel et laisse vivre ses plans. Une autre de mes références, c’est le film Dersou Ouzala du réalisateur japonais Akira Kurosawa pour ses images de la Russie. Le western aussi m’a beaucoup influencé. Dans Terre des ours, notre cavalier solitaire au milieu de la vallée de la mort c’est un peu notre ours qui arrive dans la vallée des geysers, les coups de feu en moins !

Avant d’aller filmer sur le terrain, quel travail est nécessaire en amont pour réaliser un tel documentaire ?

Tout d’abord, il y a la préparation humaine. Elle est simple, il s’agit de bien choisir l’équipe en fonction des compétences évidemment mais aussi des qualités humaines. Nous savions parfaitement que nous allions passer beaucoup de temps ensemble, isolés, et que certains jours allaient être plus difficiles que d’autres ! Ensuite vient la préparation technique, et elle a été énorme.

Nous étions les premiers à filmer en relief, à l’autre bout du monde, avec des animaux sauvages. Il a fallu adapter du matériel d’abord conçu pour les tournages en studio, l’alléger, le rendre plus ergonomique et immédiatement opérationnel. L’expérience de tous mes tournages en nature ne me laisse aucune illusion : les animaux ne refont jamais deux fois la même chose. On a rarement droit à une seconde chance.

C’est, entre autres, ce qui fait la beauté de ces tournages et de ces films. À cela s’ajoutent les conditions parfois extrêmes dans lesquelles nous avons tourné, notamment en hiver. Il a fallu équiper les caméras et les rigs pour qu’ils résistent aux grands froids et aux amplitudes de températures importantes.

Quel était le principal défi pendant le tournage ?

Tout l’enjeu est d’être là au bon moment, et je peux vous assurer que c’est un peu la roulette russe. Il y a eu un jour en particulier où nous étions tous très fatigués après avoir passé de nombreuses journées sous la pluie, nous avons failli tout abandonner mais finalement nous sommes allés tourner sans trop savoir si les ours bruns allaient être au rendez-vous. En arrivant près du lac, il y a eu un moment magique, nous n’avions jamais vu autant d’ours en même temps.

Comment était composée votre équipe pendant le tournage ?

Il y avait plusieurs équipes. Une équipe terrestre, avec qui j’étais tout le temps, toujours composée des mêmes personnes. Il y avait notamment Manning Tillman qui était responsable de la 3D. Il y avait également une équipe aérienne. Nous avions installé une caméra sur un ballon gonflé à l’hélium pour faire une approche très douce et aérienne des ours sans les effrayer. Et enfin, il y avait une équipe sous-marine pour filmer les saumons, principale nourriture des ours bruns.

Quelle est la part de fiction dans ce film ?

Aucune. Terre des ours cherche à donner à voir du vrai et veille à respecter le temps de la nature, la douceur de son rythme comme ses éclats de violence (l’éruption d’un volcan, les vagues qui se brisent, les ours qui s’affrontent). On s’attache à des personnages mais ce n’est pas « fictionné ». Il y a des personnages chez les ours comme dans la vie. Ils ont leur personnalité. On savait lesquels étaient les plus agressifs ou les plus tranquilles. On a joué là-dessus.

Tout ce que nous avons filmé est vrai. Nous avons laissé faire la nature. Nous aurions pu tricher au montage, découper le film comme une fiction avec des gentils et des méchants. Mais nous avons plutôt choisi de respecter le rythme des ours qui ont des moments de violence et de douceur. Nous n’avons pas voulu les « cartooniser ». D’ailleurs la musique du film reflète très bien cela. Elle a été composée par deux équipes distinctes. D’un côté, Fabien Cali, jeune compositeur orchestral, accompagne les envolées lyriques de l’histoire quand le film prend de la hauteur. De l’autre, Cécile Corbel et Simon Caby ont créé des thèmes forts autour de chansons qui font planer tout à tour une certaine mélancolie et de la tendresse.

Pourquoi avoir filmé leur vie sur une année rythmée par les 4 saisons ?

Parce que c’est leur vie tout simplement : survivre à un très long hiver, remettre le corps en marche et se nourrir pour se préparer à l’hiver suivant. Ce cycle-là peut nous paraître absurde mais c’est le leur. Le film place l’ours au sein de la nature et d’un grand cycle de la vie. Vouloir protéger uniquement les ours n’aurait guère de sens. C’est tout le cycle de la vie qui assure un équilibre : les ours et les saumons, l’Océan et les rivières. Il est dit : «Tant que les saumons continueront leur odyssée, les ours du Kamtchatka seront là dominant de toute leur puissance ce paradis lointain, caché, ce territoire sauvage, encore préservé du monde des hommes». Le spectateur prend alors conscience que chaque animal fait partie d’un tout et que c’est ce tout, cette nature, ces milieux qu’il faut préserver. L’ours est le symbole, l’emblème de cette nature à sauvegarder.

Pourquoi accompagner le spectateur par une voix-off ?

La voix-off apporte des informations qui nous permettent de comprendre l’histoire des ours et de respecter l’authenticité de leur comportement. Il faut aussi donner des clés de compréhension aux spectateurs. C’est aussi très important de pouvoir identifier les différents personnages : la mère, le mâle dominant, les oursons. (...)

Que vous a apporté votre travail avec James Cameron et son équipe ?

Ils nous ont apporté beaucoup mais l’inverse est vrai aussi. C’était la première fois qu’ils se lançaient dans un projet de ce genre. James Cameron est un réalisateur que je respecte énormément. Avatar est un western proindien écolo, c’est tout ce que j’adore. Pour préserver la nature, il faut l’aimer. Il était également très important pour nous d’avoir des équipements techniques légers. On ne se balade pas au milieu des ours avec des caméras très lourdes. La participation de Cameron Pace Group nous a vraiment aidés, le matériel était plus léger, nous pouvions donc tourner plus vite. (...)