Votre précédent film, The Black Power Mixtape, consistait déjà en un montage d‘archives provenant de la télévision suédoise, et c‘est la découverte de ces archives qui vous avait inspiré le projet du film. Qu‘en est-il de Concerning violence ? Le film est-il né des archives, ou de votre lecture du texte de Frantz Fanon ?
Tout est parti du texte de Fanon, que je n‘ai découvert que récemment. L‘éditeur suédois du livre m‘en a offert un exemplaire, et je l’ai lu sans délai. J‘ai alors dit à mon producteur : « j‘ai mon nouveau film ». Ensuite, le défi a consisté à trouver les images adéquates : quel film allais-je pouvoir tirer d‘un livre qui n‘est pas une fiction mais un essai ? Comment faire pour garder intacte la force du livre avec des moyens spécifiquement cinématographiques ? J‘ai d‘abord été tenté d‘utiliser des images contemporaines, et j‘ai même songé à faire un film d‘animation. Mais j‘ai réalisé très vite qu‘utiliser des archives permettrait de donner une dimension plus universelle au film. D‘autant qu‘il est facile de trouver dans le film un écho aux événements actuels.
Ces archives suédoises sont d‘une étonnante richesse. Comment expliquez-vous que la Suède ait filmé avec une telle attention ces différents épisodes de la décolonisation ?
À l‘époque, la Suède était un pays petit, riche, et tout à la fois radical et neutre d‘un point de vue géopolitique – aujourd‘hui nous ne sommes plus qu‘un petit pays. La décision avait été prise de couvrir ces événements d‘un point de vue suédois, pour les Suédois, plutôt que d‘acheter simplement l‘information venue des Etats-Unis, de France ou de l‘URSS, ce qui était impensable. Le monde vivait alors les années les plus intenses de la Guerre Froide.
De quelle quantité d‘archives disposiez-vous ? Fut-il difficile d‘opérer des choix parmi ce matériau ?
Disons que j‘avais à ma disposition dix heures d‘archives exceptionnelles, trente heures intéressantes, et une cinquantaine d‘heures seulement envisageables. Quant aux choix qu‘il a fallu faire, eh bien, c‘est le lot de tous les cinéastes : affronter des problèmes de montage !
Malgré la nature documentaire de ces archives, la structure de votre film a quelque chose de très abstrait, presque onirique par endroits. On a le sentiment que vous avez voulu faire écho à la remarque que fait Fanon sur le fait que la violence a envahi jusqu‘aux rêves des peuples colonisés...
En quelque sorte, oui. Le discours d‘un film passe avant tout par les émotions du spectateur, par quelque chose d‘assez souterrain. Par ailleurs, et puisque le film revêt la forme d‘un essai, il était important que le spectateur puisse se situer facilement dans ce qui est dit...
Et l‘idée était de permettre à ces images de parler pour le présent...
C‘est tout à fait ça. Je voulais que le film instaure une sorte d‘échange fantôme entre ces images et les événements actuels.
Pourquoi avoir choisi d‘ouvrir le film sur ces images de soldats portugais tirant sur des vaches depuis un hélicoptère ?
Tout d‘abord, je trouve que ces images ont une grande force cinématographique, d‘autant plus qu‘elles drainent le souvenir d‘images connues, comme celles de la Guerre du Vietnam, et évidemment Apocalypse Now ou même Eisenstein, pour la mise à mort des animaux. Ce sont des images très brutales et saisissantes, qui ont une valeur métaphorique puisqu‘elles représentent en quelque sorte l‘essence-même de la violence : c‘est la violence en tant que tel, sans objet... Et c‘est aussi, évidemment, une image du pouvoir, et de la peur.
Pour certaines archives, vous avez conservé le commentaire qui les accompagnait alors. Avez-vous hésité à le faire ?
Je me suis posé à chaque fois la question de savoir ce qui serait dans l‘intérêt du film. Une fois que vous avez réussi à embarquer le spectateur dans un récit, la seule chose qui compte est de conserver son attention.
Par ailleurs, vous prenez le parti de ne pas contextualiser certaines archives. Au moment d‘intégrer l‘entretien de Robert Mugabe évoquant la guérilla en Rhodésie du Sud, avez-vous eu la tentation de rappeler la nature dictatoriale du régime qu‘il a présidé par la suite ?
Non, et c‘est quelque chose qui m‘a été reproché, notamment au Etats-Unis, où on m‘en a voulu d‘avoir intégré ces images de Mugabe. Mais il me semble évident qu‘il y a un lien entre la domination blanche évoquée ici par Mugabe, et ce qui est advenu par la suite. Fanon était d‘ailleurs très clair là-dessus, quand il disait que l‘établissement de régimes post-coloniaux serait habité, possiblement de manière irrationnelle, par l‘exercice de la violence subie par les colonisés... Et je crois qu‘il faut faire confiance au public, à qui il n‘est pas nécessaire de tout expliquer constamment. Particulièrement aujourd‘hui : il suffit d‘un clic sur Wikipedia pour connaître les faits. Si vous commencez à tout expliquer dans votre film, le film est mort : il est nécessaire d‘avoir confiance dans les spectateurs.
Pour être franc avec vous, je ne m‘attendais pas, en commençant ce film, à ce qu‘il rencontre un tel succès – il a été montré dans plus de vingt pays, et a généré de nombreuses discussions. Je crois que je ne réalisais pas à quel point l‘intérêt pour Fanon et les études post-coloniales est fort aujourd‘hui. Le site américain Indiewire, qui est consacré au cinéma indépendant, l‘a élu meilleur documentaire de l‘année, ce qui m‘a surpris et évidemment beaucoup touché. Mais je crois que cet engouement est lié au contexte actuel, à ce qui vient de se passer à Gaza, ou à la situation irakienne. Tous ces événements nous invitent à réfléchir aux mécanismes intrinsèques de la violence...
Pourquoi avoir choisi d‘ouvrir le film sur cet entretien avec la théoricienne Gayatri Chakravorty Spivak, qui y présente aussi bien le texte de Fanon que le film lui-même ?
Il y a plusieurs raisons à cela. D‘une part, je tenais à ce que le film garde, pour le spectateur, quelque chose de l‘expérience de lecture d‘un essai comme celui de Fanon: il m‘a donc semblé judicieux de lui donner une préface, tout comme je tenais à ce que le film soit divisé en chapitres. Sartre avait écrit pour ce livre une préface célèbre et très discutable. Je voulais donc qu‘un philosophe contemporain se charge de celle-ci, afin de rétablir certaines choses.
Ce qu‘on a beaucoup reproché à la préface de Sartre, c‘est de se méprendre sur ce que Fanon disait de la violence...
Cette préface a été un vrai fardeau pour le livre. Fanon ne prenait pas parti pour la violence : il en expliquait le fonctionnement. Avant d‘être l‘auteur de ce livre, il a été confronté, en tant que médecin, aux conséquences de la violence qui a eu cours pendant la Guerre d‘Algérie... Pour en revenir à la préface du film, ce choix tient également au fait que l‘on ne peut ignorer que le livre de Fanon est vieux de plus de cinquante ans. Malgré sa grande pertinence, il a aujourd‘hui quelque chose d‘un peu daté, et il était donc important de le « traduire » pour le public d‘aujourd‘hui.
Le choix de Gayatri Chakravorty Spivak, qui a déjà rédigé plusieurs brillantes préfaces, me semblait d‘autant plus indiqué que sa contribution serait riche non seulement d‘un point de vue venu du Sud, mais aussi d‘une perspective féministe dont j‘espère qu‘elle ne fera que gagner en importance dans le futur. Le texte de Fanon est très « masculin », jusque dans la langue qu‘il emploie: l‘humanité y est réduite à « l‘homme ». Je pense que l‘intervention de Gayatri Chakravorty Spivak permet d‘établir des ponts entre les mots de Fanon et le présent. Par ailleurs, ce qui me semble intéressant, c‘est qu‘elle n‘y est pas seulement critique à l‘endroit du livre, mais aussi du film lui-même... J‘aime l‘idée qu‘un film puisse faire, en quelque sorte, sa propre critique. C‘est pour moi un moyen de préserver la liberté du spectateur.
Comment est née l‘idée de demander à Lauryn Hill de lire les mots de Fanon ?
Nous avions des amis communs, qui m‘ont appris qu‘elle admirait beaucoup le livre. Il se trouve qu‘elle purgeait à l‘époque une peine de prison, je lui ai donc envoyé une sorte de petit dossier où se trouvait le script du film et différentes images. Elle m‘a répondu immédiatement, en me disant qu‘elle était justement en train de relire le livre, dans sa cellule. Et elle m‘a proposé, non seulement d‘être la narratrice du film, mais aussi d‘en composer la musique. Malheureusement, elle est sortie de prison trop tard pour que nous puissions enregistrer la musique, mais elle est venue enregistrer la voix dès sa libération.
Comment s‘est passé cet enregistrement ?
Nous avons enregistré sept versions différentes. Spontanément, elle a voulu lire le texte très rapidement, avec le genre de rythme qu‘on trouve dans le hip hop. Cela me semblait trop rapide, mais elle a insisté, en m‘expliquant que ce texte évoquait pour elle un élan de libération, et de célébration, et qu‘il lui semblait logique de le lire up tempo. Un peu comme quand John Coltrane ou Charlie Parker ont découvert les racines africaines de leur musique. Je le comprenais, bien sûr, mais je tenais à ce qu‘elle lise plus lentement parce qu‘il était important que le spectateur puisse saisir facilement les mots de Fanon au cours de la projection.
Votre film relève d‘un genre spécifique – disons, l‘essai filmique constitué d‘archives. Quels films ont influencé votre travail ?
Je dirais La société du spectacle, de Guy Debord. De même que de nombreux films de Godard, ou L‘Heure des brasiers de Fernando Solanas... Mais aussi le clip de "Sign o‘ the times" de Prince, ou celui de "Under my skin" de Neneh Cherry. Le clip de Prince est extraordinaire, j‘ai vraiment eu un choc quand je l‘ai découvert. À l‘époque où je faisais de la programmation pour la télévision suédoise, je me suis fait taper sur les doigts pour l‘avoir diffusé dans une case dévolue au documentaire. Mais je pense vraiment que c‘est une authentique œuvre d‘art. Cette idée d‘une narration purement graphique, comme une sorte de karaoké conceptuel, l‘utilisation de la typographie... J‘ai rarement vu plus belle manière de mettre en scène un texte. D‘autant que le morceau évoque des questions sociales très violentes.
Le film se referme sur les mots de Fanon évoquant la possibilité d‘un "nouvel être humain". Est-ce, selon vous, une conclusion optimiste ?
Je crois qu‘on peut trouver de l‘espoir dans les idées brillantes qui se développent actuellement dans des pays comme l‘Inde ou le Brésil, que ce soit au sujet du féminisme, de l‘environnement, de la justice en général... Pour l‘Europe, je suis nettement moins confiant.
Quels sont vos projets ?
Je prépare actuellement un film sur les musiques actuelles africaines : le hip hop sénégalais, la house sud-africaine... Ce ne sera pas, cette fois, un documentaire d‘archives. Par ailleurs, si les producteurs français me lisent : je suis volontaire pour un remake contemporain de La société du spectacle...