Pourquoi une infirmière et un médecin ?
Peut-être parce que mon père est médecin... Mais à ma connaissance, il n'a tué personne ! Et il n'est pas chirurgien.
Le couple infirmière-médecin, c'est un cliché, non ?
Oui, je sais... L'innocente infirmière amoureuse du puissant chirurgien, comme dans les romans-photos. Il s'agit en l'occurrence d'un roman plutôt noir, puisque le chirurgien profite de sa situation dans l'hôpital pour commettre des viols en toute impunité. J'avais depuis longtemps en tête l'idée d'un médecin qui, la journée, approche de jeunes patientes dans leurs chambres et revient les droguer la nuit pour abuser d'elles pendant leur sommeil. Avec Vincent Dietschy, le co-scénariste, nous avons choisi d'assumer le cliché et de confronter ce médecin qui n'éprouve de désir que pour les corps de belles endormies à une jeune fille tout à fait éveillée.
En faisant de cette élève-infirmière le personnage principal, plutôt que de la cantonner dans un rôle passif, nous avons choisi de lui faire mener l'enquête. Et pour impliquer davantage Isabelle, cette enquête devait être aussi une introspection. Je voulais que la jeune fille qui observe cet homme ne sache plus pourquoi elle est troublée par lui. Est-ce de la peur ou du désir ? Qu'est-ce qui l'attire chez lui ? Pour que le spectateur ressente ce trouble, il fallait être le plus près possible du point de vue d'Isabelle, dans son regard, tout en gardant toujours un peu d'avance sur elle dans la connaissance des actes du docteur.
Ce travail de dosage s'est effectué tout au long de la fabrication du film : dans l'écriture du scénario et au montage bien sûr (le spectateur doit-il voir ou seulement apercevoir les actes du docteur ?), mais aussi dans des choix de cadrage, de décors, de composition de la musique ou de mixage des sons (ce que le spectateur entend lorsqu'agit le docteur est-il le signe d'un désordre particulier, ou est-ce la rumeur ordinaire de la vie hospitalière ?). Au delà de l'histoire objective que raconte le film, j'espérais qu'il puisse tenir presque entièrement dans la tête d'Isabelle et qu'on se demande parfois si ce n'est pas elle qui invente l'histoire. Comme c'est d'ailleurs le cas dans le « jeu du rêve ».
Quels rapports faites-vous entre l'apprentissage que fait Isabelle de son métier, au grand jour, et cet autre chemin, plus sombre, plus secret, qu'elle suit en se rapprochant du docteur Philipp ?
Quand elle entre à l'hôpital pour faire son stage, même si sa cousine Véronique la chaperonne, Isabelle s'efforce d'être autonome et d'apprendre les gestes de son métier : elle apprend les règles du contrôle. Mais elle apprend aussi dans les moments où elle ne contrôle plus, quand elle est dépassée par sa maladie, par ses rêves, quand elle est inconsciente : elle apprend l'abandon. C'est le docteur Philipp qui est l'agent principal de cet apprentissage. Dans sa relation avec Sami, son ami brancardier, Isabelle montre déjà son aptitude au contrôle : Sami est profondément gentil, attentif, mais elle refuse visiblement de s'abandonner pleinement à lui, comme s'il n'était pas assez méchant pour elle. Pendant le tournage, presque toutes les indications que je donnais à Sophie Quinton, qui joue le rôle d'Isabelle, concernaient ces questions de contrôle et d'abandon. Sophie, comme Isabelle dans le film, est une jeune fille douée pour le contrôle de soi et pour la maîtrise de son travail. Et comme Isabelle, elle sentait bien que, malgré son intelligence et sa sensibilité, elle ne pouvait pas résoudre tous les problèmes que lui posait le film uniquement par l'exercice de cette maîtrise. Comment jouer l'abandon ? Au bout de quelques jours de tournage, c'est elle qui me disait parfois à la fin d'une prise : « je ne contrôlais pas trop, non ? » Et nous recommencions jusqu'à ce que quelque chose nous dépasse un peu, nous émeuve.
Le docteur Philipp surnomme Isabelle « Bambi », mais elle est aussi un peu « Fantômette »...
Bambi, le dessin animé, est un film sur la perte de l'innocence, à la fois optimiste et totalement terrifiant. Le soir même de leur rencontre, le docteur Philipp rebaptise Isabelle : « Vous ne tenez pas debout, comme Bambi, le petit personnage de Walt Disney. » C'est affectueux et bien sûr c'est également menaçant. Je souhaitais que l'actrice ait d'aussi grands yeux que ceux du jeune faon. ou comme ceux des héroïnes des films d'animation japonais.
Isabelle a peur, elle est menacée, mais je voulais qu'elle demeure dynamique, inventive, malicieuse : c'est sa manière, enfantine, de répondre à sa peur. Dans tous les choix qui donnent sa forme au film, mon désir a été de rester à proximité d'un monde enfantin. La peur qu'éprouve Isabelle m'intéresse parce qu'elle est une expérience familière à tous les spectateurs, qui ont tous été enfants et ont tous eu peur du noir, du loup. Elle permet de se situer en même temps au plus intime et au plus commun. Comme le dit le cinéaste japonais Miyazaki, le réalisateur du Voyage de Chihiro, les « films pour enfants » sont les seuls qui sont vraiment destinés à tout le monde ; les autres ne s'adressent qu'aux adultes. Qui a tué Bambi ? n'est sans doute pas fait pour les enfants, mais j'espère quand même qu'il s'adresse aux enfants qui sont en nous, en nous rappelant au souvenir du Petit chaperon rouge par les vêtements d'Isabelle, à celui des sœurs de Cendrillon lorsque Véronique interdit à Isabelle d'aller à la fête du Tonus, ou à celui d'autres histoires par la présence du petit bois qui sépare le pavillon des infirmières et l'hôpital : un adulte qui se souvient de ses peurs d'enfant comprend que ce petit bois à traverser puisse devenir dans la tête d'Isabelle, dans ses désirs ou dans ses cauchemars, une grande forêt où on cache les morts. on a senti, enfant, et même vu des choses qu'on ne ressent plus : on peut essayer de les apercevoir de nouveau. Le cinéma est un bon moyen pour ça. »)
La stylisation de l'image, son caractère « dessiné » est-il un moyen d'apercevoir de nouveau ces choses qu'on ne voit plus ?
J'aime le principe de la « ligne claire », utilisée dans la bande dessinée. Il m'a guidé aussi bien dans l'écriture que dans le choix des costumes, la lisibilité des accessoires, le découpage. Je préfère le trouble que suscitent la simplicité du dessin et le caractère élémentaire des informations fournies par une image, à celui que crée la confusion. C'est la clarté qui pousse à se poser les meilleures questions.
Le choix des décors a-t-il obéi à ce même principe ?
Mon souci premier était qu'on puisse voir l'ensemble de l'hôpital d'un seul coup d'oeil. Qu'il tienne dans un seul plan. Qu'on le saisisse comme un monde en soi, comme le château au centre du conte. L'hôpital est le lieu quasi unique de l'action, mais ce gros bâtiment en forme de cube permettait de jouer sur des contrastes qui m'intéressaient : entre la simplicité de l'aspect extérieur et la complexité de l'intérieur ; entre ce qu'on en voit le jour - simple, net, cubique - et ce qu'on en voit la nuit. La présence de la pelouse et des arbres, qui semblent environner l'hôpital, était une manière de prolonger ces contrastes. Elle permettait aussi d'isoler l'hôpital du reste du monde, pour éviter tout le naturalisme qui aurait été lié à la représentation d'un hôpital construit en zone urbaine, avec les échangeurs routiers, les panneaux publicitaires, les bus qui amènent les gens au travail. L'essentiel était d'inventer des espaces qui aient une double aptitude, à rassurer et à inquiéter.
En réalité, le tournage s'est déroulé dans plusieurs hôpitaux pour en reconstituer un seul : certains en activité, comme ceux de Tours et Bourges, et un autre désaffecté, à Argenteuil, que nous avons investi pour y tourner dans un véritable studio, en maîtrisant complètement la décoration et la lumière.
Le docteur Philipp opère Isabelle de la tête : est-ce pour voir à l'intérieur d'elle ?
Je me suis souvenu, en faisant le film, que mon père m'avait fait pleurer, enfant, en me disant : « Je sais ce que tu as dans la tête ». L'image du chirurgien qui entre dans la tête d'une pauvre infirmière qui ne sait plus ce qu'elle veut m'évoque les deux aspects : quelque chose d'amical, lié au désir de connaître, et quelque chose d'absolument hostile, totalitaire. Mais Isabelle est également capable de dire au neurochirurgien qui va l'opérer : « Je sais pourquoi vous voulez m'opérer. C'est parce que je vous plais ». Elle aussi veut savoir ce qu'il a dans la tête. J'aimais cette réversibilité. »)
Isabelle souffre de l'oreille : est-ce parce qu'elle n'entend pas bien ou parce qu'elle entend trop bien ?
Isabelle a des problèmes d'équilibre liés à une malformation de son oreille interne. Des sortes de vertige. Je ne voulais pas qu'elle souffre d'une maladie qui l'affaiblisse trop, qui lui enlève son dynamisme, mais plutôt qu'elle ressente un problème et qu'elle s'efforce de le dominer. Le problème auditif était un mode de caractérisation du personnage et c'était aussi pour moi un mode d'identification intéressant : je connais bien, depuis l'enfance, ces problèmes. J'entends moins bien que la moyenne des gens, j'ai facilement le vertige, et malgré cela, j'ai mis très longtemps à comprendre à quel point cela faisait partie de moi, par exemple en m'obligeant à inventer des compensations. on a beaucoup à apprendre de ce qui fonctionne mal ou différemment.
J'ai tenu à faire entendre le malaise auditif au spectateur à la fois comme un dysfonctionnement et comme quelque chose d'attirant, d'agréable, ce qui le rapproche de l'état amoureux, à la fois malaise et plaisir. L'essentiel était que le problème auditif d'Isabelle l'oblige à se trouver, peut-être pour la première fois, dans un drôle d'état.
Le sommeil, qui est au centre du film, est-il aussi un de ces ces "drôles d'état" ?
Je suis passionné par tout ce qui touche au sommeil et par conséquent aux rêves. Je vous citerai juste une phrase de Theodor Reik, un psychanalyste ami de Freud. Cette phrase m'a accompagné pendant toute la conception du film : « La jeune fille était pauvre mais propre, ses rêves étaient tout le contraire. »