Vous êtes né à Salamanca, une ville située dans le centre du Mexique. Comment était votre enfance ?

C’était une vie heureuse et libre. J’ai trois frères qui sont encore surpris que je sois devenu réalisateur. C’était une vie en pleine nature sans technologie. Comme j’étais un enfant difficile, on m’a envoyé dans une pension catholique tenue par des prêtres. J’y ai passé trois ans et demi. Ils étaient censé me libérer du diable, mais quand j’ai quitté la pension j’étais vraiment devenu un diable. L’environnement dans lequel j’évoluais était assez violent et je ne l’ai jamais remis en question.

Dans la ville où j’ai grandi, les femmes étaient terriblement maltraitées. En fait, on retrouve dans Miss Bala cette conception selon laquelle les femmes ne sont rien d’autre que des objets. Je voyais des types armés tout le temps. Les gens tuaient les animaux, chassaient et se battaient, il y avait aussi beaucoup de kidnappings. Je pensais que la violence était simplement un mode de fonctionnement naturel et je ne l’ai jamais remise en question ou vue comme le symptôme d’une société malade.

À 18 ans, j’ai déménagé à Mexico pour poursuivre mon rêve de cinéma et j’ai alors compris que cette violence était l’indicateur que quelque chose allait mal. Depuis, j’essaie de comprendre pourquoi notre société est si explosive.

Comment vous êtes-vous passionné pour le cinéma ?

Mon père et moi allions au cinéma ensemble : notre relation était basée là-dessus, c’était notre façon de communiquer. Nous avons vu beaucoup de films ensemble, habituellement dans une salle de cinéma vide car, dans notre ville, personne ne voulait voir de films. La ville dans laquelle j’ai grandi ressemblait à une ville fantôme car son économie était basée sur l’industrie pétrolière, mais sans pétrole. Les gens étaient pauvres et un peu désespérés.

Après avoir obtenu votre diplôme à l’American Film Institute en 1999, vous avez réalisé votre premier film, Malachance ; quelle est la genèse de ce film ?

À ma sortie de l’école, j’étais très arrogant. C’est la raison pour laquelle mon premier film, a été un échec total. Je disais, « Je vais réinventer le cinéma et faire le meilleur film de tous les temps !». J’ai rassemblé une équipe de dix ou quinze personnes et nous avons pris la route jusqu’à la Nouvelle Orléans, puis New York, en filmant tout le temps. Travailler sans acteurs a été difficile et les images étaient laides… je n’ai jamais terminé ce film. Je pensais que je pouvais braver toutes les difficultés et faire un film sans argent, mais j’ai compris que ce n’était pas le cas et mon ego en a pris un gros coup.

Avez-vous envisagé de rester aux États-Unis pour lancer votre carrière de réalisateur ou était-il important pour vous d’être au Mexique et de faire des films mexicains ?

Quand je travaillais sur Malachance, j’ai créé mon propre monde et je me suis senti déconnecté de la réalité. J’ai fini par me demander, pourquoi inventer un monde alors qu’il en existe déjà un à ma disposition ? Je suis alors retourné au Mexique. J’avais vraiment besoin de faire un film, j’ai alors réuni quelques amis et nous avons tourné Drama/Mex, une sorte de happening à partir des principes de la Nouvelle Vague française.

Vos deux derniers films ont été produits par Canana, la société de production de Diego Luna, Gael García Bernal et Pablo Cruz. Comment avez-vous été amené à travailler avec eux ?

C’est une histoire assez drôle. Alors que je préparais Drama/Mex, je cherchais de l’argent partout, et personne ne voulait m’en donner. Ils font partie des gens que je suis allé voir et qui ont été très accueillants. Ils venaient tout juste de créer Canana et je crois que j’ai été le premier à venir les voir en leur disant, « Écoutez les gars, donnez-moi de l’argent, je vais faire un super film et vous allez devenir riches ». Ils ont dit, « Oui, nous sommes intéressés et nous allons t’aider, mais il va falloir que tu attendes ». J’ai répondu, « Non, je n’attendrai pas, c’est la seule chose que je ne ferai pas ».

J’étais prêt et débordant d’énergie et tous mes amis se sont réunis pour m’aider. Ils étaient un peu déçus quand je leur ai dit que je n’attendrais pas, mais j’ai fait le film avec 30 000 dollars et tous mes amis. Nous nous sommes bien amusés, même si je n’ai pu leur payer que des coups à boire le soir. On travaillait, on faisait la fête, on travaillait, on faisait la fête : c’était le paradis.

Mais je ne pouvais pas continuer à faire des films comme ça. Je suis très chanceux que Diego, Gael et Pablo se soient intéressés à moi. Ils connaissent mieux l’industrie du cinéma et son financement. J’ai toujours entretenu une relation étrange à l’argent, en partie parce que j’ai dû apprendre à faire des films sans un centime. Quand j’ai appris que j’aurais tout l’argent dont j’avais besoin pour réaliser Miss Bala, j’ai dit, « Ah bon ? Vraiment ? ».

Miss Bala est très différent de votre film précédent, Voy a Explotar [Je vais exploser]. Comment s’est déroulé le passage de l’un à l’autre ?

Avec Voy a Explotar, j’ai perdu tout intérêt pour ce que j’étais en train de faire. Ce film, centré sur des scènes intimes, est très répétitif. J’avais travaillé à l’instinct. J’avais l’impression de devenir flemmard et avais besoin d’un défi. J’ai alors passé beaucoup de temps enfermé chez moi à lire des quotidiens. Plus je lisais des choses sur la guerre de la drogue au Mexique, plus j’avais du mal à comprendre ce qui se passait dans mon pays. Après une longue période de recherches, j’ai eu le sentiment que j’avais enfin trouvé un sujet auquel je pourrai être utile.

Évidemment, je ne suis ni un tueur ni un dealer, mais il est inutile de chercher très loin pour observer ces gens-là. Ils sont à côté de vous au restaurant, vous pouvez les voir dans les boîtes de nuit ou dans la rue ; ils ne se cachent pas. Le seul point de vue honnête que je pouvais adopter pour raconter une histoire dans ce milieu était celui de l’étranger. J’ai donc décidé de faire un film qui découvre ce monde d’une façon très spécifique.

Cela ne m’intéresse pas de comprendre la psychologie de ces gens parce que je ne veux pas justifier leurs actes ou les humaniser. Le plus important était de les regarder de l’extérieur. Quelle que soit la perspective qu’on adopte, c’est un monde très violent. Stephanie Sigman, qui interprète le personnage principal, se remet à peine du tournage.

Quelques films ont été réalisés sur la guerre de la drogue au Mexique, mais je ne les trouve pas satisfaisants. Puisque la police ne peut plus protéger les gens, les barons de la drogue sont souvent vus comme des héros, des Robin des Bois, et le cinéma mexicain les montre sous un jour qui n’est pas si horrible. Deux gros films ont été réalisés sur ce milieu : l’un montre les barons de la drogue comme des héros et leur trouve des excuses, l’autre est une comédie qui leur donne une image inoffensive. Mais imaginez que les policiers soient des voleurs qui veulent prendre tout ce que vous avez. La police vous vole et les seuls qui peuvent vous protéger sont les dealers. Les rôles sont inversés. Il est impossible de distinguer les gentils des méchants.

La culture mexicaine a-t-elle toujours été réfractaire à la loi ?

Nous avons toujours eu du mal à comprendre notre identité. Nous ne sommes pas des Espagnols et la culture qui était originellement implantée ici était à la fois très avancée et très sauvage. Ils pratiquaient des sacrifices humains et mangeaient des coeurs humains. Qu’on l’aime ou non, nous appartenons à cette race.

Personne n’a jamais parlé de la façon très créative avec laquelle les barons de la drogue tuent les gens. C’est d’une créativité folle. Ils mettent des têtes de cochons sur les cadavres, comme si des rituels ancestraux étaient à nouveau pratiqués. Cela vient de notre côté sauvage, celui d’avant l’arrivée des Espagnols.

Vous avez dit que le Mexique connaît une révolution tous les cent ans. Si l’on se base sur ce calendrier, la prochaine devrait arriver bientôt. L’inconstance qui prévaut actuellement est-elle un signe de la révolution à venir ?

Je crois qu’une révolution est lentement en marche et qu’elle prend une forme très différente. Dans le monde entier, c’est au Mexique qu’existe le plus grand écart entre les riches et les pauvres. La colère des pauvres est immense et je doute que le gouvernement puisse mettre fin à cette inégalité.

Le cinéma est un puissant moyen d’expression. Un film a-t-il le devoir d’aborder des questions sociales comme celle-ci ? Un film peut-il changer la société ?

Le Mexique est un pays manipulé par la télévision, où l’éducation est faite par les séries télévisées. Les films, par contre, agissent à un niveau plus élevé. Je crois que les réalisateurs créent des tapisseries qui montrent la vie telle qu’elle est. J’ignore comment ce film sera reçu, ou s’il changera la compréhension que certains ont de la guerre de la drogue, mais je sais que je l’ai réalisé par amour pour mon pays et que je veux lui rendre un peu de ce qu’il m’a donné. Il y a ici une énergie que je ne trouve nulle part ailleurs. Je crois que cette énergie vient du fait que le meilleur et le pire coexistent au Mexique. On y trouve une réelle joie de vivre ainsi que de graves difficultés.