ENTRETIEN AVEC GABIEL AUER

 

Pourquoi, sur un sujet aussi porteur d’émotions que la répression à rencontre des émigrés espagnols, avez-vous choisi un cas — disons — de répression mineure ?

La raison principale est purement conjoncturelle. C’est arrivé à un de mes amis, Carlos Andreu, c’est l’un des douze qui ont été cueillis à six heures du matin, emmenés au Palais de Justice, puis au dépôt, et enfin sur une île où ils ont été gardés à vue pendant le séjour du roi d’Espagne. Au retour, Carlos me l’a raconté. Même si c’est un abus de pouvoir mineur, c’est l’utilisation de la raison d’Etat. Et il est bon de le faire connaître. C’est vrai qu’il y a des degrés de répression. Mais ça c’est une situation vraie, qui se passe aujourd'hui, sous nos yeux. Elle montre ce que peut faire le pouvoir sans qu’on s’émeuve le moins du monde. Je ne crois pas qu’il y ait des sujets mineurs quand on parle de répression. Dans d’autres circonstances, avec un autre pouvoir, cela aurait pu être complètement différent, beaucoup plus grave.

Je crois que le film a une longue histoire et que vous avez écrit plusieurs scénarios... ?

Oui, le premier scénario que nous avions écrit, Le Temps de l'Eloignement, était beaucoup plus axé sur le passé. Ce qui m’intéressait au départ, c’est que ces gens, ces Espagnols, à travers ce petit fait divers, revivaient une répression beaucoup plus grave, subie pendant la guerre d’Espagne et sous Franco, ils revivaient leurs peurs, leurs phantasmes, dans leurs corps, dans leurs têtes. Or l’avance sur recettes nous a été refusée sur cette base. On m’a dit gentiment qu’il fallait que j’écrive une histoire plus linéaire.

Donc votre projet initial s’est transformé. Le thème du terrorisme, est-ce qu’on peut dire que c’est un thème qui vient de vous ?

On a réécrit avec Carlos un scénario avec un double axe. On a d’abord voulu donner la parole à ceux qui ont vécu l’histoire. Avant d’écrire le premier scénario, j’avais longuement interviewé individuellement les éloignés au magnétophone. Une des bases de ma démarche est de partir de la réalité.

Donc j’ai réuni les exilés, en septembre 1979, une réunion préparée cette fois, avec des questions précises. On les a interviewés pendant deux jours dans un studio de télévision. Cela représente dix-neuf minutes du film, la partie vidéo. Là on pouvait aborder un double thème, leurs souvenirs de Belle-Ile, ce qu’ils avaient ressenti à ce moment, ce qu'ils ont gardé de frappant dans leur mémoire. Mais aussi : comment ils se situent aujourd’hui face à la violence, au « terrorisme ». C’est un mot que je n’aime pas, mais c’est un mot utilisé par la grande presse.

Et le deuxième axe du film, c’est l’histoire de Toni — un personnage complètement apolitique au départ, qui du fait de l’injustice subie se politise et entre dans la lutte armée — son évolution et son désengagement.

Ça va se combiner avec les témoignages des anars. Au fait, sont-ils anars ?

Pas tous. Ils sont dans la majorité anars, mais certains comme Carlos Andreu, ne le sont pas.

Mais ce point précis qu’un terroriste finit par abandonner pour des raisons personnelles, parce qu’il se sent manipulé et peut-être aussi pour des raisons politiques, parce que ça implique une répression accrue, c’est un thème en fil de rasoir, c’est un thème utilisé par le P.C. pour discréditer le terrorisme, là où peut-être il est légitime. Ça vous posait des problèmes à vous pour situer votre personnage ?

On s’est beaucoup interrogé avec Carlos sur ce point pour savoir si oui ou non on pouvait défendre cette théorie. Et je sais qu’il va y avoir des gens qui vont me reprocher le fait que je condamne le terrorisme. Attention, je le condamne dans notre société, je crois à une lutte qui est adaptée à la société dans laquelle nous vivons ; je crois que si j’avais vécu au Nicaragua, il est évident que j’aurais pris les armes. Si je vivais au Salvador aujourd’hui il est évident que je me battrais. Je crois qu’il ne faut pas confondre les différents degrés d’oppression. Il faut savoir pourquoi on se bat, avec quelles armes et contre qui on se bat.

Vous posez la question du terrorisme en introduisant votre propre critique, mais par rapport à des Espagnols dont on peut penser même au pays basque par exemple que peut-être en Espagne ce n’est pas la même situation qu’en Allemagne ou qu’en Italie ou qu’en France, c’est donc encore plus sur le fil du rasoir ?

J’ai l’air d’avoir beaucoup de certitudes mais je n’en ai pas tellement. Sur ce plan je crois que mon film est tout, sauf un film manichéen. C’est un film qui pose beaucoup plus de questions qu’il ne donne de réponses, un film qui, je l’espère, fait réfléchir. On sort de là avec une somme d’informations et de questions que moi je me pose. Je crois que c’est très important de ne pas apporter de réponses toutes faites. Je donne mon opinion, je dénonce beaucoup de choses, mais surtout, c’est un film ouvert.

Les réponses données par les Espagnols sur le thème de la violence, de la lutte armée sont très différentes selon ceux qui parlent. Il y en a un qui est complètement pour — et qui a voulu rester anonyme, on a été obligé d’éclairer à contre-jour pour qu’on ne reconnaisse pas son visage. Il y en a d’autres qui ont des positions beaucoup plus nuancées et qui sont contre la lutte armée. Ça a été une discussion complètement passionnante. Alors si vous voulez en ce qui concerne le film lui-même, pour moi ce qui est absolument essentiel c’est qu’il y ait toujours plusieurs degrés de compréhension, plusieurs degrés de lecture.

Au niveau stylistique, pouvez-vous expliquer comment vous avez dynamisé ce qui était document et fiction ?

Bon, vous posez une question très importante. Il y a trois formes cinématographiques bien différentes dans le film : il y a les interviews télévisées, qui sont presque toujours en gros plans — suivant la méthode habituelle de la télévision — il y a la reconstitution de la réalité — les arrestations, le séjour à Belle-Ile — traitée sous forme de comédie, dans une conception tout à fait classique avec un découpage extrêmement détaillé et un montage rythmé, et il y a la fiction totale, et là je reprends des distances, je ne fais que des plans séquences avec quasiment aucune coupe, pour que le spectateur sache bien qu’il est au cinéma.

La partie sur Belle-Ile peut donc paraître plus accessible, ça donne une dynamique au film ; et l’articulation des trois genres (et même d’un quatrième si on inclut les scènes de prospective politique), leur montage, sont une tentative de langage cinématographique adapté au contenu.

Est-ce que vos choix ont posé des problèmes aux acteurs ?

Sur le plan formel, aux acteurs non. Mais nous avons tous souffert du manque de temps. Ça a affecté l’équipe technique. On passait d’une journée où on faisait douze plans dans une même scène à une journée où on installait un travelling extrêmement long, compliqué, avec un seul plan dans la journée. On passait d’un registre à l'autre, du jour au lendemain. Ce mélange de genre et de style peut surprendre ; en fait il correspond aux besoins du film.

 

 

ENTRETIEN AVEC CARLOS ANDREU

Pouvez-vous parler de votre arrestation ?

J’avais été fiché auparavant et comme quand on est fiché les choses suivent j’ai été envoyé à Belle-Ile mais il se trouve que j’ai été mis avec ceux qui se disent libertaires, anarchistes ; j’ai de la sympathie pour ce monde libertaire mais je ne suis pas anarchiste. J’ai donc été mis dans cette situation ubuesque. Ce qui est frappant ce n’est pas l’abus de pouvoir ; le pouvoir d’Etat en commet tous les jours ici même vis-à-vis des travailleurs français et émigrés, vis-à-vis de la justice sociale, des abus bien plus graves que celui que nous avons subi.

Mais se trouver comme ça dans une île avec onze personnes, cent vingts C.R.S. et un gros déploiement de force c’était comme si Ubu avait dit : « Ces onze là vous me les prenez et me les gardez bien... » Pourquoi ces onze et pas deux ou trois mille autres. C’était ridicule et grotesque : le premier jour a été un jour policier, on était arrêté, ça pouvait être mis en parallèle avec ce qui peut arriver dans un pays un peu plus louche.

Le lendemain c’était la France bonne mine, hôtel trois étoiles ; je l’ai raconté à Gabriel, je venais de le vivre. J’ai raconté tous les détails, j’aime les observations toutes petites, les petites choses qui dépassent, on a bien ri mais ça a fait son chemin. Comme j’avais déjà écrit des scénarios pour moi, quand il m’a proposé de faire ce film ça m’a intéressé.

Carlos raconte alors la lente transformation du scénario jusqu’à la version finale où il est décidé de prolonger l’épisode vrai de Belle-Ile par une fiction.

Cette fiction naît d’une phrase des interviewés : à la question qu’avez-vous ressenti quand on vous a arrêté, il a répondu une grande colère et une grande impuissance, on a donc rien fait. Et on s’est dit et si quelqu’un s’échappait et du fait de cette colère passait à l’acte ? On a lancé un personnage qui dit "puisque vous me prenez comme terroriste, je vais le devenir, un existentialiste à la Genet ; je ne suis pas politisé, je suis fils d’émigré, vous m’arrêtez eh bien je vous rends la monnaie de votre pièce..."

On n’a pas voulu s’introduire en voyeur dans le monde de groupes d’action directe, ça ne nous appartenait pas et on ne peut pas fantasmer à partir de notre film sur les terroristes. Il faut remarquer que Toni est plus jeune que les émigrés arrêtés, on voulait dire par là qu’une certaine jeunesse peut croire qu’on abat le capitalisme mais que c’est un leurre. On ne peut se jeter contre le mur social avec un revolver à la main parce que les autres ont plus de revolvers, un consensus social et qu’en plus il y a la manipulation.

Vous êtes chanteur et chanteur populaire, comment vous retrouvez-vous scénariste ?

Mon activité normale est la chanson parce qu'elle me donne à manger mais je me suis toujours voulu écrivain ; je suis arrivé à la chanson parce que une certaine pratique s’est développée. A part ça j’ai donc écrit ; j’ai écrit des textes de chansons même si c’est des chansons populaires, pour parler d’aujourd’hui mais j’écris, j’ai travaillé avec Rouch ; nous avons donc travaillé en vrais scénaristes, je n’étais pas un apprenti.

Vous ne regrettez pas trop votre premier scénario ?

Oui, dans un sens mais de l’autre non. Si on avait eu cette idée au début : prendre un document et travailler un scénario à partir du document, ça nous aurait laissé beaucoup plus de temps ; mais cette idée on ne l’a pas eue !

 

Propos recueillis par Andrée Tournés, publiés dans la revue Jeune cinéma, n°127, Juin 1980