Rien, c'est à dire, quasiment pas d'argent. 12000 dollars économisés. Puis des amis techniciens qui se sont relayés pendant un an et demi pour parvenir à boucler le long-métrage (le générique de fin est imposant, et les remerciements, on le devine, sont fort sincères). Des acteurs qui n'en sont pas, puisque les héros sont des adolescents et qu'ils ont accepté, après six mois d'approche, de répétitions et de cooptation, de tourner le film pendant les fins de semaines et les mercredis. A l'ouest de Pluton est un film à l'arrache, qui ne sent pourtant jamais l'effort mais installe immédiatement un état de grâce.

Le film démarre avec légereté. Trop, croit-on d'abord. Un montage alterné, rapide, sur des instantanés de personnages épinglés sur une petite particularité... Cela va-t-il tenir la longueur ? Les vignettes font pourtant déjà pressentir la justesse d'approche des cinéastes. Les passions des adolescents (pour la planète Pluton, comme pour le skate, la guitare... ou Ben Affleck, mais "parce que Vero a déjà pris Matt Damon...") nous installent d'emblée dans cette instabilité propre à l'adolescence où les questions les plus graves ont le même poids que les plus insignifiantes. Où l'importance d'un geste, d'un baiser et d'un regard valent autant qu'une heure d'ennui, de discussion oiseuse, de répétition musicale foireuse, de provocations gratuites... Tout est pénible, et tout fait un bien fou. Dans ces instants apparemment insignifiants, se glissent l'essentiel : le plaisir, et le malaise; le monde qui s'ouvre, et la peur qui grandit. L'espoir, qui devient désillusion.

Alors le film tient le coup, et sacrément. On suit 24h de la vie d'un groupe d'ados, du lycée jusqu'à une party nocturne et ses retombées soudain au bord du tragique. L'approche est documentaire avec les personnages. Leurs paroles, leurs expressions, leurs espoirs sont vraiment les leurs; ça nous rappelle bien quelque chose, mais eux ont déjà mis l'empreinte de leur époque avec des repères qui seront démodés demain mais qui n'appartiennent qu'à eux, aujourd'hui. Leur adolescence n'est pas fabriquée pour le film, mais saisie au vol. Et ce que l'on voit, ce sont bien des garçons et des filles qui vivent sur une autre planète, et que la mise en scène approche avec le sérieux et la folie d'un vaisseau qui s'avance dans le cosmos. Pour approcher l'inatteignable.

Comme dans tout voyage intersidéral, il y a de la science - ici, un scénario, des situations, une continuité qui fait sens dans un montage inspiré, ménageant l'efficacité et la flânerie. Et il y a la folie et la poésie à se lancer dans l'aventure - ici, le rythme, les apartés visuels d'un chien qui s'acharne sur un arbre ou d'une ville rebaptisée en galaxie... Il y a encore le choix de filmer au plus près des visages, pour isoler ensuite un corps (dans une forêt, une patinoire, un groupe), ou prendre littéralement de la hauteur avec la caméra pour mieux réévaluer l'ordre des choses. Tel ce cadre photo (la photo d'une famille "idéale", bien sûr) abandonné dans un champ... Tandis qu'on le cherche pendant toute une partie du film, parce qu'il symbolise brusquement honneur et dignité; il n'est plus, à la fin du film, par le choix de la prise de vue, qu'un objet dérisoire, fondu dans une immensité symbolique.

Si le film garde toute sa force sur la longueur, c'est aussi grâce la finesse de son regard et l'empathie réelle des cinéastes avec leurs sujets. Tous les adolescents ont le même caractère météorique, et les rares adultes filmés (un grand frère, un beau père...) ont un visage tour à tour odieux ou pataud dont on perçoit finalement l'envers.

Voilà les habitants de cette planète familière mais dont on ressent les mouvements de brusque éloignement. Achèterions nous encore à prix d'or une dent de dinosaure pour l'offrir à celle qu'on aime ? Serait-on toujours aussi emballé par la texture fabuleuse du beurre de cacahuètes ?

Pluton qui a, en 2006, perdu officiellement son statut de "planète" semble alors se rappeler à notre bon souvenir pour mieux laisser flotter en nous quelques incertitudes : quelle part d'adolescence avons nous laissé s'éloigner, et quel adulte sommes-nous désormais en habitant cette terre ?

 

Philippe Piazzo

 

Prochaine séance :

 

Samedi 12 décembre à 20h