Quel est votre parcours jusqu’à ce premier long métrage ?
Dans mon parcours, il faut distinguer deux étapes. Il y a depuis longtemps l’envie réelle de faire du cinéma, et puis il a fallu attendre le moment où cette envie a pu se concrétiser. Je viens d’un milieu où personne ne fait de cinéma. Si, à vingt ans, j’avais dit à ma mère que je voulais en faire, j’aurais été interné !
J’ai d’abord été photographe, il y a une dizaine d’années, mais l’envie de raconter des histoires était là. J’ai commencé par écrire des courts métrages. Ils ont plutôt bien marché et l’un d’entre eux, « J », a même été primé un peu partout. En parallèle, j’ai écrit pour la télévision, puis pour d’autres réalisateurs. Mais je gardais en tête la possibilité de réalisation et je n’ai pas voulu me laisser enfermer dans le métier de scénariste. Je me considérais d’abord comme un réalisateur travaillant à l’écriture. D’ailleurs, à mon sens, la mise en scène commence dès l’écriture. J’ai besoin de passer par ce stade. En écrivant, je pense déjà au montage.
Ensuite, tout est arrivé en même temps, en particulier la rencontre avec le producteur Eric Jehelmann et notre désir commun de développer un projet. Mon coscénariste, Guillaume Lemans, et moi, avons trouvé l’idée qui nous plaisait. Tout est allé très vite. Le script était terminé en octobre 2006, Vincent Lindon a tout de suite accepté le rôle et nous avons juste affiné en fonction de ce qu’il imaginait de son personnage.
Comment l’histoire de Pour elle est-elle née ?
C’est Guillaume Lemans qui a eu l’idée de base : un homme va faire évader sa femme accusée à tort et se battre pour son histoire d’amour condamnée par la fatalité. Il a le choix entre s’incliner devant ce coup du sort ou tenter l’impossible jusqu’à l’illégal au nom de son amour, pour leur couple, pour son fils, pour elle. Une citation de Mark Twain correspond à merveille à ce pitch : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait ».
Lui n’a aucun doute sur son innocence, qui importe d’ailleurs peu face à leur histoire d’amour. Mais l’erreur judiciaire n’est pas le sujet du film.
Avec Guillaume, nous nous sommes demandé ce qui détermine le courage d’agir chez les individus. Face à une épreuve, à un choc, certains réagissent et d’autres pas. Malgré tout ce que l’on peut dire ou croire, la réponse, la vraie, ne se trouve qu’au pied du mur. Sous l’Occupation, certains résistaient et d’autres - des gens bien aussi - non. J’aimerais être celui qui bouge, mais je n’en suis pas sûr. Pour Julien, c’est l’amour qui lui donne la force d’agir.
Nous avons aussi développé le scénario en cherchant pourquoi Lisa est accusée et comment le raconter. En travaillant avec Guillaume, en puisant en chacun de nous, nous avons nourri le film. Nous sommes très complémentaires et il a eu la grande intelligence de me laisser m’approprier le sujet pour que ce soit vraiment mon film. Guillaume et moi avons d’abord travaillé chacun de notre côté, avant de confronter nos idées. J’ai écrit la première mouture seul. De notre complémentarité est née une collaboration fructueuse.
Tous les metteurs en scène ont des thèmes récurrents. Le rapport au père trouve un écho profond en moi. Il est double dans le film. Il existe entre Julien et son père et entre Julien et son fils.
Tout est plausible, sans miracle, sans invraisemblance, ce sont des petits malheurs, des petites embrouilles qui construisent une histoire dans le réel. Vous êtes-vous documenté sur les évasions ?
Nous nous sommes documentés de manière basique car nous voulions éviter l’aspect "Mission impossible" et garder le côté amateur du type normal qui ignore même comment trouver des faux papiers. Je me suis posé la question de ce que je ferais pour m’en procurer et je me suis aperçu que les seuls "gangsters" que je connaisse sont les trafiquants de cigarettes du métro Barbès ! La face visible de la pègre à un tout petit niveau.
À chaque moment du film, à tous les stades, il y avait une barre à ne pas franchir pour rester crédibles, bien que cela soit du cinéma. Quand Vincent prend un flingue, il ne doit pas le prendre n’importe comment, même s’il doit rester un type ordinaire. C’était le grand défi du film, que Vincent a superbement relevé en amenant à la fois force et fragilité.
Avez-vous écrit en pensant à un acteur ?
Au départ, nous n’avions personne de particulier en tête. C’est en définissant le personnage de Julien que le choix s’est déterminé. Je le voyais bien établi, âgé de plus de quarante ans, pour que recommencer totalement sa vie soit plus difficile. L’idée de Vincent s’est alors très vite imposée. Il est à la fois "Monsieur Tout-le-monde" et doté d’un vrai charisme, dégageant une sympathie immédiate. C’est aussi quelqu’un de très physique et je trouve étonnant qu’il ne joue pas plus souvent des rôles faisant appel à cette aptitude-là.
Comment avez-vous choisi Diane Kruger ?
Son choix n’était pas évident. C’est une jeune femme magnifique mais ce n’est pas ce que son rôle valorise le plus. Je souhaitais quelqu’un de lumineux pour que le contraste de sa descente aux enfers soit encore plus fort. Diane est tellement vivante, tellement séduisante que la voir se faner, s’user prenait un sens encore plus grand. Avant d’accepter, elle a attendu de me rencontrer pour discuter de ce que je voulais faire du personnage. Lumineuse au départ, elle s’éteint puis redevient lumineuse. Lisa devait être un soleil et avoir du caractère. C’est ce dont j’avais envie et c’est que nous avons travaillé Diane et moi.
Dans toutes les scènes d’émotion, dans les scènes avec l’enfant, elle est formidable. À plusieurs reprises, elle a même ému l’équipe aux larmes... Avec son intelligence du texte, c’est elle qui a eu l’idée de montrer Lisa au téléphone en train d’apprendre qu’elle va rester en prison. Cela ne figurait pas dans le scénario et je me demande maintenant pourquoi ! Elle ne voulait pas que son personnage soit larmoyant. Ce n’est pas une femme faible, c’est une femme brisée, privée de ceux qu’elle aime. Quand elle renonce aux visites de son fils, c’est la preuve d’une incroyable force de caractère. On comprend que son mari soit fou d’elle. Diane incarne cela à la perfection.
Les seconds rôles présentent une caractéristique rare dans le cinéma français : personnages forts, immédiatement compréhensibles, absolument pas caricaturaux. Est-ce une volonté délibérée ou un instinct ?
Dès le départ, l’ambition était d’être dans une réalité légèrement poussée. Ce personnage de « Monsieur Tout-le-monde » doit être crédible mais il y a aussi un postulat de cinéma. Il y avait toujours cette limite du plausible à ne pas transgresser. Quand le personnage de Vincent rencontre les méchants, lui doit correspondre à l’image que l’on se fait d’un type normal et eux à ce qu’on imagine des malfrats. Ceci facilite l’identification du spectateur, qui se retrouve à la place de Vincent. Nous avons vu beaucoup d’acteurs car ils devaient non seulement « avoir la tête de l’emploi », mais surtout être de très bons comédiens. Grâce à mon excellente directrice de casting, je suis satisfait du résultat.
Qu’il s’agisse d’Olivier Marchal en évadé à répétition, d’Olivier Perrier dans le rôle du père, de Liliane Rovère dans celui de la mère ou de Moussa Maaskri dans le rôle d’un trafiquant, tous parviennent à faire exister leurs personnages en quelques plans. Il faut aussi parler de Hammou Graïa qui incarne le commissaire. J’avais imaginé le personnage comme un mélange de Lino Ventura et de Dark Vador ! Hammou en impose, rien qu’en étant à l’image, on se met à imaginer tout ce qu’il sait et tout ce qu’il peut et on comprend que ceux qu’il approche lui obéissent.
J’ai beaucoup réfléchi à la façon de diriger chaque petit rôle. Il était essentiel de leur raconter l’histoire de leur personnage pour le situer dans l’intrigue. Ensuite, ils faisaient tous leur travail parfaitement et, l’axe étant donné, il n’était plus question que de dosage et d’harmonisation. Tout cela se met en place dès l’écriture. Le comédien sait des choses sur son personnage que j’ignore, et le rôle de Julien interprété par un autre comédien que Vincent aurait été différent. J’ai tenu compte de la personnalité des comédiens, de ce qu’ils amenaient.
Comment avez-vous travaillé avec vos acteurs ?
J’ai commencé par des lectures extrêmement précises avec Vincent durant lesquelles nous avons discuté de tout. Chaque fois qu’il mettait le doigt sur une chose que je n’arrivais pas à justifier, Guillaume et moi retournions à l’écriture pour resserrer les boulons. Tout ce travail a été bénéfique pour la suite parce qu’il n’y avait plus qu’à orienter un peu le personnage. Nous avons fait le même travail de réécriture sur le personnage de Diane.
Des idées sont venues au cours de ces séances de travail. Il le fallait pour que tout le monde soit d’accord une fois sur le plateau. Nous avons ensuite fait une lecture avec Diane et Vincent. La première a été faite le jour des essais caméra et ce fut magique. Leur couple a été immédiatement crédible. Pendant ces lectures, nous avons aussi supprimé beaucoup de texte. Finalement, le film comporte assez peu de dialogues, ce qui ne nuit pas à l’émotion, bien au contraire. Les bons acteurs jouent et n’ont pas besoin d’en dire des tartines ! L’exemple de la scène à l’hôpital après la tentative de suicide de Lisa est emblématique. Elle était au départ très dialoguée. Après plusieurs coupes, nous sommes arrivés à une séquence muette beaucoup plus significative. Il suffit que Diane ouvre les yeux puis les referme pour exprimer son état. Et on touche à l’essence même du cinéma.
En écrivant le scénario, étiez-vous impatient de certaines séquences ? En redoutiez-vous d’autres ?
Il se trouve que j’ai eu quarante ans pendant le tournage et que par le plus grand des hasards, c’est le jour de mon anniversaire que nous avons tourné la séquence la plus importante à mes yeux, l’instant où Julien bascule, tout en énergie, là où le personnage atteint ses limites. La scène était extrêmement difficile. Pour Vincent, il s’agissait de rester cohérent envers son personnage, même dans l’action, même face à la violence.
Quand il braque ce dealer, on doit sentir sa peur, sa maladresse. Le dealer le perçoit et tout va crescendo. Julien ne sera plus jamais le même. Même si la raison pour laquelle il agit n’a rien à voir avec les motivations d’un gangster, il devient un hors-la-loi. Sa femme est innocente, mais lui devient coupable. Avec le fait de savoir ce que l’on est prêt à faire pour la femme qu’on aime, un des sujets qui m’intéressaient dès le départ était de savoir jusqu’où on peut aller dans le mal pour faire ce qu’on estime être le bien. La limite jusqu’à laquelle on accompagne le personnage, le moment où l’on arrête de le cautionner devait apparaître dans le film.
Comment s’est déroulé le tournage ?
Nous avons tourné toute la partie studio et les scènes de prison dans l’ordre chronologique. La première scène où Vincent et Diane apparaissent tous deux est celle du petit-déjeuner. La scène d’ascenseur, une scène de baiser, a été tournée après pour qu’ils ne s’embrassent pas dès le premier jour de tournage !
Pour Diane, tourner dans la chronologie était important parce qu’elle a encore de l’espoir. Diane et Vincent ont très bien fonctionné ensemble. Sur le plan humain, nous nous sommes immédiatement entendus. Vincent est sincère, entier, présent. Il vous oblige à ne rien laisser au hasard et il m’a permis d’aller au bout de mes idées ! Toutes ses remarques sont justifiées. Il sait mettre le doigt sur ce qui ne va pas. C’est une qualité énorme. Plus énorme encore, il sait faire confiance et arrêter de discuter. Il ne cherche pas le contrôle. Il ne met aucun ego dans son attitude. Il ne cherche que la cohérence. C’était une chance pour moi.
Peut-être parce que j’en avais envie depuis très longtemps, je n’ai jamais eu l’impression de tourner un premier film. Je n’ai pas eu les angoisses qu’on m’avait annoncées. Avant, j’avais eu peur de ne pas faire ce film, mais mes craintes m’ont quitté dès que je l’ai commencé. Je ne voulais pas qu’il ressemble à un premier film, et j’ai bossé à chaque étape comme si c’était mon dernier !
Le tournage a duré onze semaines, à Paris essentiellement. Un peu en Belgique pour la fin et en Espagne où nous avons reconstitué l’Amérique du Sud. L’intérieur de la prison - cellule, parloir - a été tourné en studio. Les couloirs d’accès sont ceux de la Bibliothèque de France. L’extérieur est celui de la prison de Meaux.
Je souhaitais aussi une image de Paris différente de celle que l’on voit habituellement. On a soigneusement évité les immeubles haussmanniens, tout est un peu enterré à l’image du personnage de Vincent. Pas trop de verdure, pas trop de ciel. Il pourrait s’agir de n’importe quelle autre grande ville.
J’ai beaucoup travaillé, mais j’étais également entouré par une équipe de gens de talent : Alain Duplantier, le directeur de la photo, Philippe Chiffre, le chef décorateur… Je ne les ai pas seulement choisis pour leur expérience, mais aussi pour leurs qualités humaines. Je dois aussi parler de Benjamin Weill, le monteur. Son apport pendant la phase de montage a été énorme. Il a parfaitement saisi le rythme et la densité de narration que j’imaginais. Il a complètement mis son talent au service du projet. Toute l’équipe s’est investie dans le projet, tous se sont impliqués à fond.