Contexte

La première fois que j’ai lu le livre de Eli Levén, You are the roots that sleep beneath my feet and hold the earth in place, c’est comme si une vague violente m’avait fauchée pour me laisser la seconde suivante flotter dans son écume. L’écriture était tellement réelle qu’elle en devenait physique. Je voulais retranscrire cette sensation d’étreinte dans un film, c’est pourquoi j’ai décidé d’adapter le livre. Cela m’a également donné l’opportunité de me poser un nouveau défi en repoussant les limites de mon esthétique.

Forme

Le film a deux identités visuelles : d’une part, un aspect onirique et visuellement fort, dans lequel Sebastian se révèle et se sent vivant, dans des moments proches de l'épiphanie. D'autre part, il y a un aspect très naturaliste, qui domine le film. J’ai utilisé une vaste palette visuelle, afin que la réalité triste et grise se transforme soudain en tableau chatoyant. J’ai beaucoup tourné en extérieur, et je laisse souvent la réalité s’insérer dans le travail des acteurs, ce qui permet d’obtenir une atmosphère unique.

Dans She Male Snails, la directrice de la photographie, Minka Jakerson, et moi-même, avons développé une esthétique particulière. Nous étions inspirées par le baroque et en particulier par Le Caravage qui a représenté des prostituées en Madones et des homosexuels en Saints, ou peut-être est-ce l’inverse. Nous nous sommes surtout intéressées à son utilisation de la lumière et à la façon dont il infusait ses toiles de détails très charnels, très incarnés – des petits détails tels que les bulles d’air encore présentes dans un verre de vin, ou une bouche sur le point de parler. Pour rendre cet effet à l’écran, nous avons tourné avec une caméra rapide, afin d’apprécier chaque détail de l’action. Un visage qui se tord d’abord de douleur puis de plaisir.

Casting

J’ai recherché le bon interprète pour Sebastian pendant deux ans. Je voulais que l’acteur ait vécu dans cette ambiguïté. Finalement, nous avons trouvé ce jeune homme qui ressemble à une jeune fille, qui mène sa vie en tant que femme dans un corps d’homme. C’est un caméléon du genre qui sait s’adapter à son environnement.

Je suis sûre que notre apparence influe sur la manière dont les autres nous perçoivent, que ce soit lorsque nous marchons dans la rue, la façon dont nous sommes habillés au travail, la façon dont nous nous comportons en famille. Je pense que toutes nos impressions, toutes nos réactions, s’impriment profondément dans nos muscles. Le visage comporte 24 muscles, je veux les voir réagir, voir la magie qui habite le corps apparaître à l’image.

C’était important d’avoir un acteur professionnel en contrepoint du rôle de Sebastian. La combinaison s’est avérée très réussie. Le charisme de Sebastian rejaillit sur Andreas et l’expérience d’acteur d’Andreas a permis de guider les scènes et d’en assurer la progression. Durant dix ans j’ai essayé de déformer et de biaiser la réalité. J’ai essayé de me rapprocher au plus près des expériences et des images enfouies au plus profond de nous.

Something Must Break est mon troisième long-métrage. Je veux que mes films soient ouverts sur le monde, et qu’ils ouvrent d’autres possibilités. Je veux remettre en cause la façon dont nous percevons le monde, les acquis sur lesquels nous nous reposons, en emmenant les spectateurs vers des zones dont ils ignoraient l’existence. Car mes films sont accessibles. Ils s’adressent à nos démons intérieurs et leur tendent la main. Ils proposent à votre personnalité cachée de se révéler au grand jour.