Comment l’argent s’est imposé à vous comme sujet de film ?

L’argent est un sujet qui ne m’a jamais intéressé jusqu’au jour où, durant un certain nombre d’années de ma vie, je n’en n’avais pas. J’ai alors été interpellé par un slogan publicitaire qui m’a stupéfait :«Laissez travailler votre argent». L’argent ne peut pas travailler, seuls les hommes, les machines, voire les animaux peuvent travailler. Si l’on prend ce slogan à la lettre, cela revient à dire que quelqu’un d’autre doit travailler pour nous. Cela se passe en général par le biais de l’exploitation et c’était quelque chose qu’il m’intéressait d’observer de plus près. Les films que l’on fait sont souvent liés aux questions que l’on se pose. Ma réflexion sur le thème de l’argent a suffisamment mûri et j’ai éprouvé le besoin d’en parler.

Quelles questions vous posiez-vous, par exemple ?

Cela m’intéressait de savoir pourquoi nous avons besoin d’une croissance économique alors que notre société a déjà atteint un degré de saturation. Le prix des céréales a augmenté de 250% depuis mon dernier film (We feed the world). S’il était possible de calculer la quantité de céréales qui est négociée en un jour normal de négoce, on arriverait à une quantité de céréales qu’on serait incapable de produire en l’espace de 200 ans. C’est une véritable escroquerie dont on pourrait bien se passer et qui a des effets totalement dévastateurs. On a déjà connu tout cela : en 1913, tout était tellement déréglementé (la mondialisation n’est pas un phénomène nouveau) que le système s’est totalement effondré. Puis, après la guerre, on a introduit tout un système de réglementation, on a créé la banque mondiale, le fonds monétaire international et on a introduit la parité au taux fixe du dollar avec l’or. Puis, soixante ans exactement après le krach boursier, sous Nixon, on a recommencé à jouer avec le feu. Depuis on n’arrête pas de déréglementer et de libéraliser ; cela finira très mal, c’est ce que disent beaucoup de gens qui s’y connaissent mieux que moi. Nous sommes au début de la plus grande crise économique de tous les temps, qui est autogénérée. En l’absence de règles, la cohabitation entre humains est un véritable chaos, la réglementation du système financier a été complètement supprimée. Je me pose des questions comme : qu’est-ce que la banque mondiale ? Que fait-elle vraiment et surtout quel rapport y a-t-il entre elle et nous ? Qu’est-ce que cela veut dire quand on entend que la Banque Centrale Européenne injecte des milliards dans le marché pour qu’il ne s’effondre pas. D’où viennent-ils ? Qui paie lorsque les banques se trouvent confrontées au non remboursement du crédit ?

Comment peut-on aborder ce thème à travers un film ? Comment trouve-t-on les images pour traiter d’un sujet relativement abstrait ?

La grande question est de savoir où on peut trouver les images montrant les répercussions d’un tel phénomène. Un des premiers sujets que nous avons tournés concerne la bulle de l’immobilier en Espagne. Déjà, au moment du tournage de mon précédent film, j’avais remarqué que là où on filmait les serres, les immeubles sortaient de terre comme des champignons. Les 800 000 maisons que l’on construit là-bas annuellement forment des villes fantômes. Elles sont conçues comme objets de placement et non pas pour que des gens y habitent, et cela concerne non seulement des investisseurs privés mais aussi nos fonds de retraite.

Qu’est-ce que vous incriminez en premier lieu ?

Lors de mes recherches à Jersey, je me suis entretenu avec un économiste spécialiste du développement, John Christensen, qui fait une analyse très claire en prenant comme exemple les bananes. Ces dernières sont transportées d’un point A à un point B et pourtant, les documents correspondants indiquent qu’elles partent en direction de Jersey, puis de la Suisse, puis du Luxembourg et du Liechtenstein, puis de l’île de Man, et retournent à Jersey après avoir transitées aux Bahamas.Tout ce circuit, qu’il est impossible de retracer avec certitude,n’a pour seule raison d’être que l’évasion fiscale et l’augmentation des gains. Un des aspects les plus absurdes dans notre système est que nous n’utilisons pas les grands cerveaux pour répondre à des problèmes urgents (énergie, destruction de l’environnement) ou pour aider là où on en a besoin. On les emploie à concevoir ce genre de constructions abstraites, qui, en fin de compte, ont des effets néfastes. Je ne veux diaboliser personne mais il y a dans le système capitaliste de graves dysfonctionnements qui sont dus à ce principe du «laissez travailler votre argent». Nous avons besoin d’une croissance économique pour que le capital puisse rembourser ses dettes et amortir le crédit. Dans une critique concernant We feed the world, le film a été qualifié de film à valeur informative. S’il faut vraiment donner une étiquette au film, j’accepte celle-là. Je fais des films à valeur informative car il y va des valeurs mêmes de l’information, valeurs que nous sommes en train de perdre car un tel système contribue à leur disparition progressive. Personne ne souhaite la faim dans le monde et pourtant nous contribuons tous à ce système. Ce qui m’importe, c’est la transparence.

We feed the world a pu entraîner une prise de conscience et un changement de comportement de la part des spectateurs en matière de consommation. Pour ce qui est de l’argent, cela semble beaucoup plus difficile.

Les moyens d’action ne manquent pas non plus. Il faudrait simplement que nous mettions fin à notre avidité de richesses. Le film reflète l’état de notre société. Nous sommes tous des êtres avides et il faut que nous arrêtions de voir dans la possession matérielle le bonheur suprême. Nous sommes riches, mais nous ne sommes pas heureux pour autant. Nous nous sommes isolés, notre société se rétrécie - nous ne voulons même plus nous reproduire - mais parallèlement nous voudrions un revenu toujours plus élevé. La seule chose que nous pouvons changer, c’est nous-mêmes. Au début d’un projet, je me pose la question de savoir ce que le film va bien pouvoir apporter. Il doit permettre aux gens de comprendre que, en fin de compte, c’est toujours eux qui paient. Je veux dire qu’on va de nouveau droit à la catastrophe si on n’arrive pas à répartir les matières premières, les produits agroalimentaires et l’argent, si on n’arrive pas à faire en sorte que même les plus faibles puissent être partie prenante de notre société. La globalisation renferme également la notion de responsabilité globale. Si ma chemise vient de Chine, j’ai quelque chose à voir avec la Chine. C’est ce qui doit ressortir du film et c’est le message que devraient faire passer quotidiennement nos chefs de gouvernement. Mais ils ne le font pas. Pourquoi? Parce qu’ils n’en ont pas complètement conscience, parce qu’ils lorgnent la faveur des médias, qu’ils sont dépassés par leurs tâches et qu’ils ne se posent pas de questions sur le fonctionnement d’un système qu’ils laissent se pérenniser.