Pas vraiment, même si cela, de toute évidence, fait partie du projet. Car je ne pense pas que le film parle tant du cynisme de l’entreprise que du cynisme et de l’indifférence qui nous caractérisent tous autant que nous sommes lorsque nous regardons quelqu’un qui nous est étranger ou lorsque nous entendons parler de la souffrance des autres. Pour moi, le vrai sujet du film, c’est la quête de notre propre humanité et notre regard sur elle.
Le personnage du DRH n’assume pas ses responsabilités, ni dans sa famille, ni dans son travail. Son voyage en Roumanie est-il un périple initiatique ?
Oui, car ce voyage – cette « mission » – lui permet de se découvrir ou de se redécouvrir. Il doit absolument se réconcilier avec lui-même, avec sa famille et son entourage avant qu’il ne soit trop tard et qu’il ne soit condamné à mener une vie solitaire et à s’apitoyer sur son sort. Il doit donc prendre ses distances avec sa réalité immédiate – et c’est ce que nous faisons tous dans ce genre de situation : on fuit son quotidien, on préfère se mentir, et on réapprend à ses propre dépens à accepter la réalité telle qu’elle est. Il a besoin d’entreprendre un voyage dans l’espace pour accomplir ce trajet spirituel et devenir un homme meilleur. Je pense qu’au fond de lui, le DRH est un type bien et d’une grande sensibilité.
Israël semble être une « terre promise » pour des immigrés comme la jeune Roumaine qui travaillait à la boulangerie. C’était important pour vous de rappeler cette réalité souvent méconnue ?
La condition des immigrés est une problématique récurrente dans un pays comme Israël. Ils y viennent pour trouver du travail et pour survivre – ils ont le sentiment d’arriver en Terre Sainte et ne trouvent souvent que détresse et souffrance. Ces immigrés sont le point de départ de mon film.
Justement cette jeune femme qui meurt dans un attentat suicide a une influence majeure sur les autres personnages.
Le film raconte comment on peut voyager avec la mort pour redécouvrir la vie. Yulia est morte, mais ses désirs, ses rêves et sa présence hantent désormais tous ceux qui la connaissaient, de près ou de loin.
A la fin du film, la mère de Yulia insiste pour renvoyer la dépouille de sa fille en Terre Sainte...
La Terre Sainte, et Jérusalem en particulier, faisait partie du rêve de Yulia. Elle a tout abandonné pour réaliser son rêve, en espérant que son fils la rejoindrait, et peut-être même sa mère. Elle est morte en essayant d’y parvenir. Etait-elle heureuse à Jérusalem ? Le DRH l’ignore, et moi aussi. Mais sa mère estime que si elle a vécu à Jérusalem, et qu’elle y a perdu la vie, elle devrait y être enterrée. Son fils pense sans doute comme elle, et le DRH, au terme d’un long périple, est sans doute du même avis. D’une certaine façon, tous les personnages cherchent à réaliser le rêve de Yulia pour elle…
Dans vos films, vous faites se télescoper des univers très dissemblables.
Je suis toujours à la recherche de l’humain dans les conflits et les affrontements. Je crois en l’humanité, même si je pense qu’elle se cache le plus souvent derrière les préjugés, la haine, et l’aveuglement. Mais je suis convaincu qu’elle est bien là.
Vous avez su retrouver l’âme « roumaine » – à la fois tragicomique et absurde – qui habite souvent le cinéma roumain. Vous en sentez-vous proche ?
J’adore le cinéma roumain et la musique roumaine, même si je ne connais pas très bien la culture de ce pays. J’ai rapidement cherché à en apprendre davantage sur leurs coutumes, leur humour, leur humanité, sur leur mélancolie et leur complexité. Je suis tombé amoureux de la Roumanie dès mon premier voyage là-bas, et la plupart des lieux où nous avons tourné sont ceux que j’ai repérés dès le départ. C’est un pays profondément cinématographique, à la fois du point de vue des lieux et des gens.
Vos deux précédents films abordaient, d’une manière ou d’une autre, le conflit israélo-palestinien...
Mes films parlent toujours de la société israélienne, sous différents angles – politique, social et personnel – et ils sont donc tous liés de ce point de vue. Si Le Directeur des Ressources Humaines est, à première vue, moins politiquement engagé, il l’est, à mon avis, tout autant que La Fiancée syrienne et Les Citronniers. Car il fouille la psychologie israélienne et il s’intéresse au regard des Israéliens sur les étrangers – qu’ils soient Arabes ou pas – et sur le monde
Vous vous êtes souvent défini comme « cinéaste du monde ». Le pensez-vous encore aujourd’hui ?
Je suis Israélien, mais je pense vraiment que je suis au « service » du monde entier : j’aime bien l’idée de pouvoir toucher des spectateurs partout dans le monde, et que mes films suscitent l’émotion ou le rire chez des gens de tous horizons. C’est tout ce qui me pousse à faire du cinéma.